Cuba : une insécurité et une délinquance extrêmement faibles, par Marc Harpon

Marc Harpon

Cuba n’est ni l’enfer ni le paradis. C’est un petit pays qui, au milieu de l’adversité la plus injuste, fait d’immenses efforts pour maintenir son indépendance et assurer à sa population une qualité de vie décente. Les services gratuits de santé et d’éducation contribuent largement à cet objectif. Mais ils ne sont pas la seule réussite de la Révolution. La sécurité dont jouissent les citoyens est une des réalisations du gouvernement cubain les plus méconnues.

Cuba, plus sûre que la Jamaïque

Il y a quelques mois, une de mes amies, étrangère de retour à Cuba après une longue absence, s’est fait voler son sac à main dans une rue de La Havane. Un touriste ordinaire en aurait été profondément traumatisé. Mon amie, en revanche, qui dirige une équipe d’anthropologues, de sociologues et d’économistes dans un institut rattaché à une université australienne, connaît bien l’île, où elle a vécu de longues années et à laquelle elle a consacré sa thèse de doctorat. C’est ainsi que, quelques jours à peine après sa mésaventure, elle pouvait me dire par téléphone : « Cela n’arrive jamais à Cuba ». A part la sienne propre, mon amie n’a eu vent que d’une seule agression au cours des dix dernières années à La Havane. Elle a toujours dit à ses connaissances, parfois inquiètes avant de partir faire du tourisme dans un pays pauvre, que l’endroit était extrêmement sûr et elle m’a assuré qu’elle continuerait à le faire après son agression. Elle se considère comme la malheureuse et rarissime exception qui, parfois, vient confirmer la règle.

La situation cubaine se trouve aux antipodes de ce que connaît le peuple voisin de la Jamaïque. En 2008, par exemple, 1241 personnes ont été assassinées (dont 82% par balle)dans la patrie du reggae et des ganjaman peace and love . Voilà ce que publie le Ministère Français des Affaires Etrangères, à destination des touristes français désirant se rendre à la Jamaïque :

« La Jamaïque connaît une assez forte criminalité. Il est déconseillé de s’attarder ou de se rendre dans les quartiers populaires des grandes villes (Kingston, Montego Bay, Spanish Town) après la tombée de la nuit. »

« A Kingston, si vous souhaitez vous rendre à la galerie nationale ou au marché artisanal, privilégiez les excursions organisées. En règle générale, il vaut mieux éviter d’utiliser les transports en commun, de fréquenter les plages publiques, de marcher seul dans les principales villes de Jamaïque et les quartiers défavorisés. Optez plutôt pour les taxis officiels (plaques rouges), les plages privées et demandez conseil avant de vous rendre dans les lieux moins touristiques. En dehors des villes, les problèmes de sécurité sont moins importants. »

Le même site ne consacre qu’une seule phrase à une prétendue recrudécence de la petite délinquance à Cuba, contre deux paragraphes entiers pour les questions de Sécurité à la Jamaïque. Personnellement, il m’est arrivé de me tromper de sac et de circuler dans La Havane à deux heures du matin avec plus de mille euros sur moi sans avoir peur de personne ni de quoi que ce soit, alors même que le salaire moyen n’est que d’environ douze euros par mois.

Des mercenaires en bonne santé

L’essentiel des crimes et délits politiques est commis par la contre-révolution cubaine. Par exemple, le 4 Septembre 1997, Fabio Di Celmo, un jeune touriste italien, est décédé à La Havane dans un attentat commandité par le terroriste anticastriste Luis Posada Cariles, également cerveau du crime de la Barbade d’octobre 1976, dans lequel ont péri 73 personnes, dont la totalité de l’équipe nationale junior d’escrime de Cuba.Ces actes sont certes graves, mais relativement rares.

Les opposants politiques ne font l’objet d’aucune violence physique. La pratique des répudiations publiques de « mercenaires » existe encore mais, des exemples récents montrent que la police cubaine n’hésite pas à intervenir pour protéger les dissidents si les manifestants révolutionnaires les mettent physiquement en danger. D’autre part, les opposants ne sont incarcérés que quand ils sont soupçonnés d’avoir violé des lois cubaines, comme, par exemple, celle qui interdit de recevoir de l’argent d’une puissance hostile pour organiser la subversion à Cuba ou encore, dans le cas d’Orlando Zapata, déséquilibré que la contre-révolution a transformé en « prisionnier politique » et en « martyr », pour des délits ordinaires.

