L’économie politique au théâtre : la science sociale poétique de Valère Novarina, par Marc Harpon

Valère Novarina est un des auteurs les plus originaux du théâtre contemporain.

« Vive la lutte de lutte! Vive la butte de tasse! Vive la flûte de brasse!… Vive la glube de base!… A bas les roues! Vive la glube de gloube! (Valère Novarina, L’Atelier Volant, p. 140)

L’article ci-dessous pourrait faire partie d’un tryptique dont le titre serait «figuration, défiguration, transfiguration du social dans L’Atelier volant de Valère Novarina ». L’effort de transfirguration littéraire du réel et de la langue elle-même est, à mon sens, absolument essentiel dans les pièces de cet auteur. Sans cette transfirguration, Novarina ne serait pas un écrivainn mais, comme dit Roland Barthes, un écrivant. Sans elle, le lecteur (et le spectateur, puisqu’il est question de théâtre) ne pourrait pas se délecter de ces chocs sémantiques qui, de deux mots ou deux formules figées, ne font qu’une seule expression : pas de fusion entre la pause et la pose (Le Babil des classes dangereuses, p. 183), ni de « Vous me coupez les ailes sous les pieds » (L’Atelier volant, p. 152). Sans cette transfiguration, pas de jeux de mots et donc, pas de « rédemption par l’idotie » (Pierre Jourde) : pas de « Bouche parle à Oreille » (Le Babil des classes dangereuses, p. 185) ni de « nous sommes vêtus comme des épouvantaux » (Le Babil des classes dangereuses, p. 183), Pas non plus de ces répliques entières qui, jouant avec la sémantique et la syntaxe, font sens, tout en tordant le cou à toutes les règles académiques, à tous les préjugés stylistiques et à tous les délires du bon sens :

«  -Nos culs sont sans arrêt à soixante-quinze centimères des sols ; les vôtres à deux, trois mètres et plus…Injustice! 

-Silence!Quant à nos âmes, on n’en parle même plus. Elles traînent à ras du sol, elles se nourrissent de tout ce qu’elles trouvent !

Seules nos bouches se tiennent encore à des hauteurs décentes. C’est grâce à elles que nous mangeons. Et que nous parlons. Nous en sommes fiers. A bas nos pieds! Vivent les boîtes à pain! » (Le Babil des classes dangereuses, p. 166)

« Du côté Gap, mes p’tites bouchettes, ouvrez les jifs! Rayon Gap, j’cite un fait absolument authentique : c’était pendant la nuit du huit au neuf décembre trente-quatre, tout le convoi prenait la pose en gare de Barcelonnette. Trente-trois wagons, plus le grand fourgon des chutés de la journée qu’on rapatriait du champ de fauche. C’était la veille d’la Saint-Cochon. Clapons fermés, on attendait, guettant par le jour des faux cils lucarnots les grosses halebardes de pluie tombant sur la localité. Impossible de penser à rien d’autre qu’à la lune, vu que cet astre absconsait furieusement les louchettes. » (Le Babil des classes dangereuses, p. 178).

« Chanter. Ceux-ci, Bouche et Oreille, et tous les autres à eux ressemblant, causent du vent qu’il fait, pavoisent, sans souci autre que si leurs habits flambants neufs leur vont bien, ni que si leurs paroles vont bien à leurs chapeaux. Tandis que nous, nous sommes ici. Tandis qu’à lui, qui n’a point de langue, on dit qu’il chante. Tandis qu’à celui qui son char tirerait on direrait qu’il passerait. » (Le Babil des classes dangereuses, p. 188).

Cependant, dans cet article, il ne sera question que de la figuration du social sans laquelle la transfiguration bouffonnement poétique, qui fait de Novarina un véritable oxymore, ne serait pas possible.

