Le Fantastique succès d’Occupy Wall Street, par Immanuel Wallerstein

Immanuel Wallerstein

source :  iwallerstein.com

Traduit de l’anglais et présenté par Marc Harpon pour Changement de Société

Immanuel Wallerstein a dirigé le Centre Fernand Braudel pour l’Etude des Economies, des Systèmes Historiques et des Civilisations à la Binghamton University de 1976 à 2005. Il enseigne la sociologie à l’Université de Yale.

Le mouvement Occupy Wall Street- parce qu’il s’agit maintenant d’un mouvement- est l’événement politique les plus important aux Etats-Unis depuis les soulèvements en 1968, dont ils constituent la postérité et la continuation directe.

Pourquoi le mouvement a commencé aux Etats-Unis et pourquoi à ce moment là-  et pas trois jours, trois mois, trois ans plus tôt- on ne le saura jamais avec certitude. Les conditions étaient déjà remplies : une souffrance économique en vive augmentation  non seulement pour les vraies victimes de la misère mais pour un segment toujours plus grand de travailleurs pauvres (également connus sous le nom de « classe moyenne ») ; une exagération (exploitation, avidité) incroyable du pour-cent le plus riche de la population étasunienne (« Wall Street »), l’exemple de soulèvements exprimant le mécontentement à travers le monde ( le « Printemps Arabe », les indignés espagnols, les étudiants chiliens, les syndicats du Wisconsin, et une longue liste d’autres mouvements). L’étincelle qui a mis le feu aux poudres importe peu. Ce qui importe c’est l’explosion.

Durant sa Première Etape- les tous premiers jours- le mouvement était constitué d’une poignée de personnes courageuses, souvent jeunes, qui essayaient de manifester. La presse les a totalement ignorées. Ensuite, un stupide officier de police a cru qu’un peu de brutalité mettrait un terme aux manifestations. L’action a été filmée et la vidéo a eu un succès massif sur Youtube.

Ce qui nous conduit à la Deuxième Etape : le mouvement devient public. La presse ne pouvait plus ignorer complètement les manifestants. Elle a donc tenté la condescendance. Qu’est-ce que ces jeunes (et quelques femmes mûres) ignorants et stupides savent de l’économie? Ont-ils un quelconque programme réel? Etaient-ils « disciplinés »? Les manifestations, nous disait-on, s’éteindraient vite. Ce que la presse et les pouvoirs en place ne voyaient pas venir (ils semblent ne jamais tirer de leçon de rien), c’est l’énorme résonnance du thème et la vitesse avec laquelle la sauce a pris. Les « occupations » similaires ont commencé ville après ville à se répandre. Des quinquagénaires sans emploi ont commencé à  rejoindre le mouvement. Des célébrités aussi. Les syndicats aussi, y compris quelqu’un d’aussi influent que le président de l’AFL-CIO. La presse étrangère a alors commencé à suivre les événements. Interrogés sur ce qu’ils voulaient, les manifestants répondaient « la justice ». Cette réponse a semblé avoir du sens pour un nombre croissant de personnes.

Cela nous conduit à l’Etape Trois- la légitimité. Des Universitaires assez réputés ont commencé à suggérer que les attaques contre « Wall Street » étaient quelque peu justifiées. Tout à coup, la première voix de la respectabilité centriste, le New York Times, a publié un éditorial le 8 Octobre dans lequel il était dit que les manifestants avaient « un message clair et un programme politique précis » et que le mouvement était « plus qu’un soulèvement de jeunes ». Le Times poursuivait : « Des inégalités extrêmes sont le signe distinctif d’une économie qui fonctionne mal, dominée par le secteur financier, qui marche autant à la spéculation, à l’arnaque et aux financements gouvernementaux qu’à l’investissement productif ». Langage radical pour le Times. Ensuite le Comité pour la Campagne Démocrate au Congrès a commencé à faire circuler une pétition demandant à l’électorat du parti de déclarer : « Je soutiens les manifestants d’Occupy Wall Street ».

Le mouvement est devenu respectable. Et avec la respectabilité est venue le danger- Etape Quatre. Un mouvement de mécontentement massif qui marche fait généralement face à deux menaces principales. La première est l’organisation de contre-manifestations de droite d’envergure dans les rues. Eric Cantor, le dirigeant républicain extrémiste (et plutôt malin), a en effet déjà appelé à manifester. Ces contre-manifestations peuvent être très dures. Le mouvement Occupy Wall Street doit s’y préparer et réfléchir à la façon dont il souhaite les gérer ou les contenir.

Mais la seconde et plus importante menace vient du succès même de leur mouvement. Alors qu’il attire plus de soutien, le mouvement accueille plus de diversité de vues parmi les manifestants actifs. Le problème est, comme toujours, de savoir comment éviter l’écueil d’être une petite secte destinée à perdre du fait de sa base militante étroite et celui de perdre toute cohérence politique du fait d’une ouverture trop large. Il n’y a pas de formule simple sur la façon de gérer la situation en évitant ces deux extrêmes. C’est difficile.

Concernant l’avenir, il est possible que le mouvement ne cesse de se renforcer. Il pourrait être capable de faire deux choses : forcer une restructuration à court-terme de ce que fera l’Etat pour minimiser la souffrance que les gens ressentent visiblement durement ; et amener à une transformation de long terme de ce que pensent de larges segments de la population américaine concernant la crise structurelle du capitalisme et les transformations géopolitiques majeures qui ont lieu parce que nous vivons désormais dans un monde multipolaire.

Même si le mouvement Occupy Wall Street devait commencer à s’épuiser du fait de la fatigue et de la répression, il a déjà réussi et laissera un héritage durable, comme l’ont fait les soulèvements de 1968. Les Etats-Unis auront changé, et dans un sens positif. Comme le dit le proverbe : « Rome ne s’est pas faite en un jour »/ La construction d’un système-monde nouveau et meilleur, d’Etats-Unis nouveaux et meilleurs, est une tâche qui exige que des générations nombreuses fassent de nombreux efforts. Mais un autre monde est bien possible (bien qu’il ne soit pas inévitable). Nous pouvons faire changer les choses. Occupy Wall Street fait changer les choses. Enormément.

Laisser un commentaire

Aucun commentaire pour l’instant.

Comments RSS TrackBack Identifier URI

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s