Kafka et l’oeil du maître, par Luis Sexto

Franz Kafka

source : Progreso Weekly/Progreso Semanal, 26 Octobre 2011

traduit de l’anglais et présenté par Marc Harpon pour Changement de Société

Luis Sexto publie une chronique chaque vendredi dans Juventud Rebelde, le journal de l’Union des Jeunes Communistes de Cuba. Il a été récompensé du prix national Josdé Marti du journalisme en 2009. Il a publié l’article ci-dessous dans l’hebdomadaire bilingue de l’aile gauche de la communauté cubaine-américaine, Progreso Weekly/Progreso Semanal, auquel il contribue régulièrement. Il s’agit d’un texte sur les difficultés que rencontre le processus de modernisation de l’économie qui doit à la fois rééquilibrer les comptes du pays et maintenir les acquis du projet humaniste de la Révolution de 1959. La traduction proposée se base sur la version en langue anglaise du journal, dont les traductions sont s’écartent assez souvent des originaux espagnols.

LA HAVANE- Le programme de transformations socio-économiques à Cuba est peut-être arrivé à une alternative mortelle : un Etat vorace et dépensier pourrait se changer en un Etat radin ignorant la justice sociale. Et, même si cela n’arrivera pas par la volonté du gouvernement et de ceux qui conçoivent et recommandent les réformes, le danger pourrait résider dans la vision avec laquelle les nouvelles politiques correctives sont mises en application.

Le désaveu du paternalisme comme principe d’orientation des subventions et des programmes sociaux est un processus inévitable pour réajuster les dépenses publiques. Et, mettant à la poubelle le coût excessif de politiques sociales déconnectées des réserves matérielles indispensables pour les soutenir, la modernisation implique aussi qu’on perturbe la distribution égalitariste ( le « chacun reçoit la même quantité ») des richesses et qu’on ouvre des espaces pour que les citoyens contribuent à bâtir leur destin individuel ou familial, tout en maintenant les services universels et gratuits d’éducation et de santé, actuellement réformés dans le cadre d’une stratégie rationelle d’austérité et d’équilibre budgétaire- menée dans un pays qui, comme nous le savons tous, a été appauvri par la disparition de ses marchés socialistes européens et handicapé par les interdictions commerciales et financières imposées par les Etats-Unis.

C’est, en résumé, notre situation. Et il ne semble pas que la majorité des cubains soit malheureuse que l’Etat révolutionnaire soit sur le point de trouver un équilibre entre les recettes et les dépenses.

Mais elle n’est pas heureuse pour autant, craignant que les gains de la révolution soient menacés, en particulier la garantie de la santé. Les soins sont en effet devenus un marécage dans lequel les réflexions prudentes du gouvernement, soucieux de reconstruire un réseau de soins de base qui conduise le médecin jusqu’à la porte des foyers cubains, pourraient s’enliser. Actuellement, plus de la moitié des médecins travaillent à l’étranger et le paiement qu’ils reçoivent pour leurs services représente une part substantielle du PIB de Cuba, bien qu’ils offrent aussi une assistance gratuite à des pays sans réseau de soin, comme Haïti.

Le problème commence à s’aggraver parce qu’il n’y a apparemment pas de supervision, ni de contrôle strict de la réorganisation du système de santé. L’inspection, entre les mains de la bureaucratie, est un ressort qui favorise les solutions susceptibles de répondre aux besoins de la population. Mais le niveau d’exigence en matière d’inspection n’est pas appliqué uniformément à ceux qui mettent en oeuvre les réformes dans les diverses régions du pays et aux autres. Il s’agit précisément des fonctionnaires dont le gouvernement cherche à corriger la mentalité rétrograde et parfois stupide.

Il y a quelques jours, le jounral Juventud Rebelde, dans sa section « Accusé de réception »- beaucoup plus intéressante que le blog de Yoani Sanchez parce que cette rubrique publie les lettres des parties impliquées dans les problèmes et y répondent par des commentaires- a publié une plainte d’un citoyen de la ville de Céspedes, à Camagüey. D’après la lettre, la ville a une ambulance pour transporter les malades dont le cas « n’est pas urgent », mais ce véhicule ne peut pas être utilisé pour les patients en situation d’urgence, qui doivent attendre qu’une autre ambulance soit envoyée par la direction municipale, à Florida.

Kafka a écrit, peut-être sans grands efforts, l’histoire d’un personnage qui, en se réveillant, s’est trouvé transformé en cafard. Aurait-il eu l’imagination suffisante pour inventer une arithmétique dans laquelle « urgent » serait moins important que « pas urgent »? Les bureaucratres de Kafka pourraient-ils être aussi originaux que la bureaucratie municipale évoquée dans Juventud Rebelde?

L’auteur de ces lignes, qui continue à silloner Cuba pour la connaître et comparer les diverses situations qui s’y déploient, a repéré des décisions similaires, prises contre la volonté du gouvernement central, dans d’autres lieux. Raul Castro a dit : « Personne ne sera abandonné ». Et cette formule programmatique pourrait être radicalisée en ces termes : « Personne ne pourra être abandonné ». A moins qu’il ne se passe ce qui, ce me semble, se passe dans certaines parties du territoire : les réajustements dans la santé et les autres ecteurs sont faits d’un point de vue bureaucratique, technocratique ou économique.

Si l’objectif est de dépenser peu, alors il faut dépenser moins, beaucoup moins que moins, pensent certains. Cela prouve qu’un certain nombre de fonctionnaires des administrations locales, y compris les administrations provinciales, n’ont pas compris le but en vue duquel la modernisation de l’économie cubaine a été prévue.

Le battage à la radio, par exemple, encourage les mauvaises attitudes. A l’antenne, on entend la voix d’un présentateur hautement respecté : « Nous devons moins dépenser ». Et, où la nation ira-t-elle si le slogan est « réduisez, réduisez, réduisez »? Je dirais quant à moi : il faut dépenser seulement ce qu’il est nécessaire de dépenser, formule juste chaque fois qu’on s’efforce d’économiser. Ainsi, les bureaucrates et les technocrates négligent un aspect fondamental de Cuba : la politique.

Sans la composante politique, les changements dans la société cubaine risquent de perdre leur essence révolutionnaire et socialiste. Et, comme je le vois en surfant sur Internet, certaines personnes impatientes à gauche-une gauche suspecte, abrutie de connaissances livresques- et la droite hostie, qui croit au « miracle » d’une destruction de l’héritage de la révolution de 1959, espèrent ce monstrueux avortement de notre projet de société.

Le fait de publier ces lignes est pour moi l’un des antidotes contre les erreurs qu’on risque de commettre. A Cuba, on a assez de courage pour prévenir les maux avant qu’ils n’arrivent. En bref, le problème c’est qu’on doit se tenir entre ces deux pôles : contre le paternalisme, tout ; contre la justice, rien. Et, pour que la justice soit défendue, il est nécessaire que l’oeil du « maître » serre la bride des chevaux que Kafka n’a pu soumettre.

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