Le prix de la liberté d’expression par Max J. Castro

Elian Gonzalez durant le Congrès de l'Union des Jeunes Communistes de Cuba, en 2010.

source : Progreso Weekly/Progreso Semanal, traduit de l’anglais et présenté par Marc Harpon pour Changement de Société

Max J. Castro est un sociologue et chroniqueur Cubain-Américain. Il est membre fondateur de l’Emergency Network of Cuban-American Scholars and Scientists, qui milite contre la politique d’agression et de blocus menée par Washington et par l’extrême droite de Miami. Cet engagement pour la cause cubaine lui a valu, comme d’autres avant lui, la haine de l’extrême droite cubaine-américaine, notamment après l’affaire Elian Gonzalez, dont il est question dans l’article ci-dessous. Le petit Elian, était le seul survivant des passagers d’une embarcation qui, en 1999, devait conduire illégalement des migrants cubains aux USA. La mafia de Miami avait à l’époque tenté d’empêcher Elian de rejoindre son plus proche parent vivant, son père, qui souhaitait l’élever à Cuba. Max J. Castro a, comme il le raconte ici, payé le prix de sa défense du droit international dans ce genre d’affaires…La liberté d’expression, n’en déplaise à Robert Ménard, est loin d’être assurée chez ses petits amis contre-révolutionnaires de Miami.

Aujourd’hui, je vais m’aventurer sur les territoires les plus dangereux, tuer certaines vaches sacrées, briser quelques icônes et, ce faisant, agacer certaines personnes très importantes, dans le cas improbables où elles liraient cette chronique.

Pourquoi est-ce que je fais ça? Quel intérêt y-a-t-il à être un iconoclaste invétéré, un athée éhonté, et un avocat de la démocratie radicale- qui, pour moi, signifie la société la plus égalitariste possible dans le cadre de l’exercice de droits politiques, civiques et sociaux complets, associée au maintien d’assez d’incitation économique pour assurer un haut niveau de productivité- pour éviter une compétition dans laquelle chacun est un loup pour tous les autres.

Quel est l’intérêt d’écrire des vérités qui dérangent dans ma chronique hebdomadaire- successivement dans Exito, dans le Nuevo Herald, le Miami Herald ou Progreso Weekly– et d’en subir les conséquences? Au nombre de ces dernières, il y a eu la perte simultanée de deux emplois (mon travail à temps plein comme chercheur associé au Centre Nord-Sud de l’Université de Miami et ma traditionnelle colonne en tant que correspondant spécial pour le Miami Herald, les deux licenciements étant survenus à l’approche de Noël en décembre 2003).

J’ai écrit, par exemple, que Juan Miguel Gonzalez, comme seul parent survivant d’un enfant mineur, avait indubitablement le droit de garde d’Elian, qu’il choisisse de vivre aux Etats-Unis, à Cuba ou au Groenland.

C’était la position de la plupart des américains et d’une écrasante majorité de l’opinion mondiale, y compris de la plupart des dissidents cubains. C’est la position que le Département de la Justice étasunien et les cours fédérales ont finalement adoptée. C’est aussi un principe du droit international que les États-Unis défendraient jalousement si des parents éloignés portaient atteinte au droit de garde d’un parent américain sur son enfant.

Mais dans le contexte frénétique fabriqué par des politiciens experts en coups de salauds mais soutenu par un pourcentage élevé de cubains moyens de Miami, de même que par l’élite opulente, affirmer autre chose que l’idée qu’Elian devait rester à Miami était une hérésie. Et c’est ce que je disais. J’étais le seul cubain de Miami doté d’une possibilité de s’exprimer dans les médias dominants à affirmer l’évidence. Pendant ce temps, Liz Balmaseda, la seule chroniqueuse cubaine-américaine à plein temps au Herald s’agitait pour prendre part à l’affaire, rejoignant le cirque général en compagnie d’Andy Garcia, Gloria Estefan et d’autres célébrités qui sont allées collectivement dans les médias pour soutenir le grand-oncle et son clan essayant de garder Elian contre les vœux sans appel de son père.

