Occuper Wall Street : pourquoi embêter les banquiers? par John Weeks

source : Socialist Project, 7 Octobre 2011

traduit de l’anglais par Marc Harpon pour Changement de Société

John Weeks est un économiste américain. Il est professeur émérite à la School Of Oriental and Africain Studies, de l’Université de Londres, au Royaume-Uni. Il est également chercheur à l’Institute for African Economic Studies de l’Université d’Addis Abbeba., en Ethiopie.

Durant sa campagne pour la présidence en 1948, Harry Truman s’est plaint des « suceurs de sang de Wall Street », un qualificatif méchant visant les banquiers et financiers de premier plan qui gèrent si brillamment l’argent américain. Plus de soixante ans après, on voit beaucoup d’américains dans les rues des quartiers finanicers répéter le commentaire de Harry, de façon moins polir. Pourquoi choisir de casser du titan de la finance à Wall Street?

Figure 1 : L'Amérique a trop de................................? (complétez). Valeur ajoutée du secteur public et du secteur privé, pourcentage du produit national brut, 1950-2010)

Est-ce parce que, en plus d’avoir commis le crime du siècle en provoquant la Grande Crise Financière (nous en subirons les conséquences pendant près de quatre-vingt dix ans, ce qui leur laisse tout le temps de faire encore pire), ils sont, comme l’a signalé Harry, des vampires économiques et sociaux. Quelques statistiques simples et accessibles, mais passant largement inapperçures, démontrent leur côté sucueur de sang. En 1950, le secteur de la finance et de l’assurance a généré (c’est-à-dire a siphoné) 2,4% du produit national, gains plutôt maigres. Après avoir atteint 3% en 1953, les titans de la finance ont eu besoin de quinze ans pour atteindre les 4% (1968) et quinze autres années pour atteindre les 5 (981).

Pour le plus grand bonheur des banquiers et des escrocs, Ronald Reagan a amorcçé la réduction des régulations financières. Favorisés par cet environnement favorable à la rapine, ils n’ont pris que six ans pour atteindre les 6% (1987). Toutefois, au milieu des années 1990, Bill Clinton, allait couvrir de ridicule les dérégulations reaganiennes, et maintenant c’est l’âge d’or : plus de 8% à la fin de l’année 2000 et, avec l’aide des plans de sauvetage d’Obama, près de 8,5 en 2010. (l’escroquerie financière ne se porte jamais aussi bien que quand les temps sont durs)

L’ampleur du vol

 »]Si vous pensez que 8,5% de vol financier n’ont rien d’excessif, comparez les à la bête noire du secteur financier : le secteur public. En 1950, la « valeur ajoutée » (salaires, traitements et autres revenus versés) du secteur public (« l’Etat ») était de 10,7% du produit intérieur brut, tandis que, comme on l’a signalé, celle de la finance était de 2,8%, avec un ratio proche des quatre. En 2011, le secteur public avait légèrement augmenté, et atteignait les 13%, et le nouverau ratio est inférieur à 2 : 1,6% (voir Figure 2). La croissance du vol privé comparée au secteur public devient encore plus choquante si on fixe une basse 100 en 1950 pour les deux parts (voir Figure 2). Durant cinquante ans, la finance a crû à un rythme soutenu proche de 2% par an, tandis que le secteur public a atteint son maximum en 1971 et a ensuite décliné.

Pourquoi devrions-nous nous préoccuper de Wall Street? Eh bien d’abord, si les tendances actuelles se maintiennent, aux environs de 2030, l’industrie financière pèsera plus lourd que l’ensemble du secteur public, au niveau fédéral, au niveaux des Etats et au niveau local. Ceux qui engrangent ces richesses financières, les « malfaiteurs de la haute » (Theodore Roosevelt); démontrent rapidement que leur mission institutionnelle est de détruire et non pas de créer la richesse sociale.

Le rôle positif que jouent les banques dans la société capitaliste est simple et limité. En l’absence d’institutions prêtant des fonds, la croissance des entreprises serait limitée par le profit qu’elle génèrent. Cela diminuerait énormément le caractère dynamique du capitalisme, parce que cela empêcherait le transfert de facto du capital des secteurs en déclin vers les secteur en expansion de l’économie privée. La nature du capitalisme n’exige pas que la fonction de prêt génère des profits ou qu’elle apppartienne au secteur privé. Quand elle l’est, le risque de désastre apparaît.

Rammasser beaucoup pour en avoir fait peu

La fonction de financement par le prêt n’implique aucun risque substantiel de la part du créancier parce que la banque à la priorité légale pour les compensations si la société débitrice fait faillite et est forcée de vendre ses actifs. Les risques viennent de l’attitutde du capital financier lui même. Le rôle utile de la finance est vraiment limité : elle ne produit pas, ne transporte pas, ne commercialise pas. Elle ne fait rien d’autre que d’offrir des crédits à des acteurs qui sont légalement obligés par les sommes qu’ils reçoivent (en d’autres termes, la banque ne prête même pas son propre argent). En conséquence, le retour que peut obtenir la banque en faisant un peu plus que rien est limité.

Une tendance centrale dans l’histoire du capitalisme a été la tentative de la finance de briser les limitations que les relations sociales de production et de distribution lui imposaient. Quand elle le peut, elle le fait par la spéculation, qui consiste essentiellement à acheter dans le but de vendre sans qu’aucune fonction productive ne soit accomplie. Le risque est inhérent à la spéculation parce que le gain de quelqu’un est par définition la perte de quelqu’un d’autre. Sans risque, pas de spéculation ; sans spéculation très peu de risque. La spéculation et le risque qui lui est lié ont amené la Grande  Dépression des années 1930. Pour empêcher que cela ne se reproduise, Franklin Roosevelt a proposé au Congrès et fait voter plusieurs lois limitant sévèrement les activités du capital financier, la plus célèbre étant le Glass-Steagall Act de 1933. Reagan, Bush I, Clinton et Bush II ont, mesure après mesure, démantelé cette législation régulatrice.

La Grande Crise Financière a été le fruit de ce démantèlement, un délit historique qui a généré près de 7 millions de nouveaux chômeurs. Aussi terrible qu’ait été et que continuera à être la crise, tout au long des décennies de stagnation et de misère qui s’annoncent, il y a une conséquence pire que les autres, une conséquence de long terme, au démantèlement de la régulation financière. Autoriser le capital financier à spéculer c’est l’autoriser à utiliser ses biens mal-acquis pour sa tâche centrale : la conquête du pouvoir politique et la destruction de tous les vestiges de l’Etat-Providence, qui fournissait au capitalisme un certain degré de décence. Pour citer Franklin D. Roosevelt :

«  […] l’acquisistion de la richesse […] à travers des profits excessifs, crée un pouvoir privé illégitime sur les affaires privées et, à pour notre plus grand malheur, sur les naffaires publiques aussi » [Discours sur l’Etat de l’Union, 1935]

«  […] La liberté de la démocratie n’est pas garantie si le peuple tolère la croissance du pouvoir privé jusqu’à un point où celui-ci devient plus fort que son Etat démocratique lui-même. » Message au Congrès, 1938]

Je peux donc revenir à ma première question : pourquoi tant de gens manifestent-ils contre Wall Street? Parce que la finance est devenue plus forte que notre Etat démocratique et si elle n’est pas mise sous contrôle elle nous conduira sur la sombre route de la dictature politique afin de nous soumettre à la tyrannie économique dont elle jouit actuellement. Je serai à New York la semaine prochaine et je prévois de faire une promande sur Wall Street.

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