« L’histoire du capital est celle de l’accumulation de la dette. », par Andrés Figueroa Cornejo

David Harvey est professeur d'anthropologie à l'Université d'Etat de New York.

source : El Economista de Cuba,

traduit de l’espagnol par Marc Harpon pour Changement de Société

Changement de Société s’efforce d’éclairer la contemporanéité économique, sociale et politique à l’aide d’outils empruntés aux sciences sociales, notamment à la tradition marxiste au sein de celles-ci. C’est pourquoi, sur la question de l’actuelle crise du capitalisme mondial, on s’est intéressé ici aux travaux des économistes américains Paul Sweezy et Paul Baran, à travers notamment la traduction de la conférence faite par leur disciple, le sociologue John Bellamy Foster (University of Oregon) lors de la Quinzième Conférence Nationale sur l’Economie, organisée par la Société d’Economie Politique Brésilienne à l’Université de Maranhão, à São Luis le 3 Juin 2010. On a également proposé aux lecteurs un bref article de Max J. Castro sur l’actualité des analyses de Baran et Sweezy. Dans la même veine, voici le compte-rendu d’une conférence de David Harvey (Université d’Etat de New York), anthropologue et géographe britannique réputé auquel on doit la généralisation du concept d’accumulation primitive du capital, que Marx avait emprunté à Adam Smith, et qu’Harvey inclut dans ce qu’il nomme « l’accumulation par dépossession ». L’une des questions majeures de l’article ci-dessous est celle du rôle du crédit, et plus largement, de la finance dans le fonctionnement normal du capitalisme. John Bellamy Foster, à l’aide de remarques faites par Keynes sur la pertinence de la formule A-M-A’ chez Marx (Le Capital, livre I, première section), avait expliqué combien le capitalisme était voué à se détacher de l’économie réelle, puisqu’il produit d’abord et surtout des valeurs d’échange plutôt que des valeurs d’usage. Par un raisonnement quelque peu différent, David Harvey parvient à la même conclusion : « l’histoire du capital est celle de l’accumulation de la dette».  Il est ainsi vain d’opposer un bon capitalisme à un mauvais, que révéleraient les « dérives » récentes de la finance. Il est à noter que l’article ci-dessous n’est pas le seul texte de David Harvey disponible sur Changement de Société : un entretien accordé àl’hebdomadaire du Communist Party of Great Britain se trouve ici. La traduction espagnole des larges extraits de David Harvey donnés dans l’article est très mauvaise, ce qui n’a pas facilité l’élaboration de la version française, pour laquelle on n’a pas disposé des citations originales en anglais.

Le géographe marxiste anglais, David Harvey, a donné une conférence intitulée « Crise actuelle du capitalisme : vers une rupture de la division territoriale du travail? » dans l’amphithéâtre 108 de la Faculté de Philosophie et de Lettres de l’Université de Buenos Aires, le 4 octobre dernier, devant une salle comble, dont les murs portent des portraits inoubliables d’étudiants de l’Université détenus puis portés disparus durant la dictature militaire .

A soixante-seize ans, il parle sans aucune note et avec une vivacité d’adolescent. L’auteur de « Limits to capital » (1982) affronte avec simplicité et naturel un public majoritairement jeune et il se lance, dans sa perpesctive analytique et thématique, sur les raisons et le mouvement de la crise économique mondiale.

« Les tendances à l’entrée en crise circulent aussi dans l’espace. Il n’y a jamais eu de crise capitaliste qui ne commence quelque part et qui, de là ne s’étende à d’autres lieux. Dans le cas qui nous intéresse, le point de départ de la crise était localisé dans le marché immobilier, principalement dans certains endroits des Etats-Unis, comme la Californie, l’Arizona, la Floride, la Georgie. LA crise s’est manifestée dans d’autres lieux, comme l’Espagne, l’Irlande, le Portugal. Cette géographie sociale et spatiale de la crise indique a une dimension de crise de l’urbanisation. On pourrait réfléchir ici aux relations entre l’urbanisation, la formation de la crise et sa résolution. Néanmoins, il n’y a pas de bibliographie sur cette question, ni d’un point de vue marxiste ni d’un point de vue conventionnel. » explique-t-il dans un anglais rapide et accessible. Et il ajoute que « Par exemple, le Rapport sur le Développement de 2009 de la Banque Mondiale s’est concentré sur des thèmes comme l’urbanisation, faisant toutes sortes de recommandations concernant la façon dont le financement du logement devrait s’organiser, et sur l’importance de la sécurisation des hypothèques partout dans le monde. La Banque Mondiale a publié cela sans rien dire sur la crise qui venait de se déclarer? C’est pourquoi j’ai écrit un bref livre sur l’histoire de cette organisation et son lien avec la genèse de cette même crise. Durant mes recherches, je suis tombé sur un document très intéressant de la Banque de la Réserve Fédérale de San Francisco, qui signalait que les étasuniens sortaient classiquement des dépressions et des récessions en construisant des maisons et en les remplissants de choses. Le document de la Banque Mondiale exprime le fait que l’urbanisation n’est pas cause de crise, mais, au contraire, qu’aux Etats-Unis, l’urbanisation a toujours été vue comme une solution à la crise. Mais il se trouve que, de même que l’urbanisation permet de sortir d’une crise, de même elle peut la provoquer. »