La communauté cubaine de Miami a été saisie d’un délire collectif. Des gens ont raconté avoir vu l’image de la Vierge Marie à la fenêtre d’une banque. L’absurdité qu’Elian avait été escorté en lieu sûr par une tribu de dauphins était crue par beaucoup. L’homme qui s’est attiré le plus d’éloges pour avoir secouru Elian, était décrit par les médias de masse comme un pêcheur. Sauf qu’il s’est avéré n’être qu’un homme sorti faire une ballade en bateau avec son cousin, qui lui était vraiment pêcheur. Le « pêcheur » a marchandé son héroïsme contre un libre-accès à la maison Gonzalez ; il est l’homme qu’on voit dans la célèbre image, avec l’enfant dans ses bras, tandis qu’un agent fédéral pointe un fusil d’assaut sur lui.

L’image est horrible, mais les fédéraux n’avaient pas d’autre choix que de mettre sur pied un commando implacable. Les membres de la famille avaient été intransigeants durant des mois, défiant les ordres du Département de la Justice et reculant sur chaque accord successif, y compris un accord négocié par le chef de la Cuban American National Foundation, alors l’organisation la plus puissante de l’exil.

Il y avait aussi un groupe d’extrémistes dont les tentes étaient installées dans la cour de la maison, jurant d’empêcher le départ d’Elian par tous les moyens. Le raid a eu lieu très tôt le matin, et les militants ont été surpris dans leur sommeil ou neutralisés par des agents fédéraux, qui, l’arme à la main, leur ont ordonné de se mettre à plat-ventre. Si les agents avaient essayer la manière douce, cela aurait donné à ce groupe une chance de se mobiliser et peut-être d’ameuter une foule avec leurs téléphones portables et avec le buzz médiatique, une situation qui aurait mis tout le monde en danger, y compris Elian. Finalement, seul un réfractaire a été légèrement blessé, un agité notoire, qui a fièrement un bandage sur la tête.

Mais mon rôle dans l’affaire Elian a eu des conséquences, en me rendant plus désagréable à la hiérarchie du Herald. Après avoir donné une interview au regretté Daniel Schorr de la National Public Radio, interview dans laquelle je signalais que le Miami Herlad et El Nuevo Herald étaient littéralement les seuls journaux du pays à adopter une position si radicale de soutien aux cousins de Miami et d’opposition aux droits du père, j’ai reçu un appel d’Alberto Ibarguen, alors patron du Herald.

Bien qu’il s’agissait d’une tentative éhontée de m’intimider, Ibarguen a adopté une stratégie subtile, me répondant sur les faits. Le Herald n’était pas le seul journal du pays à adopter une telle position. Quels autres le font, demandai-je? Il me répond le Wall Street Journal et le Washington Times. Le premier est célèbre parmi tous les journaux majeurs du pays pour avoir la rédaction la plus à droite, avec un venin spécial pour le gouvernement cubain. L’autre est l’œuvre du Révérend Moon et de toute une clique de déchets réactionnaires. Une sacrée bande. Mais il se trouve que Ibarguen était membre du Conseil d’Administration de l’Université de MIami, tout comme Carlos Saladrigas et Carlos de la Cruz, qui ont été fous de rage à l’annonce du raid concernant Elian, prétendant avoir un accord pour un retour en douceur, et que le Procureur Général Janet Reno les avait doublés. Saladrigas a été la personne dont l’influence a le plus pesé dans l’embauche de Donna Shalala comme présidente de l’Université de Miami. Cerla en dit long sur leur pouvoir.

