Le Honduras : grande honte de la politique étrangère étasunienne, par Mark Weisbrot

Manuel Zelaya, l'ancien président du Honduras, renversé en 2009 par un coup d'Etat soutenu par Washington.

source : Progreso Weekly/ The Guardian, 18 novembre 2011

traduit de l’anglais par Marc Harpon pour Changement de Société

Imaginez qu’un chef de l’opposition soit tué en plein jour en Argentine, en Bolivie, en Équateur ou au Venezuela, par des miliciens masqués, ou kidnappé et tué par des hommes de mains d’un partisan bien connu du gouvernement. Cela ferait la une du New York Times et tous les titres des journaux télévisés. Le Département d’Etat des États-Unis publierait des déclarations fermes sur son inquiétude concernant de graves violations des droits de l’homme. Si cela devait arriver.

Maintenant, imaginez que 59 meurtres politiques aient eu lieu depuis le début de l’année, et 61 l’année précédente. Longtemps avant que le nombre de victimes n’ait atteint ce niveau, la situation serait devenue une question majeure de politique extérieure pour les États-Unis et Washington en appellerait à des sanctions internationales.

Mais nous parlons du Honduras, pas de la Bolivie ou du Venezuela. Donc quand le président Porfirio Lobo du Honduras est venu à Washington le mois dernier, le président Obama l’a salué chaleureusement et a déclaré :

« Il y a deux ans, nous avons assisté à un coup d’État qui menaçait d’éloigner le Honduras de la démocratie, et, en partie du fait de pressions de la communauté internationale, mais aussi du fait du ferme attachement à la démocratie du Président Lobo, ce que nous avons vu, c’est une restauration des pratiques démocratiques et une promesse de réconciliation qui nous donne de l’espoir. »

Bien sûr, le Président Obama a refusé ne serait-ce que de rencontrer le président démocratiquement élu renversé par le coup d’État mentionné, bien que ce président soit allé trois fois chercher de l’aide à Washington pour demander de l’aide après le coup d’Etat. Il s’agit de Manuel Zelaya, un président de centre-gauche, qui a été renversé par le segments conservateurs de la société et l’armée, après avoir mis en place un certain nombre de réformes pour lesquelles le peuple avait voté, comme l’augmentation du salaire minimum et les lois promouvant la réforme agraire.

Mais ce qui a le plus énervé Washington, c’est que Zelaya se soit montré prochce des gouvernements de gauche de l’Amérique du Sud, y compris celui du Venezuela. Il n’était pas aussi proche du Venezuela que ne l’étaient le Brésil ou l’Argentine, mais l’occasion fait le larron. Donc, quand l’armée hondurienne a renversé Zelaya, en juin 2009, l’administration Obama a fait tout ce qu’elle a pu durant les six mois qui ont suivi pour s’assurer de la victoire du coup d’État. La « pression de la communauté internationale » qu’évoque Obama dans la déclaration ci-dessus est venue d’autres pays, principalement des gouvernements de centre-gauche en Amérique du Sud. Les États-Unis étaient de l’autre côté, luttant- finalement avec succès- pour légitimer le gouvernement issu du coup d’État par des « élections » que le reste de l’hémisphère a refusé de reconnaître.

En mai de cette année, Zelaya a déclaré publiquement que ce que la plupart de ceux qui avaient suivi les événements avait déjà deviné : Washington était derrière le coup d’État et avait aidé à le préparer. Alors que personne ne se donnera jamais la peine d’enquêter sur le rôle des États-Unis dans le coup d’État, ces allégations sont tout à fait plausibles étant donné le grand nombre d’indices disponibles.

Porfiro Lobo est arrivé aux affaires en janvier 2010, mais la majorité des pays de l’hémisphère a refusé de reconnaître le gouvernement parce que les élections ont eu lieu dans des conditions de sérieuses violations des droits de l’homme. En mai 2011, un accord a finalement été obtenu à Cartagena, en Colombie, accord qui a permis au Honduras de réintégrer l’Organisation des États Américains. Mais le gouvernement Lobo n’a pas tenu ses engagements de Cartagena ; entre autres sur garanties concernant les droits de l’homme de l’opposition politique.

