La tumeur de la démocratie : le silence sur la guerre…(un texte de La Boétie présenté par Danielle Bleitrach)

Lorenzetti: fresque de Sienne, le mauvais gouvernement

 

source :  histoireetsociete

 

 

J’écoute avec stupéfaction ceux qui prétendent à la magistrature suprême française et leurs lieutenants, pas un seul ne nous parle de ce qui se passe à Syrte, de ces hommes et femmes que l’on bombarde, du coût humain et financier de cette expédition coloniale… 6 millions d’euros par jour en expéditions guerrière, on parle de tout et jamais de cela. Il n’est jamais question de la Défense dite nationale, est-ce un hasard si le silence se pousuit partout sur cette question de l’extrême-droite au PCF ? J’éprouve de la nausée devant cette complicité française… Imaginez les fondements réels de cette entente tacite sur une telle omerta:  pour que pas un des candidats ne prononce jamais une parole sur cette question, que jamais un journaliste ne la suggère… S’agit-il d’un complot? Je ne crois pas aux complots, ne serait-ce que parce que quelque chose filtre toujours dans les complots, ici le mur invisible, celui qui interdit toute question est bien plus opaque, il est dans le vivre ensemble français, l’impossibilité d’émerger hors du ciment de notre société, le renversement intégral de ses valeurs affirmées: liberté, égalité, fratenité. Le double langage de toutes les tyrannies, cet excès d’amour pour le corps du peuple résumé au seul pouvoir.

 

La Boetie alors qu’il avait 18 ans écrivit un texte dont voici un extrait: de la servitude volontaire. Il décrit ici le système qui fait les tyrans. Mais il est évident que la « démocratie » ne fonctionne pas autrement que cette sorte de délégation de la corruption, ces stratégies du mépris du peuple par lesquelles on prétend gagner les élections. personne n’ose réellement contredire celui qui semble jouir des faveurs du pouvoir, de l’attention portée à ses actes et à ses dires par le landerneau politicien. Plus l’individu est prêt à partager la tyrannie du conformisme et de l’exclusion plus il est considéré comme ayant du pouvoir et digne d’y avoir accès.Quand un peuple a perdu toute espérance, toute considération pour lui-même et pour les autres au point d’ignorer les crimes qui sont accomplis en son nom, la guerre menée contre des civils, ce peuple là est la proie de ce que La Boétie décrit comme la tumeur de la tyrannie. Ce pourrissement de la chair qui lance ses métastases et contamine tout le corps. Marx le disait en d’autres termes: une peuple qui en opprime un autre ne peut pas être libre. Faire silence sur le mal signifie en clair que l’on accepte de voir tout le système politique fonctionner quoiqu’on en dise sur l’idée qu’il faut s’acharner sur plus misérable que soi et cela ne se limite en aucune façon à l’expédition coloniale, c’est l’éther général dans lequel nous baignons, la politique sans la moindre éthique, le narcissisme érigé en unique valeur.

Etonnez-vous après cela qu’il y ait si peu désormais de « militants » dans ce que sont devenus les partis: des machines électorales à complaire à celui ou celle qui s’est hissé à la tête du système y distribue des faveurs ne serait que celle de toucher le corps du détenteur du pouvoir quand les caméras le suivent? Regardez si vous ne me croyez pas la manière dont Robert Hue prétend aujourd’hui se réchauffer au soleil de François Hollande. Quant aux « militants » de ce qui fut jadis un véritable parti de militants où chacun se croyait créateur de la politique, ce sont les mêmes qui ont défendu Robert qui aujourd’hui servent de rempart à jean Luc, à Pierre, et leur notable local… Comme ailleurs à Martine, François et tant d’autres. Ils sont l’exacte reproduction de cette condensation de tous les pouvoirs autour de la présidence de Sarkozy, personne n’osant s’inscrire en faux de peur de rompre la chaîne qui le lie à ce sombre soleil de toutes les servitudes volontaires.

Les indignés n’ont pas raison de repousser syndicats et partis politiques, ils seront même voués à l’échec à cause de celà et ce qu’il advient de leur modèle les Révolutions arabes en fait la démonstration, la nature a horreur du vide, mais ils posent un vrai problème celui de ces institutions devenues désormais instruments de la servitude volontaire.