Quand des dissidents sont incarcérés, chacun sait où les trouver, à commencer par les journalistes occidentaux, qui les déguisent en portes-parole du peuple cubain. La presse dominante ne se gène jamais pour reproduire des articles publiés sur les blogs anticastristes ou pour organiser des entretiens téléphoniques avec des ennemis de la Révolution. Ces dissidents parfaitement joignables jouissent d’une sécurité que les militants de gauche du reste de l’Amérique Latine et du Tiers-Monde auraient aimé avoir. En un an, Efrain Rios Montt, l’allié des Etats-Unis, dont le coup d’Etat de 1982 a ouvert la période la plus meurtrière de la guerre civile guatémaltèque, avec 200 000 morts, est soupçonné d’être directement impliqué dans le massacre de 200 personnes à Plan de Sanchez et de 200 autres à Dos Erres lorsqu’il dirigeait son pays. Les décennies d’instabilité qui suivent le renversement de Jacobo Arbenz et dont Efrain Rios Montt n’a été qu’une étape, sont décrites par le Commandant Fidel Castro, dans un discours où il présente les mérites de la Révolution Cubaine en les comparant aux actions des gouvernements alliés aux Etats-Unis :

“Qui peut oublier ce qui s’est passé au Guatemala, depuis l’époque du président Arbenz, dans les années 1950, où un gouvernement populaire, élu par le peuple, tente de faire une réforme agraire pour aider les paysans et les communautés indigènes? Immédiatement, la guerre sale, l’invasion de mercenaires. Et ensuite, que s’est-il passé? Et que se passe-t-il jusqu’à aujourd’hui? Plus de 100 000 disparus dans un pays où depuis des décennies, la catégorie de prisonnier politique a cessé d’exister parce que tous les opposants avaient disparu.” (Fidel Castro Ruz, “Discours de clôture de la Rencontre Mondiale de Solidarité avec Cuba”,  25 novembre 1994. Traduction Changement de Société.)

Le Venezuela aurait connu le même sort si la résistance populaire n’avait pas forcé les conspirateurs d’avril 2002 à libérer Hugo Chavez, qui a ainsi pur reprendre reprendre la direction du pays après trois jours de pouvoir putschiste. Au Honduras, en revanche, la mobilisation du peuple n’a pas suffi à empêcher l’instauration d’une dictature violente, après le coup d’Etat par lequel a été renversé le président Manuel Zelaya en 2009. Tandis que les opposants cubains profitent de l’argent envoyé par les Etats-Unis pour rester tranquillement chez eux sans travailler tout en bénéficiant du système de soins gratuits offert par l’Etat cubain, au Honduras, il y a eu 59 meurtres politiques depuis le début de l’année. Si la Révolution n’avait pas pacifié la vie sociale cubaine, on peut supposer que la violence politique liée à la contradiction entre le peuple patriote de Cuba et la bourgeoisie inféodée à l’impérialisme se serait radicalisée de plus en plus. Fidel et le 26 Juillet ont empêché que Batista ne devienne encore plus sanguinaire qu’il ne l’a été et que des régimes pires que le sien ne lui succèdent.

Une lutte efficace contre la délinquance économique

Il n’a été question jusqu’ici que des délits et crimes violents. Qu’en est-il de la délinquance en col blanc? Cuba n’y échappe pas. En Juillet 2011, par exemple 6 dirigeants de la Cubana de Aviacion et 3 autres de l’entreprise pharmaceutique cubaine Heberbiotec ont été condamnés à des peines allant jusqu’à treize ans de prison pour avoir touché des dessous de tables d’entreprises étrangères lors de la négiciation de contrats. A la même période, Jean-Louis Autret, chef d’entreprise français et huit fonctionnaires cubains ont été condamnés pour blanchiment d’argent, falsification de documents publics et corruption. En juin, l’entrepreneur chilien Max Marambio, patron d’un partenariat-public privé avec l’Etat cubain, a été condamné par contumace à 20 ans de prison pour des délits similaires. Plusieurs anciens fonctionnaires et dirigeants d’entreprises cubains impliqués dans l’affaire Marambio ont également écopé de peines. C’est pourquoi, la Contrôleuse Générale de la République de Cuba, Gladys Bejerano Portela, qui dirige les services gouvernementaux d’inspection des entreprises et administrations publiques, expliquait dans un entretien accordé à Trabajadores et traduit par Changement de Société :

« Nous avons dû faire face à des cas dans lesquels des gens avaient perdu de vue les valeurs et négligeaient sciemment leurs devoirs, pour s’enrichir personnellement. »