En 2003 ou 2004, j’ai lu un merveilleux ouvrage de critique littéraire, fait par un universitaire brillant. La Littérature sans estomac, de Pierre Jourde, qui a obtenu le prix de la critique de l’Académie française, défait avec finesse toutes les gloires littéraires usurpées par des contemporains. Tout le monde y passe : Beigbeder, Angot, Darieussecq… Parmi les rares rescapés, on compte des représentants de genres marginalisés par la généralisation de l’esprit France Loisirs- si on peut appeler ça « esprit » : la critique littéraire, avec Jean-Pierre Richard, dont les textes sur la poésie sont eux-même poétiques, et le théâtre, avec Valère Novarina, dont Jourde est un spécialiste.

C’est ainsi que pour la première fois j’ai pu non plus simplement entendre parler de Novarina, dont mon inculture m’avait tenu éloigné, mais encore en lire des extraits d’une inventivité époustouflante, tant sur le plan poétique que sur celui de l’humour. J’ai donc pris la résolution d’explorer les oeuvres de cet écrivain, ce que j’ai, à ce jour, à peine commencé à faire. La première pièce que j’ai lue, il n’y a pas si longtemps de cela, s’intitulait L’Atelier Volant. Il s’agit d’une comédie désopilante qu’une lecture superficielle pourrait facilement faire passer pour prosaïquement politique, puisqu’il n’y est question, à ne lire le texte qu’au premier degré, que de luttes de classes. On ne doit cependant pas non plus céder à la tentation, sucitée par les pièces ultérieures de Novarina, d’une linterprétation soit strictement esthétisante, soit exclusivement métaphysique, soit futilement comique de la pièce.

Je vous présente donc monsieur Boucot. Monsieur Boucot est un patron, dont les ouvriers sont parfois mécontents. Heureusement pour lui, il dispose d’une rhétorique qui lui permet de répondre, à grands coups de violence symbolique, en éludant les critiques : « parce que vous n’êtes pas cultivés, vous n’avez rien dans la bouche », dit-il, pour l’humilier, à un ouvrier qui vient de lui acheter l’automobile qu’il a fabriquée dans son usine et qui ose lui poser une question. Car monsieur Boucot est autant fabricant que commerçant : toute la production est faite dans ses usines et, tout entière, elle est achetée par ses ouvriers. C’est qu’il est une allégorie non de tel ou tel patron, de tel ou tel bourgeois, classiquement défini comme propriétaire de moyens de production, mais de la classe capitaliste dans son ensemble. De la même manière, les ouvriers représentent leur classe sociale. Il n’ont d’ailleurs pas de nom, ou du moins pas de nom fixe : dans la liste des personnages du début de la pièce, ils sont désignés par des lettres : A, B, C et D, E, F. Parfois, un personnage les appelle par un prénom, auxquel, deux scène plus loin, ils ne répondent plus, parce qu’ils sont les symboles d’une main d’oeuvre accomplissant les tâche les plus simples, les moins exigeantes en qualification, des tâches qui les rendent interchangeables.

La pièce fonctionne ainsi comme une satyre sociale, c’est à dire comme une description à la fois comique et critique de notre société. En tant qu’elle est description, elle se doit d’être assez réaliste pour que, sous les artifices de l’art, on reconnaisse la réalité qui nous est naturelle. Novarina rend ainsi presque sensibles des faits sociaux que les sciences sociales ne saisissent que par des concepts- comme celui, sociologique et bourdieusien, de vilence symbolique, déjà évoqué : « parce que vous n’êtes pas cultivés, vous n’avez rien dans la bouche » (p. 65), « qui ne sait parler, qu’il la ferme » (p.67), «  Ne jouez pas au cygne, quand vous n’êtes qu’un rat » (p.67). Boucot à l’art de se faire passer pour savant devant des ouvriers qu’il rabaisse au prétexte de leur prétendue ignorance :

« C’est assez délicat. Il est asez délicat de maintenir l’équilibre de la balance d’escompte entre le taux, le pourcentage, les charges somptuaires, le relevés effectifs, les crédits notoires, les valeurs partielles, le cours fiduciaire, la taille réelle, le salaire légal. La finance n’est guère accessible au non-spécialiste, qui risque fort de s’y brûler le duvet. Etes-vous satisfait de ma réponse? »

Abuser du jargon lui sert à humilier ses interlocuteurs et à refuser de leur répondre. Comme, chez Molière, Géronte, face au faux latin médical de Sganarelle, l’auditoire de Boucot en est réduit au « Ah! que n’ai-je étudié? » (Le Malade imaginaire, Acte II, scène IV). « C’est certain, on n’est pas qualifié » (p. 41) ; « Bien sûr, Monsieur Boucot, bien sûr…C’est pas nous qui allons prétendre percer les secrets de l’Economie. » (p ,42), disent les employés de Boucot.