(note de Danielle Bleitrach)

 La Boetie:  de la servitude volontaire

J’en arrive maintenant à un point qui est, selon moi, le ressort et le secret de la domination, le soutien et le fondement de toute tyrannie. Celui qui penserait que les hallebardes, les gardes et le guet garantissent les tyrans, se tromperait fort. Ils s’en servent, je crois, par forme et pour épouvantail, plus qu’ils ne s’y fient. Les archers barrent l’entrée des palais aux malhabiles qui n’ont aucun moyen de nuire, non aux audacieux bien armés. On voit aisément que, parmi les empereurs romains, moins nombreux sont ceux qui échappèrent au danger grâce au secours de leurs archers qu’il n’y en eut de tués par ces archers mêmes. Ce ne sont pas les bandes de gens à cheval, les compagnies de fantassins, ce ne sont pas les armes qui défendent un tyran, mais toujours (on aura peine à le croire d’abord, quoique ce soit l’exacte vérité) quatre ou cinq hommes qui le soutiennent et qui lui soumettent tout le pays. Il en a toujours été ainsi: cinq ou six ont eu l’oreille du tyran et s’en sont approchés d’eux-mêmes, ou bien ils ont été appelés par lui pour être les complices de ses cruautés, les compagnons de ses plaisirs, les maquereaux de ses voluptés et les bénéficiaires de ses rapines. Ces six dressent si bien leur chef qu’il en devient méchant envers la société, non seulement de sa propre méchanceté mais encore des leurs. Ces six en ont sous eux six cents, qu’ils corrompent autant qu’ils ont corrompu le tyran. Ces six cents en tiennent sous leur dépendance six mille, qu’ils élèvent en dignité. Ils leur font donner le gouvernement des provinces ou le maniement des deniers afin de les tenir par leur avidité ou par leur cruauté, afin qu’ils les exercent à point nommé et fassent d’ailleurs tant de mal qu’ils ne puissent se maintenir que sous leur ombre, qu’ils ne puissent s’exempter des lois et des peines que grâce à leur protection. Grande est la série de ceux qui les suivent. Et qui voudra en dévider le fil verra que, non pas six mille, mais cent mille et des millions tiennent au tyran par cette chaîne ininterrompue qui les soude et les attache à lui, comme Homère le fait dire à Jupiter qui se targue, en tirant une telle chaîne, d’amener à lui tous les dieux. De là venait l’accroissement du pouvoir du Sénat sous Jules César, l’établissement de nouvelles fonctions, l’institution de nouveaux offices, non certes pour réorganiser la justice, mais pour donner de nouveaux soutiens à la tyrannie. En somme, par les gains et les faveurs qu’on reçoit des tyrans, on en arrive à ce point qu’ils se trouvent presque aussi nombreux, ceux auxquels la tyrannie profite, que ceux auxquels la liberté plairait.

Au dire des médecins, bien que rien ne paraisse changé dans-notre corps, dès que quelque tumeur se manifeste en un seul endroit, toutes les humeurs se portent vers cette partie véreuse. De même, dès qu’un roi s’est déclaré tyran, tout le mauvais, toute la lie du royaume, je ne dis pas un tas de petits friponneaux et de faquins qui ne d61! peuvent faire ni mal ni bien dans un pays, mais ceux qui sont possédés d’une ambition ardente et d’une avidité notable se groupent autour de lui et le soutiennent pour avoir part au butin et pour être, sous le grand tyran, autant de petits tyranneaux.

Tels sont les grands voleurs et les fameux corsaires; les uns courent le pays, les autres pourchassent les voyageurs; les uns sont en embuscade, les autres au guet; les uns massacrent, les autres dépouillent, et bien qu’il y ait entre eux des prééminences, que les uns ne soient que des valets et les autres des chefs de bande, à la fin il n’y en a pas un qui ne profite, sinon du butin principal, du moins de ses restes. On dit que les pirates ciliciens se rassemblèrent en un si grand nombre qu’il fallut envoyer contre eux le grand Pompée, et qu’ils attirèrent à leur alliance plusieurs belles et grandes villes dans les havres desquelles, en revenant de leurs courses, ils se mettaient en sûreté, leur donnant en échange une part des pillages qu’elles avaient recélés.

