Trois textes sur la presse cubaine (3/3), présentés par Marc Harpon

Vladia Rubio est journaliste à Bohemia, la plus ancienne revue cubaine, fondée en 1908. Elle répond aux critiques de Guillermo Rodriguez Rivera, publiées dans Espacio Laical et reprises sur le blog de Silvio Rodriguez.

textes choisis, présentés et traduits (sauf l’extrait de Raul Castro) par Marc Harpon pour Changement de Société.

Après l’extrait du Rapport Central au Sixième Congrès du Parti Communiste de Cuba et le texte de Guillermo Rodriguez Rivera, Changement de Société vous propose un troisième article sur le sujet de la presse. L’auteure, Vladia Rubio, journaliste au sein de Bohemia, la plus prestigieuse et la plus ancienne revue cubaine, éditée à La Havane depuis 1908, répond sur son blog aux réflexions du philologue Guillermo Rodriguez Rivera sur les médias cubains. Changement de Société ne prend évidemment pas parti dans ce débat. Le choix de publier ces textes répond à la volonté de fournir au lecteur des documents authentiques qui rendent compte de l’état actuel du débat révolutionnaire cubain sur le journalisme. Car il y a bien à Cuba un débat public, auquel participent de nombreux intellectuels mais aussi, bien souvent, des millions de citoyens ordinaires, lorsque par exemple sont organisées des consultations comme celle qui a précédé et préparé le Congrès du Parti Communiste, qui s’est tenu en avril dernier. Un commentaire sur un blog d’une célèbre « dissidente » obscène soi-disant « réfugiée » en France, insinue à tort que l’article de Guillermo Rodriguez Rivera aurait provoqué la fermeture du blog de Silvio Rodriguez (qui l’avait emprunté à la revue catholique Espacio laical). Non seulement c’est totalement faux mais Vladia Rubio a publié une réaction de Guillermo Rodriguez à sa réponse. Les textes retenus montrent par ailleurs que la question de la presse à Cuba ne peut pas se réduire à l’opposition binaire et manichéenne entre un système cubain de contrôle soi-disant antidémocratique de la presse et le système prétendument libéral des Européens et des Étasuniens.

Le journalisme à Cuba : du possible et de l’impossible, par Vladia Rubio

source : la blog de Vladia Rubio

traduit de l’espagnol par Marc Harpon pour Changement de Société


Un collègue me faisait il y a quelques jours ce commentaire que nous, les journalistes cubains, manquions beaucoup d’esprit de corps et il n’a vraiment pas tort. Parce que depuis pas mal de temps, il semble être à la mode, puisqu’il faut bien un mot pour désigner ce phénomène, de s’exprimer sur la presse cubaine pendant que nous, journalistes, écoutons d’une oreille, comme si l’on parlait de coraux.

Les poètes, les chanteurs, les dissidents, fondent sur nous depuis les perchoirs les plus divers, tandis que d’autres se proposent de nous « défendre », mais leurs mots de consolation laissent généralement un arrière-goût de commisération, de pitié et d’embarras.

Et nous nous taisons, comme des muets dociles. Je me demande si nous sommes si fatigués, si pressés ou si nous nous sous-estimons tant, que nous préférons que d’autres parlent en notre nom. Franchement, je ne crois pas. Mes vingt années dans la profession me prouvent qu’existent assez de les journalistes capables, dignes, honnêtes et ayant des arguments suffisants et solides pour que le secteur parle lui-même en son propre nom.

De plus, ces mêmes « personnalités », issues surtout du monde intellectuel et artistique, qui ont décidé de faire des commentaires sur Internet et dans des déclarations sur divers supports, je ne les ai jamais vues proposer les textes de dénonciation et de critique qu’ils demandent aux journalistes à nos médias nationaux.

Mais j’en ai ras-le-bol de ces gens qui, en notre nom, répètent les verbes « sauver », « affronter », auxquels s’ajoutent depuis peu le « secret » (secretismo, ndt) dont on entend tant parler ces derniers temps. Ce ne sont que des truismes. Mais tant que n’existe aucun soutien légal pour faire appliquer les indication existant déjà pour le bon fonctionnement de la presse, surtout concernant le comportement des sources ; tant qu’aucune structure n’existe qui se charge de superviser l’usage des moyens logistiques limités de la presse cubaine ou tant que les médias n’auront pas l’autonomie nécessaire à leur tâche et tant que les directeurs de toutes les instances politiques, étatiques et gouvernementales n’ont pas intégré que «  Révolution, cela veut dire le sens du moment historique » (1), nous ne pourrons pas faire grand chose. « On connaît trop bien le possible » (2) mais on s’y conforme toujours quand on agit.