Par conséquent, ce qui s’est passé quelques mois après la fermeture du North-South center de l’Université de Miami n’aurait pas dû être une surprise, mais cela ma quand même choqué, tout en confirmant mes pires inquiétudes à propos de la disparition du centre. A ce moment là j’ai posé ma candidature pour un autre emploi à l’Université de Miami, dans le département des Études Latino-Américaines. Le Comité de Recercle m’a recommandé comme l’unique candidat qualifié et comme une personne parfaitement faite pour ce travail. Le Doyen des Arts et Sciences a approuvé et ça a été un bon choix. Mais quand la nouvelle est arrivée jusqu’aux niveaux supérieurs de l’administration de l’Université, l’emploi s’est évaporé.

On a fait pression sur le Comité de Recherche en faveur d’un autre candidat mais le comité s’est fâché et a refusé de reculer. Le programme que j’aurais dirigé a été annulé, en dépit du fait qu’un site internet avait déjà été développé, pour un coût de plusieurs milliers de dollars. J’ai enquêté auprès de deux sources différentes ayant accès aux niveaux les plus élevés de la hiérarchie universitaire, et les deux ont raconté que Shalala avait admis que la décision était politique, mais, que hélas, la politique faisait partie de la vie- là voilà, la liberté académique.

J’ai compris que ma carrière universitaire à Miami était foutue, et donc j’ai posé ma candidature pour un emploi dans un syndicat de travailleurs progressiste, pensant qu’on ne pourrait pas me rejeter pour des raisons idéologiques. Le recruteur, qui était basé à Washington DC, a insinué qu’ils se préparaient à m’embaucher. Ensuite, ça a été le silence. J’ai vite découvert où était le problème. Ils essayaient de syndiquer une entreprise appartenant à des cubains, et la direction accusait déjà le syndicat de communisme. Quelqu’un d’influent à l’échelle nationale a suggéré que m’engager confirmerait les soupçons des patrons.

Oui, je l’avoue, j’ai été un moment membre encarté de l’ACLU, une organisation dont la philosophie est aussi éloignée du marxisme-léninisme que possible. Pour un nouvel emploi, je me suis aventuré un peu plus au Nord et j’ai été engagé pour un contrat d’un semestre à la Florida Atlantic University, comme un professeur invité, dans l’un des programmes les plus prestigieux de l’Université. J’ai assuré un séminaire, et ça a été le bonheur. Les étudiants de la classe réduite étaient excellents et constituaient un groupe extrêmement divers. J’ai reçu des évaluations stratosphériques de la part de mes étudiants. Le Département était satisfait, et, après un semestre, j’ai déjeuné avec le Doyen, espérant qu’on pourrait ficeler quelque chose de plus permanent.

Le sujet n’est pas venu dans la conversation parce qu’il m’a dit qu’une certaine cubaine-américaine enragée qui enseignait un sujet sans rapport avec mon séminaire dans un autre département de l’université, avait remué ciel et terre pour empêcher mon embauche. Heureusement, cette chasseuse de sorcière n’était pas Shalala mais une universitaire traînant des casseroles derrière elle. Au milieu de la controverse, quelqu’un a découvert que sa thèse de doctorat faisait 75 pages!

Alors, j’ai compris que c’était une bataille perdue d’avance ; si elle avait fait un tel raffut pour un emploi à temps plein d’un semestre, elle appellerait des renforts de Miami si on considérait ma candidature pour une position plus permanente. Ce qui m’a décidé à renoncer, c’est que le président de la Florida Atlantic University était le vice-gouverneur de Jeb Bush.

Il suffit de dire que pour échapper aux tentacules du McCarthysme de Miami et pour pouvoir gagner ma vie, j’ai été obligé de fuir plus loin au Nord, à Washington DC, où j’ai passé cinq ans. Même là, si je n’avais pas fait profile bas et travaillé au siège de banlieue d’une petite organisation écologiste, je suis sûr que les habituels auraient essayé de me faire renvoyer. Cette fois-ci, j’ai échappé aux salves, mais seulement au prix de la solitude, des tempêtes de neige, et d’autres calamités. LA liberté est la cause de tous les cubains anti-castristes. Dommage que beaucoup ne la respectent pas quand on n’est pas d’accord avec eux et quand ils ont le pouvoir de punir et de réduire au silence.

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