C’est ainsi que le tyran asservit les sujets les uns par les autres. Il est gardé par ceux dont il devrait se garder, s’ils valaient quelque chose. Mais on l’a fort bien dit: pour fendre le bois, on se fait des coins du bois même; tels sont ses archers, ses gardes, ses hallebardiers. Non que ceux-ci n’en souffrent souvent eux-mêmes; mais ces misérables abandonnés de Dieu et des hommes se contentent d’endurer le mal et d’en faire, non à celui qui leur en fait, mais bien à ceux qui, comme eux, l’endurent et n’y peuvent mais. Quand je pense à ces gens qui flattent le tyran pour exploiter sa tyrannie et la servitude du peuple, je suis presque aussi souvent ébahi de leur méchanceté qu’apitoyé de leur sottise.

Car à vrai dire, s’approcher du tyran, est-ce autre chose que s’éloigner de sa liberté et, pour ainsi dire, embrasser et serrer à deux mains sa servitude ? Qu’ils mettent un moment à part leur ambition, qu’ils se dégagent un peu de leur avidité, et puis qu’ils se regardent; qu’ils se considèrent eux-mêmes: ils verront clairement que ces villageois, ces paysans qu’ils foulent aux pieds et qu’ils traitent comme des forcats ou des esclaves, ils verront, dis-je, que ceux-là, si malmenés, sont plus heureux qu’eux et en quelque sorte plus libres. Le laboureur et l’artisan, pour asservis qu’ils soient, en sont quittes en obéissant; mais le tyran voit ceux qui l’entourent coquinant et mendiant sa faveur. Il ne faut pas seulement qu’ils fassent ce qu’il ordonne, mais aussi qu’ils pensent ce qu’il veut et souvent même, pour le satisfaire, qu’ils préviennent ses propres désirs. Ce n’est pas le tout de lui obéir, il faut encore lu complaire; il faut qu’ils se rompent, se tourmentent, se tuent à traiter ses affaires, et puisqu’ils ne se plaisent qu’à son plaisir, qu’ils sacrifient leur goût au sien, qu’ils forcent leur tempérament et dépouillent leur naturel. Il faut qu’ils soient attentifs à ses paroles, à sa voix, à ses regards, à ses gestes: que leurs yeux, leurs pieds, leurs mains soient continuellement occupés à épier ses volontés et à deviner ses pensées.

Est-ce là vivre heureux ? Est-ce même vivre ? Est-il rien au monde de plus insupportable que cet état, je ne dis pas pour tout homme de cœur, mais encore pour celui qui n’a que le simple bon sens, ou même figure d’homme ? Quelle condition est plus misérable que celle de vivre ainsi, n’ayant rien à soi et tenant d’un autre son aise, sa liberté, son corps et sa vie ?

3 commentaires

  1. Bonsoir, très beau texte tout à fait le reflet de notre actualité. Notre démocratie qui se complet dans les fonctions monarchiques passées, n’est finalement pas autre chose aujourd’hui que le Roi (la majorité) et sa Cour avec à l’intérieur ses opposants et conspirateurs (l’opposition). Notre 5ème République en est le triste simulacre, une illusion d’optique qui asservie le peuple Français tout entier.

  2. JE VOUS RAppelle que le PCF s’est opposé depuis le début à cette guerre coloniale, il fut le seul comme parti à s’y opposer à l’assemblée nationale. Sa position n’a pas variée depuis. Malheureusement sa place dans les médias est proche du zero. Cela expliquant peut etre ceci. Amicalement joel.

  3. je vous repelle que le candidat que s’est donné le pCF, monsieur Melenchon a voté au parlement européen pour l’intervention de l’OTAN en Libye, qu’il ne dit jamais un mot sur le coût de la « Défense » et des expéditions otanesques.
    Danielle Bleitrach


Comments RSS TrackBack Identifier URI

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s