Trois textes sur la presse cubaine (2/3), présentés par Marc Harpon

Guillermo Rodriguez Rivera, professeur de philologie à l'Université de La Havane, a écrit l'article ci-dessous, traduit et introduit par Marc Harpon.

Vétéran de la lutte contre la tyrannie de Batista, Gillermo Rodriguez Rivera est professeur de philologie à l’Université de La Havane. Comme il le rappelle dans la version complète de cet article (dont Changement de Société donne une traduction abrgégée), avant de commencer une carrière universitaire, il a exercé sa plume dans des journaux cubains parmi les plus prestigieux, entre autres El Caiman Barbudo, dont il a été le premier rédacteur en chef. Il est, comme il se doit, membre de l’UNEAC, l’Union Des Écrivains et des Artistes de Cuba. La revue catholique Espacio Laical, publiée et diffusée légalement à La Havane, est tout sauf un organe du Parti, puisque l’Eglise catholique a, de l’Opération Peter Pan jusqu’au moins à la visite de Jean-Paul II à la fin des années 1990, eu des relations relativement conflictuelles avec la Révolution. L’article ci-dessous, après publication dans Espacio Laical, a été repris sur Segunda Cita, le blog de Silvio Rodriguez, que les mauvaises langues décrivent comme le chanteur et le poète « officiel » du « régime », ce qui veut tout simplement dire qu’il a toujours été un bon révolutionnaire. L’introduction complète sans la remplacer celle proposée par Changement de Société au premier document de cette série sur la presse : un extrait du Rapport Central au Sixième Congrès du Parti Communiste de Cuba, présenté par Raul Castro le 16 avril dernier.On lira également la réponse faite par la journaliste de Vladia Rubio aux critiques de Guillermo Rodriguez Rivera. Changement de Société ne publie pas la réaction de Rodriguez face à cette réponse.

Sur la presse à Cuba, par Guillermo Rodriguez Rivera

source : Segunda Cita (le blog officiel du chaneur et poète Silvio Rodriguez)

traduit de l’espagnol par Marc Harpon pour Changement de Société

Si quelqu’un explorait la bibliographie disponible, il en viendrait à découvrir que les règles régissant le journalisme socialiste étaient celles établies dans divers articles de Lénine. S’il regardait les dates de leurs rédactions, il verrait que ces articles ont été écrits en 1910 et 1911. Autrement dit : ils sont normatifs pour la presse socialiste clandestine.

Ces règles sont celles que Staline -grand maître de la décontextualisation- a choisies pour régir la presse du socialisme au pouvoir. C’est un des signes du dogmatisme et de la manipulation : on prétend valide pour toutes les circonstances, l’affirmation faite dans un contexte précis.

La presse socialiste clandestine, qui devait défendre contre ses ennemis une organisation traquée, s’est convertie, au pouvoir, en une reine du secret (secretismo) : qu’on en dise le moins possible, ce qui arrang celui qui agit mal et qui veut se protéger des réclamations.

Les partisans du « secret » ont essayé de faire croire qu’une révolution, qui affecte les intérêts des puissants et pour cela doit avoir à l’œil ses ennemis, ne de doit pas diffuser d’images de ce qu’il peut y avoir de négatif dans son environnement, mais ce n’est jamais légitimement qu’on brandira ce principe. On doit connaître les maux pour pouvoir les combattre. Tout médecin sait que sans diagnostic, il n’y a pas de traitement possible. Ce qu’il faut c’est que la caractérisation des erreurs soit faite avec honnêteté et précision.

Le contrôle et l’imposition de la discipline aux médias au nom de la sécurité nationale ,ne sont appropriés que quand la patrie est attaquée et qu’on ne doit rien dire qui puisse être utilisé par l’agresseur.

L’invocation de l’unité nationale pour cacher la mauvaise gestion d’une administration ou un quelconque fait relevant de la vie civile est aussi une perversion dangereuse de ce qui devrait être un principe sacré. C’est le galvauder en l’utilisant pour cacher les erreurs commises et se rendre complice de celles-ci.

La défense de la Révolution et de la patrie n’est pas celle des administrations qui fonctionnent mal.

La président Raul Castro a évoqué la nécessité d’un changement de mentalité qui nous permette de réorienter la Révolution. Il faut penser de façon différente pour changer les choses.

Je crois que la presse constitue une instrument essentiel pour impulser ce changement de mentalités et que, pour cette raison même, la bureaucratie s’oppose aux changements,. Elle fera tout ce qu’elle peut pour éviter que nos médias participent à ce changement. Et ceux qui craignent pour la stabilité de leur situation prendront le moins de risques possibles. La bureaucratie dispose de nombreuses manières pour entraver, décourager et ralentir tout ce à quoi elle s’oppose.