Une explication abordable

Recherchant l’engagement écologiste militant et radical dans son activité intellectuelle, il fournit un exposé simple des problèmes les plus complexes du développement capitaliste et de ses points faibles. Ainsi, Harvey affirme que « les capitalistes commencent la journée avec une certaine quantité d’argent. Ils vont sur le marché, achètent des moyens de production, des matières premières et de la main d’œuvre. Ils combinent le travail, les moyens de production et la technologie, qui donnent un produit qui ensuite va sur le marché, se vend à la valeur initiale augmentée de l’excédent ou du gain. Ce processus doit faire face à de nombreux obstacles potentiels et les crises sont liées à un de ces obstacles. Par exemple, quand les capitalistes vont sur le marché et veulent acheter des moyens de production, ils peuvent faire face à une pénurie d’énergie ou à des problèmes de livraison de matières premières, etc. Alors surgit une crise. Et que se passe-t-il quand ils ne trouvent pas assez de main d’œuvre ou que les travailleurs sont bien organisés et qu’ils ne veulent pas travailler, sauf sous certaines conditions? Une autre crise a lieu. Je crois que la crise de la fin des années 1960 et du début des années 1970 est une crise du travail. La main d’œuvre organisée était trop puissante et les capitalistes ont décidé de ne pas investir, punissant les travailleurs comme l’a fait Pinochet au Chili, ou comme l’ont fait Reagan et Thatcher. De même, il y a une crise quand les matières premières sont proposées à la vente, mais ne rencontrent aucune demande. Ce phénomène appartient à l’histoire longue des crises du capitalisme. Et chaque crise qui éclate contient une combinaison particulière des éléments mentionnés. Dans le cas où le lieu de la crise est le travail, un problème de demande se produit. Comment les gens auront-ils suffisamment d’argent pour acheter la production si les salaires sont si bas? »

David Harvey a élaboré le concept « d’accumulation par dépossession » (enrichissement capitaliste à travers l’exploitation et la privatisation de toutes les ressources naturelles, des services basiques et des droits sociaux). Il poursuit son exposé sur le processus de reproduction du capital, condensé symboliquement en un seul jour, expliquant que « le problème est qu’il doit avoir plus que ce qu’il avait au lever du jour. C’est-à-dire que le capitalisme est synonyme de croissance ; il doit croître pour survivre. S’il ne croît pas, il y a crise. Que se passe-t-il aujourd’hui? On observe qu’une partie du monde connaît la croissance, comme par exemple l’Europe, le Japon et les États-Unis. Précisément, le système capitaliste s’est engagé dans la croissance aux alentours de 1750. Le taux moyen de croissance, selon toutes les mesures, est de 2,5% par an. Dans la conjoncture actuelle, il y a une sorte de fétichisme associé à une croissance de 3% par an. C’est à dire que ce pourcentage représenterait le minimum de croissance acceptable. Mais il se trouve qu’il y a cent-cinquante ans environ, on a observé que cette croissance était supposait certaines conditions. Cela signifie que pour rendre possible la croissance en 1970, il manquait 0,4 trillions de dollars d’investissements nouveaux. Aujourd’hui, il faudrait 1,5 trillions de nouveaux investissements profitables. Dans 20 ans, il faudra 3 trillions de dollars. Et à mesure que passe le temps, les opportunités sont de plus en plus rares. C’est pourquoi on peut prévoir une énorme pression sur cette logique du « syndrôme de croissance ». C’est un énorme défi pour la poursuite de la croissance, et, durant les trente dernières années, il y a eu un torrent de difficultés pour repérer de nouvelles opportunités de croissance, y compris par l’ouverture de la Chine et de la Russie. Que reste-il donc pour maintenir les mêmes niveaux de croissance?

