Les deux pilotes d’Hiroshima, par Jose Pablo Feinmann

source : Cubadebate, 7 novembre 2011

 

Changement de Société remercie Maurice Lecomte, qui a traduit et complété cet article d’une note finale.


En 1956, le philosophe viennois Günther Anders a commencé une correspondance avec le pilote repentant, définitivement égaré, fou, de Hiroshima. Parce qu’il y a l’autre : solide, impassible qui profite des fruits d’un triomphe de la patrie, de la destruction comme offrande extrême fasciné par la nation et son peuple. Nous nous occuperons du premier. Du pauvre fou. Bien que nous ne cesserons pas de mentionner l’exemple qu’a laissé l’autre au monde : celui qui a été capable d’assumer un génocide comme la plus brillante de toutes ses médailles, comme le présent le plus scintillant qu’un soldat pouvait offrir, d’abord à son Armée, et en second lieu, à sa nation et à son peuple. Foutre dieu : il fallait gagner cette guerre !

 

Günther Anders était un homme d’origine juive, avait combattu lors de la Première Guerre mondiale, était un disciple de Husserl et Heidegger, un compagnon d’études de Hannah Arendt qu’il épousa en 1929. Tous deux fuient l’Allemagne. Ils divorcent en 1936. Peut-être était-ce plus la frayeur que l’amour qui les unissait (pour citer une phrase quelque peu rebattue). Après la guerre il se consacre à l’étude des parties les plus sombres du corpus anthropologique. De sa visite à Auschwitz, il laisse le témoignage violent suivant :

 » Si vous me demandez quel est le jour où j’ai eu absolument honte, je répondrai : c’est cet après-midi d’été quand à Auschwitz je me suis trouvé devant les tas de lunettes, de chaussures, de dentiers postiers, de grappes de cheveux humains, de valises sans maître. Parce que tout ceci aurait pu aussi avoir été miens, mes lunettes, mes dents, mes chaussures, ma valise. Et voilà que je me suis senti – puisque je n’avais pas été un prisonnier dans Auschwitz, du fait d’en avoir été sauvé par hasard – oui, je me suis senti un déserteur « .

De là dans il développe plus dans ses textes les sujets liés au tecno-capitalisme dans la voie que son maître Heidegger avait marquée. Mais sans les marques nationales-socialistes qui blessent la pensée du Recteur de Fribourg. En 1983, il reçoit le Prix Theodor Adorno, dont l’importance est connue : il n’en est pas de plus prestigieux en Allemagne. Celui qui lui remet le Prix -un homme en désaccord avec ses idées,… mais c’est la démocratie !- dit :

« Nous Honorons ici le philosophe Günther Anders parce qu’il nous contredit, nous avertit/alerte constamment, nous secoue ».

Anders répond :

« Je suis juste un conservateur ontologique. Qui traite de ce que nous pouvons/devrions modifier pour que le monde se conserve ».

 

Claude Eatherly est l’un des pilotes ayant largué l’une des bombes sur Hiroshima. Il a eu l’éclat diabolique ou mystique, quasi divin, sous ses yeux. Quand il a atterri, il lui a été sèchement dit :

« Tu As tué 200.000 personnes en cinq minutes ».

Personne ne lui avait dit que … ce serait ça … Eatherly n’a pu le tolérer. Il est devenu fou. Au lieu d’un héros, Truman reçoit un fou, plein de fardeaux intolérables, blessé par la faute, par l’autoflagellation. Ils le mettent dans un asile d’aliénés du Pentagone. Il passe là six ans. Il reste libre pour la suite. Mais pour marcher à la dérive. En portant sa tragédie d’un lieu à un autre. Enfin, à la Nouvelle Orléans il prend des barbituriques en cherchant à mourir, mais il sera sauvé de cette mort. L’autre pilote est le colonel Thibbets. Lui s’assume comme héros de guerre :

« Je ne ressens aucun repentir. Je suis un soldat et un ordre m’a été donné. Quand un soldat reçoit un ordre, il l’accomplit. Si 200.000 personnes meurent je n’en porte pas la faute. Je ne l’ai pas décidé et je l’ignorais ».

Eatherly, lui, est coupable de [], au lieu d’être un héros, au lieu de faire sentir aux Nord-Américains et à l’Armée qu’ils ont gagné cette guerre héroïquement, être angoissé, souffrir et être rendu fou. Il ne pourra jamais vivre tranquille. Comment [et à qui ?] pardonner cela ? Alors : qu’est-ce que nous dit le fou Eatherly ? Que faisons-nous de cela ? Nous rendre fous ? Quelle folie ![ ?].