L’Atelier volant rend également sensible ce que l’économie politique rend intelligible. Ainsi, le rapport entre travail et valeur, tel que Ricardo,corrigeant Adam Smith et ouvrant (bien involontairement) la voie à Marx, l’a pensé :

« je considère le travail comme la source de toute valeur, et sa quantité relative comme la mesure qui règle presque exclusivement la valeur relative des marchan­dises » (Principes de l’économie politique et de l’impôt, chapitre I, section II).

Novarina sait bien en effet que la valeur des marcchandises, en particulier la partie de la valeur que le capitaliste se met dans la poche, est le fruit du travail des ouvriers : « je vais leur apprendre à fabriquer pour ma baraque, à se servir de leur fonction productrices » (p.14), dit Boucot, sachant d’où vient sa fortune. Et le, Docteur, ami de Boucot, pour améliorer la productivité, propose : « Je vais leur administrer un peu de durciceur musculaire. Ça devrait les revaloriser » (p. 16), signifiant, par un de ces chocs sémantiques dont Novarina a le secret, que revitaliser les muscles et (re)valoriser une affaire ou un capital sont une seule et même chose. La vie des ouvriers est la matière même de la richesse de Boucot.Concernant la source de « l’or », l’ouvrier A s’écrie à la page 59 :

« C’est Boucot qui vous broute le dos et qui emporte le tout dans sa poche! »

Le « tout »? Pas exactement, car il faut bien qu’une partie de la valeur crée par le travail soit laissée au travailleur. Sans quoi, il mourrait, et sa classe sociale, indispensable au capitalisme, finirait par disparaître. C’est pourquoi, dans la pièce de Novarina comme dans la société, les travailleurs semblent soumis à ce que Karl Marx appelle « la loi d’airain des salaires », qui est celle du minimum (1). Par « minimum de salaire », on entend le niveau de rémunération en-dessous duquel les travailleurs ne peuvent plus satisfaire leurs besoins. Pour comprendre cette loi, il est plus simple de passer par le concept de valeur ajoutée que par celui, marxiste, de plus-value. La valeur ajoutée se définit comme « la valeur de la production diminuée de la consommation intermédiaie » (INSSE), c’est-à-dire de celle des marchandises (des marchandises autres que le travail, devrais-je dire pour être précis) consommées dans le cadre de la production, comme le sont les matières premières. Cette valeur ajoutée représente la valeur créée dans l’entreprise. Or, le patron ne peut rémunérer l’ouvrier qu’avec cette valeur ajoutée, la valeur des consommations intermédiaires étant déjà dépensée. De là, il suit que (abstraction faite de l’impôt), plus le patron rémunère sa main d’oeuvre et moins la part qui lui revient est élevée. En d’autres termes, il a intérêt à payer le moins possible ses salariés. D’un autre côté, si cet intérêt conduisait durabelemnt tous les patrons à verser des salaires inférieurs au minimum vital, la classe des ouvriers cesserait d’exister, comme on l’a vu. De là, il suit que les salaires qui montent trop loin au dessus de ce qui est strictement nécessaire pour que l’ouvrier reproduise sa force de travail ont tendance à baisser et que ceux qui descendent trop bas en-dessous varient plutôt à la hausse. Par conséquent, globalement, les travailleurs sont payés le minimum :

« Quelque grande que puisse être la déviation du prix courant relativement au prix naturel du travail, il tend, ainsi que toutes les denrées, à s’en rapprocher » (David Ricardo, Principes de l’économie politique et de l’impôt, chapitre V)