(1) extrait du célèbre discours prononcé par Fidel le premier Mai 2000  sur la Place de la Révolution :

« Révolution, cela veut dire avoir le sens du moment historique; cela veut dire changer tout ce qui doit être changé; cela veut dire l’égalité et la liberté pleines; cela veut dire être traité soi-même et traiter autrui comme un être humain; cela veut dire nous libérer par nous-mêmes et par nos propres efforts; cela veut dire défier de puissantes forces dominantes dans l’arène sociale et nationale et au-dehors; cela veut dire défendre des valeurs auxquelles on croit au prix de n’importe quel sacrifice; cela veut dire modestie, désintéressement, altruisme, solidarité et héroïsme; cela veut dire lutter avec audace, intelligence et réalisme; cela veut dire ne jamais mentir, ne jamais violer des principes moraux; cela veut dire conviction profonde qu’il n’existe pas de force au monde capable d’écraser la force de la vérité et des idées. Révolution, cela veut dire unité, cela veut dire indépendance, cela veut dire lutter pour nos rêves de justice en faveur de Cuba et en faveur du monde, qui est la base de notre patriotisme, de notre socialisme et de notre internationalisme. »

(2) citation de la chanson Resumen de Noticias, du « troubadour » révolutionnaire cubain, Silvio Rodrgiuez : « Yo he preferido hablar de cosas imposibles porque de lo posible se sabe demasiado «, « J’ai préféré parler de l’impossible parce qu’on connaît trop bien le possible. » A la fin de son article, auquel répond Vladia Rubio, Guillermo Rodriguez Rivera citait ces mots de Silvio.

Un commentaire

  1. Merci pour ce travail, ce choix de citations. C’est excellent.
    Mais il est plein de sous-entendus, ce débat illustré par ces citations. Les trois intervenants évoquent la même chose, mais à partir de positions éloignées. Cela mériterait une analyse, un éclairage cubain de préférence.
    Disons juste ceci :
    G.Rodriguez Rivera est le plus précis et le plus concret. Il décrit par le principe et par l’exemple ce qui est la pression de censure/autocensure sur la presse, et (un peu moins) combien la bureaucratie a son rôle et son résultat dans cette pression. Par contre, il s’illusionne en parlant d’un directeur libre publiant ce qu’il veut chez nous. Il serait utile d’énoncer les pressions (propriétaire, élite dirigeante, opinion supposée) qui s’exercent chez nous et constituent une vraie manipulation de l’information et de nos cervelles. C’est de ce double constat élargi que pourrait s’esquisser ce qui serait une presse mettant en débat les questions de pouvoir. L’auteur, évoquant Lénine et Staline, en sait quelque chose : il faudrait le faire aller plus loin.
    Vladia Rubio réagit en postulant l’indépendance et la maturité à priori des journalistes cubains, bien qu’ils se taisent (et elle pose la question), et brocardant les intellectuels dont son interlocuteur. C’est un peu court, et typique des journalistes aussi chez nous occidentaux : notre noble profession ne mérite pas la critique, quelles que soient les conditions négatives qui s’imposent à elle. C’est très court ! Elle est loin de répondre aux propositions même institutionnelles de Rodriguez Rivera qui pose des vraies questions (instance indépendante de désignation).
    Raul Castro parle évidemment dans un autre contexte. Mais il est frappant comme les élites sentent la nécessité de diffuser une autre culture, une éducation aux réalités (à la fiscalité, par exemple) qui serait absente et ne pourrait naître que difficilement. On voit les syndicats prendre les devants, expliquer et justifier les réformes sans critique, attitude incroyable chez nous. RAul est courageux et lucide, il faut le reconnaître, mais il n’a pas de moyens pour remonter la chaine de pression de censure.
    Ainsi Rodriguez Rivera a bien compris les enjeux et les a abordé fondamentalement, clairement. Il a mis le doigt où il faut. La réponse de la journaliste Rubio ne me parait pas à la hauteur des enjeux.
    Bonne continuation !


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