L’auteur de « The Condition of Postmodernity » (1989) répond à cette question en disant que « ces 3% de croissance exigent ne fassent pas n’importe quoi de leur profit à la fin de la journée. Si les capitalistes, pris au piège de la concurrence ne se développent pas, ils perdent le marché. Et les pressions concurrentielles ne se déploient pas seulement entre les capitalistes individuels, mais aussi entre nations. A l’heure actuelle, tous les pays veulent être plus compétitifs que les autres, mais cela n’est pas possible. Dans cette dynamique, il y a des gagnants et des perdants. »

La dette

« A la fin de la journée, d’où vient la majorité de la demande, la partie qui n’était pas là au début? » se demande David Harvey, et presque sans reprendre son souffle, il indique que « jusqu’à la fin du dix-neuvième siècle la réponse se trouvait dans l’impérialisme colonialiste. Mais il n’existe plus de résidus non-capitalistes ni de féodalisme dans le monde. Donc, nous supposons que nous vivons dans une société où il y a seulement des capitalistes et des travailleurs, deux classes. A la fin de la journée, les travailleurs et les capitalistes doivent créer cette demande supplémentaire. Mais dans les faits, cette fonction ne peut être assumée par les travailleurs parce qu’ils souffrent de la dépression, et, de ce fait, les capitalistes doivent constituer leur propre demande. En conséquence, les capitalistes sont forcés de fournir cet excédent[de demande]. La demande finale du jour est donc constituée par la demande attendue pour demain. Et l’expansion de demain est celle qui balaie le surplus d’hier. Le seul problème est qu’il y a un décalage temporel. Comment ce décalage temporel se comble-t-il? A travers le système de crédit. Le capitaliste n’achète pas la matière première, mais il fait une promesse de paiement. L’histoire du capital est celle de l’accumulation de la dette. Sans dette, il n’y a pas de capitalisme possible. C’est pourquoi, au-delà de la propagande, les capitalistes ne mettront jamais un terme à l’endettement parce qu’il est un moyen politique central pour le système. Et il est sans rapport avec l’économie [réelle, ndt]. Où va ce surplus? Il peut servir à produire de nouvelles choses, mais que se passe-t-il quand le marché est saturé? »

Pour mieux illustrer sa position, Harvey explique que « quand on considère l’histoire des années 1920 et de la récession aux États-Unis, on remarque une explosion soudaine de l’industrie de la construction de logements et de villes, ce qui provoque une puissante vague d’urbanisation. C’est là qu’intervient la première vague de production automobile et le début de la reconfiguration des villes étasuniennes, absorbant beaucoup de capital. Mais la construction se fait maintenant et le retour sur investissement se fait environ 15 ans après. En cinq ans, les prix des maisons en Floride ont augmenté de 8 000%. Oa a inventé les ascenseurs et les gratte-ciel. Mais après 7 années, un sur-investissement s’est révélé, et il y a eu un crash. Et aujourd’hui on se rend comte que 18 mois avant la chute de Wall Street en 1999, le marché immobilier des États-Unis s’était effondré- deux ans avant la débâcle sur le marché des actions ». Cela se traduit par un fort chômage dans l’industrie du BTP (en 1930, la moitié de la main d’œuvre employée dans la construction était sous-employée à 50%). C’est pourquoi, à l’époque, le Président Roosevelt avait tenté d’établir un système d’investissement public dans les infrastructures, la construction d’autoroutes, de digues et de barrages ; de même, il s’est efforcé de réformer le financement du logement. Avant 1930, il était très difficile d’obtenir un crédit pour acheter un logement. Néanmoins, une série d’institutions financières permettant l’obtention de crédits hypothécaires pour 30 ans sont apparues. Par ce moyen, on a essayé de sortir de la crise, mais il est resté sans résultat parce que les travailleurs n’avaient pas d’emploi. A la fin de la Deuxième Guerre Mondiale, les États-Unis ont été confrontés à un problème énorme. Reviendrait-on à la situation de 1930? Beaucoup de gens revenus de la guerre après avoir combattu savaient parfaitement manier les armes. Il existait une vraie peur aux États-Unis liée au risque que les soldats rentrés au pays ne trouvent pas d’emploi et que, contrairement aux années 1930, le mécontentement social adopte des formes plus violentes. La solution proposée par le capitalisme a été la sur-urbanisation. Celle-ci a été une mesure de pacification sociale, une solution politique.

L’auteur de « The New Imperialism » en 1996 achève son allocution avec une ironie pédagogique, quand il dit que « dans les années 80, il y a eu une crise des marchés immobiliers, où plus de 1000 institutions financières ont coulé. On a appelé cette crise « crise des saving and loans », avant qu’elle ne se répercute sur la bourse dans les années 1990. » A commencé alors un processus de financiarisation des hypothèques visant les personnes incapables de les payer. Si le taux de retour sur investissement dans la production est de 3% et dans la spéculation financière de 40 à 50%, où investit-on l’excédent capitaliste? »

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