Cette théorie du minimum de salaire, dont la paternité est controversée, est illustrée dans la pièce : c’est en grain que les employés de Boucot sont rétribués, ce qui semble renvoyer au fait que le salaire est une rémunération de subsistance. En revanche, comme on l’a déjà évoqué, la part que Boucot s’octroie des richesses crées, est désignée comme « l’or » de Boucot. Quand les travailleurs ne reçoivent pas de grain, c’est « de l’herbe grasse » qui leur est donnée par leur patron. Cette herbe est de plus distribuée avec parcimonie : seulement « deux brassées » qui sont tout sauf du « superflu », ce dernier terme étant employé par Novarina par pure ironie- ironié par ailleurs renforcée par l’oxymore : les viandes grasses, symbole de luxe, s’opposent en effet à l’herbe, qui, consommée comme aliment, représenterait le comble de la misère (sachant que notre tube digestif ne peut digérer le principal glucide des brins d’herbee : le cellulose).

« Je suis son piéton. Je fais ses courses. Ce travail m’use les pattes. Mais monsieur Boucot m’a donné de la monnaie. Voyez comme il prend soin de moi : deux brassées d’herbe grasse. Je suis content de mon patron. Il me donne du superflu » (l’ouvrier B, pp. 13-14)

On pourrait multiplier les extraits et, les comparant avec les classiques des sciences sociales, en rajouter sur la pertinence des intuitions qu’a et auxquelles invite le Novarina de L’Atelier Volant. Cependant, ce qu’on a fait ici suffit pour établir que cette pièce est, par-delà la richesse esthétique, humoristique et philosophique qu’on reconnaît chez Novarina, une oeuvre de pédagogie sociale et presque de vulgarisation théorique. Cela tient à la nature même de ce qu’est la litérature : pour pouvoir transfigurer le réel, comme on peut l’attendre de tout art, elle doit d’abord le figurer. Sans quoi, l’écriture défigurerait ce dont elle traite sans jamais enrichir le lecteur.

(1) La théorie dont il est question ici, commune à Ricardo, Lassalle, Malthus et Marx, a fait l’objet de débats passionnés. Ce n’est pas ici le lieu de la défendre mais, brièvement, il me semble que le rejet dont elle a fait l’objet par certain auteurs trop impatients d’en finir avec Marxc repose sur une confusion, entretenue par le marxisme lui-même. Il me semble que la paupérisation des travailleurs qu’implique la « loi d’airain des salaires » n’est pas une paupérisation absolue mais seulement relative. C’est ce qui ressort du passage suivant : « Qu’une maison soit grande ou petite, tant que les maisons d’alentours ont la même taille, elle satisfait à tout ce que, socialement, on demand eà un lieu d’habitation. Mais qu’un palais vienne s’installer à côté d’elle et voilà que la petite maison se recroqueville pour n’être plus qu’une hutte. C’est une preuve que le propriétaire de la petite maison ne peut désormais prétendre à rien ou à si peu que rien ; elle aura beau se dresser vers le ciel tandis que la civilisation progresse, ses habitants se sentiront toujours plus mal à l’aise, plus insatisfaits, plus à l’étroit entre leurs quatre murs, car elle restera toujours petite, si le palais voisin grandit dans les mêmes proportions ou dans des proportions plus grandes » (Travail salarié et capital, in Marx Oeuvres, I, Economie I, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, pp. 216-217). Par ailleurs, Marx insiste régulièrement que le minimum de salaire correspond au minimum socialement nécessaire. De là, il suit que si « socialement » a le même sens ici qu’ailleurs chez Marx, ce qui est probable, il n’est en réalité question que de pauvreté relative. Un certain nombre d’objections concernant le minimum de salaire rposent sur un mélange d’ignorance et de naïveté : un orfèvre aurait, comparé à un ouvrier spécialisé, une rémunération allant au-delkà du nécessaire. La distinction entre travail simple et travail composé, dans le Livre I du Capital, permet de comprendre en quoi la reproduction de la force de travail des uns peut être plus exigeante que celle des autres, ce qui rend les inégalités de salaire pensables dans le cadre de la « loi d’airain des salaires ».

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