 

Jusqu’à ce que Günther Anders, le 3 juin 1959, envoie à Eatherly sa première lettre :

« Celui qui écrit ces lignes est pour vous un inconnu. Pour nous en revanche, pour mes amis et pour moi, vous êtes une personne connue. Nous suivons avec le coeur serré ses [se rapportant à la personne en question] efforts pour sortir de son malheur (…) Comme chaque année, chaque 6 août suivant, la population de Hiroshima commémore le jour où « Ça » est arrivé. Vous pourriez envoyer à ces personnes un message approprié à une telle commémoration. Si vous allez vers ces personnes comme un être humain en leur disant :

 » Dans ce moment là je ne savais pas ce que je faisais, mais maintenant oui je le sais. Et voilà je sais que jamais je ne répéterais quelque chose de similaire  »

(…) ce qui serait une justice, puisque aussi vous Eatherly, vous êtes une victime de Hiroshima. Et voilà qu’il est possible que cela fût aussi pour vous, si non une consolation, oui au moins un motif de joie. Avec l’expression de l’affection que je ressens envers chacune de ces victimes, je vous adresse mes salutations. »

Plus de soixante lettres à une lecture [de salut public] inévitable ont été entrecroisées.

 


Ndt ; Nous nous souviendrons que Ça est le mot désignant l’inconscient.

 

 

●●●

 

Il m’est d’avis fort utile d’entreprendre un dialogue avec cette folie qui est tellement humainement nôtre …

 

Au fait, cette lettre …ne serait-il pas opportun que chacun de nous se pose la question d’en rédiger une aux fins bien entendu d’envoi ?

 

Car enfin ;

 

A ma connaissance le peuple japonais n’a jamais reçu la moindre excuse de quiconque en la matière.

 

A ma connaissance toujours, le peuple japonais n’a jamais osé réclamer des excuses pour ce qui est à minima un crime de guerre patent, avéré, et même revendiqué (tout comme le fait Thibbets) contre des populations civiles. Les USA ont menacé je crois le Japon d’utiliser les bombes restantes de leur stock s’il ne capitulait pas.

 

Dans le « monde libre«  de l’époque les médias (radios et presse) ont unanimement salué cet évènement comme un miracle de la technique de l’homme enfin libéré des contraintes naturelles, l’entrée dans l’ère atomique. En France, une seule voie, une voie, une a émis des réserves, celle de Camus dans Combat.

 

La bombe nucléaire n’a pas été [encore ?] ré-utilisée, mais voyons bien que vis-à-vis de l’Iran, il en est tranquillement question, comme si cela démangeait le doigt sur le bouton rouge des dirigeants occidentaux ! Et la question revient encore et à nouveau sur le tapis.

 

La bombe atomique n’a pas été ré-utilisée, mais les munitions à uranium appauvri oui, en Yougoslavie, Afghanistan, Irak et probablement Libye. Si elles font des dégâts infinitésimaux au regard de l’arme nucléaire, elles n’en sont pas moins parentes et tout autant criminelles vis-à-vis de l’humanité pour les victimes directes, celles restées en vie et celles à naître, puisqu’elles provoquent des modifications et mutations génétiques. Des enfants sont nés avec multiples sortes de malformations toutes plus horribles les unes que les autres.

 

A mon avis tous les humains sur cette terre depuis le 6 août 1945, vivants encore ou/et nés depuis sont concernés par la question de l’utilisation de l’arme atomique

 

Il me paraîtrait donc opportun que chacun de nous, parmi les pays détenteurs de cette arme, se pose la question de rédiger et d’envoyer au peuple japonais un message approprié à la commémoration qu’il fait de cet évènement. Un message approprié, soit un message indiquant ;

– que nous avons bien pris la mesure de l’acte posé et de son inhumanité à caractère génocidaire [de l’humanité], ce que nous n’avions jusqu’alors ni réalisé clairement, ni mesuré précisément.

– que jamais nous ne saurions commettre à nouveau un tel acte.

– que nous prenons les moyens pour que nos armes nucléaires existantes soient neutralisées et détruites sans nuisances ou à tout le moins avec le minimum de nuisances résiduelles.

 

Il me paraîtrait donc également opportun que chacun dans le pays victime, au Japon donc, affirme l’exigence d’excuses de la part du et des criminels.

 

Et enfin, il me paraîtrait opportun que chacun dans les autres pays se pose aussi la question de rédiger et d’envoyer au peuple japonais un message approprié à la commémoration qu’il fait de cet évènement, de telle manière que soient précisée ses propres engagements en la matière pour les temps à venir.

 

Ce genre de campagne ne peut être laissée au bon vouloir de tout un chacun et mérite bien entendu d’être organisée avec grand soin et rigueur. Cela pourrait être une manière d’intégrer dans notre humanité tant ;

  • la folie du pauvre Claude Eatherly, folie devant laquelle nous avons je crois à nous prosterner respectueusement –Merci, oh oui merci à toi Claude Eatherly de nous avoir éclairés de ta folie –
  • que le travail du thérapeute de l’humanité Günther Anders. Merci à toi, Günther Anders de ton engagement acharné à travailler l’Homme.

 

Voilà.

ML

 

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