Mais,comme en témoignent les exemples ci-dessus mentionnés, Cuba s’est résolument engagée dans la lutte contre la délinquance en col blanc. D’ailleurs, si on compare l’île au reste du monde, on s’aperçoit que la corruption y est relativement limitée. Contrairement à ce qu’on pourrait penser, le Corruption Perception Index de Transparency International ne mesure pas la perception de la délinquance en col blanc mais son ampleur. Dans le classement 2011, Cuba, à la soixante-et-unième place, se situe au même niveau qu’un pays pays assez respectable pour avoir été considéré comme un candidat crédible à l’entrée dans l’Union Européenne :  la Turquie. L’île est également devant la Macédoine (soixante-neuvième), officiellement candidate à l’adhésion à l’UE et devant la Roumanie  (soixante quinzième), la Grèce (quatre-vingtième) ou l’Italie (soixante neuvième). En 2009, la note de Cuba en matière de transparence était de 4,4. En d’autres termes le pays a été à deux doigts d’entrer dans la même catégorie que l’Espagne ou la Corée du Sud, qui se situent entre 4,5 et 6,5.

De toute évidence, en affirmant, en avril 2010, que la corruption était la « véritable contre-révolution » et qu’elle menaçait plus l’avenir du processus cubain que les mercenaires de l’Empire, le  politologue Esteban Morales (Université de La Havane), s’est lourdement trompé.

Marc Harpon, Changement de Société

3 commentaires

  1. Très déçu par cet article qui fera rire (jaune) bien des cubains de l’île et d’ailleurs.
    Il est évident que dans le domaine délinquance comme dans d’autres, cuba est largement en dessous des chiffres d’une bonne partie du monde mais de là à nier le phénomène ! On s’emmêle ici dans des comparaisons improbables, approximatives en transformant au passage les délinquants (farinas) en malades etc.
    Dire que ces arguments sont d’un autre âge serait criminel.

    Sauf à vouloir perdre sérieux et lecteurs, cet article n’apporte rien et déconsidère bêtement la révolution cubaine.

  2. Je vous signale simplement que la comparaison que je propose concernant les crimes politiques me vient d’un cubain, Fidel Castro. C’est précisément son discours du 24 novembre 19994 qui m’ inspiré les réflexions ici publiées.

    Par ailleurs, si vous lisez la presse cubaine (dans laquelle j’inclus les publication comme Espacio Laical ou Palabra Nueva, qui ne sont pas liées au Parti ou aux « organisations de masses » mais à l’Eglise catholique, ou encore l’hebdomadaire bilingue de Miami Progreso Weekly) vous avez sans doute trouvé des cubains pour vanter la réussite de leur pays en matière de lutte contre la petite délinquance. Les Nations Unies également, que je ne mentionne pas dans l’article, ont pu saluer un des aspects de la politique cubaine en matière de sécurité : l’efficacité du combat contre le trafic et la consommation de drogue à Cuba.

    D’autre part, il me semble que vous essayez de me dire qu’il faut comparer ce qui est comparable. Mais vous ne pouvez pas décider que deux choses sont comparables (ou pas) sans les avoir…comparées, ce que j’essaie de faire et en utilisant quand même un pays insulaire et pauvres comme Cuba, caractéristiques communes qui invitent au parallèle.

    Enfin, concernant la délinquance en col blanc, j’ai oublié de mentionner qu’elle s’articulait souvent à des petits vols commis à la base (pour soi ou pour alimenter le marché noir), ce qui en fait un vrai problème quotidien. Mais la comparaison internationale permets de mettre les choses en perspectives. Je vous signale de plus que JE NE SUIS PAS L’AUTEUR du parallèle entre Cuba et l’Italie. Il vient de Transparency International! Tout classement international (de l’IDH au PIB par tête) repose en effet sur des comparaisons implicites (ou plutôt est constitué de comparaisons)

    Adressez-vous donc à eux, qui ont, avant moi, comparé Cuba et l’Italie, ou Cuba et la Corée du Sud.

    Cordialement

    Marc Harpon

  3. C’est pas pour embêter un jeune camarade (si la photo est la sienne) qui par ailleurs publie et traduit d’excellents articles qu’on ne lirait pas autrement (ex sur les médecins cubains), mais je vois les choses différemment.
    Effectivement, la situation en 1994 (ou 99, c’est pas clair) n’est pas la même et me semble idyllique selon mes souvenirs personnels…
    C’est pas Fidel mais Raoul qui il y a quelques jours a pu annoncer
    – que la corruption fait plus de mal que la contre-révolution
    – que près de 3000 personnes seront libérées prochainement et que ne sont pas concernées beaucoup d’autres pour telle et telles raisons.
    Cela fait tout de même encore trop de délinquance produite par la situation (la disparition des partenaires commerciaux il y a 20 ans) et pas par le système qui tente dans une situation un peu plus favorable d’enrayer ces tares du passé avec beaucoup de mal.
    Même si j’en lis d’autres avec intérêt et plaisir, je ne change pas d’avis sur cet article.


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