Il y a à peine quelques mois, le Dr. Esteban Morales, éminent politologue et révolutionnaire chevronné, a écrit un article soulignant le poids qu’a la corruption dans le pays et expliquant que cela pouvait être plus dangereux pour la Révolution que la même corruption au sein de la dissidence interne. Il évoquai le cas de beaucoup des anciens pays socialistes, où les socialistes corrompus ont été essentiels à la restauration du capitalisme.

Le Comité du PCC de sa municipalité a sanctionné Esteban par la peine maximale : rien de moins que son exclusion comme militant communiste, ce qui a semblé scandaleux à beaucoup d’entre nous. Il a fait appel devant les instances appropriées et finalement, la sanction a été annulée et on lui a rendu sa carte de militant. Ce fut une belle et nécessaire victoire. Mais la page web où fut publié son article n’est pas revenue à son état antérieur. Ses administrateurs ont fait preuve d’une prudence qui se situe à la limite de la peur, parce qu’entre la prudence et la peur, il y a la même distance qu’entre le sublime et le ridicule. En ce sens, la sanction a été efficace.

Le Dr. Morales, un de nos plus grands spécialistes de la politique étasunienne et invité fréquent à la Mesa Redunda Informativa [1] n’a plus été invité dans ce programme, quand il a été question de thèmes pour lesquels il fait autorité. A moi, il me semblai que sa réhabilitation devait être totale.

L’excuse pour occulter une nouvelle est, presque toujours, que, sa diffusion ruinerait la conscience révolutionnaire du peuple. C’est sous-estimer notre peuple, peuple instruit, doté d’une vraie culture politique et profondément identifié à notre révolution, vétéran de toutes les batailles de ces cinquante dernières années, un peuple qui a su faire de profonds sacrifices. A part les cubains, peu de peuples seraient capables d’apprendre des vérités sans flancher.

Ceux qui jugent les journalistes complices du silence de la presse devant de nombreux faits négatifs commettent une grande injustice et une grande erreur faute de connaître de l’intérieur les organes d’information cubains. L’autocensure est presque toujours la conséquence de la censure. Quand on refuse systématiquement les articles critiques d’un journaliste, il finit par retenir la leçon : la direction du journal ne veut pas que ce dont il parle soit mis en avant, et donc le mieux est de ne pas écrire dessus, parce que cela oblige, non seulement les chefs à me censurer mais à m’en tenir pour responsable, parce que, par mon insistance, je les oblige à exercer leur bas travail de censeurs. Je les oblige à rendre explicite leur position.

Je pense que notre système ne fonctionne pas de façon adéquate. Granma devrait exprimer les points de vues officiels approuvés et soutenus par le Comité Central du PCC, duquel Granma est l’organe officiel. Son directeur serait nommé, comme maintenant, par cette entité. Mais dans le reste de la presse, les principes tenus pour la « politique officielle » ne peuvent être les seuls appliqués. Des points de vues enrichissant la pensée, et, aussi, contribuant à modifier ce qui est aujourd’hui la « politique officielle » doivent également circuler : la société ne peut fonctionner sans ce principe, car il la nourrit et l’aide à se développer.

Je crois qu’il devrait y avoir un corps collégial regroupant des dirigeants du parti et des institutions ainsi que des des travailleurs et des personnalités dotées d’une autorité éprouvée et significative et dont on sait qu’elles ne feront rien qui aille contre leur conscience et leur dignité.

Cet organe devrait faire des propositions de noms pour les directeurs des autres journaux, des revues, des radios et télévisions nationales, qui seraient élus tous les trois ans, renouvelables une fois.

Ces directeurs auraient toute l’autorité pour décider de ce qui se publie et ils pourraient être inquiétés pour seulement trois raisons : 1) pour avoir publié des informations fausses intentionnellement ou par une négligence manifeste dans la vérification des sources, 2) pour avoir occulté des informations qui doivent être diffusées ; 3) pour avoir publié des informations attentant à la sécurité de la nation.

Cette proposition mérite d’être discutée et, certainement, d’être améliorée.

Es-ce une proposition insensée ? Est-ce un délire impossible à concrétiser ? Que les propriétaires de journaux publiant ce qui leur plaît[dans les pays capitalistes] tout comme ceux qui [chez nous] défendent la presse sous contrôle du socialisme, qui ne remplit pas les fonctions qu’elle devrait.

Je crois qu’il vaut la peine d’essayer ce qui semble impossible, parce que, comme l’a dit mon ami Silvio Rodriguez, « on connaît trop bien le possible ». [2]

[1] La plus célèbre et la plus suivie des émissions politiques de la télévision cubaine.

[2] citation de la chanson Resumen de Noticias, du « troubadour » révolutionnaire cubain, Silvio Rodrgiuez : « Yo he preferido hablar de cosas imposibles porque de lo posible se sabe demasiado «, « J’ai préféré parler de l’impossible parce qu’on connaît trop bien le possible. » A la fin de son article, auquel répond Vladia Rubio, Guillermo Rodriguez Rivera citait ces mots de Silvio.

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