Ci-dessous voici deux exemples des meurtres politiques ayant eu lieu durant la présidence de Porifiro Lobo et répertoriés par le Chicago Religious Leadership Network on Latin America (CRLN), :

« Pedro Salgado, vice-président du Mouvement Unifié des Paysans de l’Aguan (MUCA) a été tué et décapité aux environs de 20h00 chez lui, sur la propriété de l’entreprise coopérative La Concepcion. Son épouse, Reina Irene Mejia, a été également abattue au même moment. Pedro avait subi une tentative de meurtre en décembre 2010 […]. Salgado, comme les présidents de toutes les coopératives essayant de faire valoir leur droit sur les terres utilisées par les hommes d’affaires africains du secteur de l’huile de palme, ont fait l’objet de menaces de mort constantes depuis le début de l’année 2011. »

Le courage de ces militants et dirigeants face à une violence et une répression si horribles sont impressionnants. Beaucoup des meurtres de l’année dernière ont eu lieu dans la Vallée de l’Aguan, au Nord-Est, où de petits paysans luttent pour les terres et pour leurs droits contre l’un des plus grands propriétaires terriens du Honduras, Miguel Facussé. Il produit des agrocarburants dans cette région de lutte pour la terre. Il est proche des États-Unis et a été un soutien important pour le coup d’État de 2009 contre Zelaya. Ses forces de sécurité privées, avec la police et l’armée, soutenues par les États-Unis, sont responsables de la violence politique dans la région. L’aide des États-Unis à l’armée hondurienne a augmenté depuis le coup d’État.

De récentes fuites de câbles diplomatiques étasuniens publiées par Wikileaks montrent que les fonctionnaires étasuniens savent depuis 2004 que Facussé trafique aussi de grandes quantités de cocaïne. Dana Frank, professeur à l’Université de Californie à Sant Cruz, spécialiste du Honduras, a résumé cela pour The Nation le mois dernier : « Les fonds et l’aide à la formation fournies par les États-Unis dans le cadre de la « guerre à la drogue » sont, en d’autres termes, utilisés pour soutenir des trafiquants de drogue connus dans leur guerre contre les petits paysans ».

La militarisation de la guerre de la drogue dans la région est aussi en train de pousser le Honduras, un pays qui a l’un des plus hauts taux de meurtre au monde, sur la même voie désastreuse que le Mexique. Le New York Times rapporte que 84% de la cocaïne qui arrive aux États-Unis passe désormais par l’Amérique Centrale, contre 23% en 2006, quand Calderon est arrivé à la présidence du Mexique et a lancé sa guerre à la drogue. Le Times note également que « les fonctionnaires étasuniens disent que le coup d’État de 2009 a d’un seul coup ouvert la porte aux cartels [de la drogue] » au Honduras.

Quand j’ai voté pour Barack Obama en 2008, je n’imaginais pas une seconde que son legs à l’Amérique Latine serait le retour sur le devant de la scène de gouvernements ayant recours à des escadrons de la mort, comme ceux que Ronald Reagan a si vigoureusement soutenus dans les années 1980. Mais il semble que ce soit le cas au Honduras.

L’administration Obama a jusqu’ici ignoré les pressions exercées par les membres démocrates du Congrès pour le respect des droits de l’homme au Honduras. Ces efforts continueront, mais le Honduras a besoin de l’aide de l’Amérique du Sud. C’est l’Amérique du Sud qui a mené les efforts pour faire machine arrière après le coup d’État de 2009. Même si Washington a fini par gagner, elle ne peut abandonner le Honduras tandis que des gens ressemblant à la base militante de ses gouvernements sont assassinés par un Etat soutenu par les États-Unis.

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