Un autre regard sur Staline, Ludo Martens (1995). Compte-rendu de lecture par Gilles Questiaux

source : Réveil Communiste, 18 décembre 2011

 

Ludo Martens, décédé en 2011, est un dirigeant politique belge fondateur du PTB, mouvement d’inspiration maoïste qui a évolué pour devenir aujourd’hui un parti communiste ouvert mais ferme sur ses bases idéologiques comme le sont à leur manière le KKE grec ou le PCP portugais.

Son ouvrage sur Staline est écrit en 1995 à un moment où une contre-offensive idéologique est nécessaire sur le front de l’histoire du socialisme réel.

Le regard de LM est donc fortement influencé par la tradition maoïste organisée (à distinguer des thuriféraires gauchistes de la révolution culturelle). On peut résumer son acquis ainsi : Staline, grand dirigeant et nullement personnalité médiocre comme le disait Trotski, a pour l’essentiel pris les bonnes décisions pendant la période où il a participé au plus haut niveau au pouvoir soviétique, de 1917 à sa mort. LM le critique pour avoir parfois été exagérément prudent, en particulier à la fin de sa vie, où il laisse monter les cliques Beria et Khrouchtchev.

LM montre aisément l’incohérence et l’opportunisme des critiques trotskystes, et la manière dont elles sont facilement récupérables par les contre-révolutionnaires nazis ou impérialistes.

Il apparait que Staline, loin d’être un défenseur de la bureaucratie, est son principal fléau. Les épisodes les plus controversés de son pouvoir, la collectivisation et les purges, manifestent une volonté du groupe dirigeant qu’il commande de rétablir le contrôle prolétarien. C’est convainquant et documenté, même si ces intentions ne sont pas couronnées de succès à long terme et si la méthode fait question.

Les purges judiciaires et la terreur de 1937 s’expliquent par de véritables complots et sabotages (même si l’auteur passe trop rapidement sur le grand nombre de pratiques arbitraires et d’erreurs, reconnues de fait par le succès d’un grand nombre d’appels, et n’explique pas clairement le rôle de Yejov et sa chute).

Les bilans apocalyptiques de la terreur (morts et internés) sont exagérés d’un facteur 20 environ et il n’y a pas eu de génocide ukrainien. Sur ces points la démonstration est très convaincante. Après cette lecture il ne reste que des confettis de la plupart des allégations et des sornettes du Rapport secret au XXème congrès, du Livre Noir du communisme, de l’archipel du Goulag, des falsifications de Robert Conquest, de Roy Medvédev, etc.

Il montre que Staline est un chef de guerre tout à fait compétent.

Par contre LM néglige de traiter les accusions d’antisémitisme (ce que fait très bien Losurdo dans Staline, formation et histoire d’une légende noire) et n’affronte pas la question des polonais de Katyn, ni celle des châtiments collectifs comme la déportation des Tchétchènes ou des Tatars de Crimée, ni celle de la répression du mouvement communiste international. Il reprend sans la nuancer la position antititiste de Mao, et donc justifie implicitement les purges dans les démocraties populaires. Or à mon sens Staline et ses successeurs ont manqué de discernement dans leur manière de gérer les contradictions nationales entre pays socialistes, en ce sens, sous un masque idéologique différent, la Yougoslavie de Tito préfigure la Chine dans sa volonté d’indépendance. Même si elle est peut être « boukharinienne », il est tout à fait inexact qu’elle fut alignée sur l’impérialisme, ou qu’elle soit revenue au capitalisme. Enfin, il donne l’impression de minimiser un peu le génocide des juifs, par comparaison avec les pertes des peuples soviétiques, alors qu’il est justement étroitement lié dans l’esprit des nazis à la volonté d’exterminer le communisme.

Les purges d’après guerre (affaire de Leningrad) sont mises au compte des intrigues de Beria, présenté selon les cas comme l’instigateur des purges, ou comme le fomentateur des complots (complot des médecins). Cette hypothèse nécessiterait un examen approfondi. Je trouve que LM fait trop de cas des révélations du transfuge Tokaev sur son réseau, dirigé par un «  camarade X » qui pourrait sans doute être Beria …

Ce livre était nécessaire, mais il ne répond pas à plusieurs interrogations (dont les réponses ne sont pas toujours simples, sauf dans la première):

Pourquoi le pouvoir soviétique est-il constamment obligé d’impulser d’en haut la critique de base ? Une structure de contrôle démocratique efficace manque manifestement. Peut être est-ce le fait d’un niveau général d’éducation trop faible au moment de la seconde révolution  de la collectivisation -industrialisation.

Pourquoi l’opposition de gauche et de droite ne dispose pas de canaux légaux, qui permettraient de limiter leur participation à des conspirations ? LM semble impliquer que ces oppositions n’ont aucune légitimité, ce qui signifierait que l’URSS serait une société sans contradiction. Alors que les luttes de lignes internes de la direction reprennent finalement les mêmes problématiques, celles de l’opposition ouvrière ou celle des Boukhariniens ; rouges contre experts.

Pourquoi apparait il toujours si aisé pour un bureaucrate carriériste de donner le change en faisant de la surenchère conformiste, discréditant ainsi  le marxisme léninisme ? Pourquoi seule la terreur permet-elle de déboulonner les satrapes régionaux ?

Pourquoi le culte de la personnalité qui est sans doute spontané au départ, mais que LM n’évoque pas, n’est-il pas contrôlé puis résorbé ?

Il faut aussi montrer les raisons historiques et anthropologiques qui expliquent le haut niveau de violence dans la vie politique soviétique, l’échec « de la sortie de l’état d’urgence » selon Losurdo, et qui explique la lassitude générale de la population dont profite Khrouchtchev en 1955.

Le pouvoir bolchevique semble aussi dégénérer rapidement après la guerre, du vivant de Staline, en caste politique et militaire qui règle ses comptes à coup de révolution de palais.

Je crois que la critique communiste du passé communiste, sans reprendre à son compte les mensonges et les exagérations de l’ennemi de classe, doit prendre au sérieux les demandes de la morale élémentaire. La révolution, du point de vue subjectif de l’engagement, consiste à réclamer justice et égalité réelle pour tous, à réclamer la jouissance de tous des droits naturels. Elle est donc liée à une attitude morale élémentaire (non moraliste mais éthique) qui refuse de désarmer devant la violence ouverte ou cachée de la bourgeoisie mais qui ne peut se satisfaire du règlement violent et en définitive stérile des contradictions au sein du peuple.

Enfin l’ouvrage très crédible en général pèche parfois par des comparaisons insuffisamment argumentées destinées à relativiser le bilan du socialisme réel par rapport à celui de ses ennemis.

 

GQ, 18 décembre 2011

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