A propos de l’interview de Strauss-Khan sur TF1 : autopsie d’une opération médiatique de haut niveau par Danielle Bleitrach

source :  histoireetsociete

Je viens d’écouter Strauss-Khan, l’homme est incontestablement habile… il a réussi sa prestation. Certes il ne pouvait pas défendre l’indéfendable son attitude à l’égard des femmes, attitude qui n’est pas celle d’un séducteur mais d’un sagouin. Sa réussite n’est pas d’avoir convaincu mais  d’avoir su ,avec sobriété en s’appuyant sur un document juridique,  limiter l’acte d’accusation :  »puisqu’il n’y a pas de délit, une simple faute morale que j’ai  d’ailleurs payé chèrement ».  j’ai une femme exceptionnelle à mes côtés« . Exceptionnelle certes: elle lui a probablement préparé avec sa compétence médiatique cette intervention étudiée au millimètre près.  Gisèle Halimi en a fait un résumé: « une opération médiatique de haut niveau « , on pourrait en préciser l’objectif: préserver l’avenir en éliminant le délit et en reprenant de la superbe sur ses « capacités » en matière économique et financière.
je me souviens d’un film de Rosi c’était 1963,  Main basse sur la ville (Le mani sulla città) On voyait un député communiste dans son propre rôle devant un promoteur immobilier joué par Rod Steiger (voir photo illustration), ce dernier l’écrasait de sa présence et montrait un évier, faisait couler l’eau en disant que lui il était la réalité, celle du besoin de logement. Strauss-Khan est passé de la faute morale a une posture  complètement décontactée en faisant  appel au même principe de réalité. Il était un homme de pouvoir intégré à la domination capitaliste et bénéficiant de son aura. Qu’un homme venu théoriquement s’expliquer sur sa participation à une fait divers délictieux apparaisse comme un expert suppose que ce qu’il énonce s’appuie sur le consensus qui s’est créé dans la société française. Il s’était positionné son expertise et son avenir dans un espace politique nouveau et qui selon lui devrait rapidement se construire, l’espace politique européen .
Faire cadeau à l’Europe politique de sa personne passait par deux nécessités: avoir fait une faute morale mais sans crime, apparaître comme le sauveur face à la crise.

Il a posé la contradiction du moment, comment réduire l’endettement d’un pays, comme l’endettement grec et celui  d’autres pays y compris la France, sans étrangler complètement l’économie ? L’histoire de la poule aux oeufs d’or pour la finance.

Alors il a avancé une solution qui, selon moi, ne va pas manquer de nous être imposée : on va vers plus d’intégration européenne au plan politique. Dites vous bien que tous les candidats sont d’acord là-dessus, en dehors de Marine le Pen qui déconsidère toute idée d’alternative tant elle est dans le simulacre raciste… L’opération Melenchon sur le PCF est un moyen d’en finir avec le refus majoritaire du peuple français de cette intégration européenne, elle a été préparée de longue date, depuis le NON à la Constitution européenne. Qu’une partie des socialistes se soit dirigé vers le Non peut-être consituait une sorte de contre-feu, peut-être ont-ils délégué les rôles. Nous sommes désormais dans la situation comparable à celle des Etats-Unis et à laquelle la France a paru longtemps résister, celle d’une hégémonie totale du capital avec des partis jouant dans un champ politique délimité par l’adhésion à l’OTAN et un espace financiarisé, un espace de consensus social.

Et Strauss Khan  sait parfaitement  que quel que soit le résultat des présidentielles l’orientation sera la même. Cette partie essentielle de son intervention sera d’ailleurs plus ou moins occultée par le landerneau médiatique, bien qu’ayant duré six ou sept   minutes sur les vingt de l’interview, selon mes calculs approximatifs, peu y feront  allusion. Du bavardage inutile? Point du tout, elle devait passer d’une manière sublimale pour l’ensemble des téléspectateurs en renouvellant l’idée de la compétence incontournable de DSK .  Pas de petites phrases sur le sujet simplement le regret d’un rendez vous raté avec un homme aussi « compétent ».

Il a même dessiné en filigrane des méthodes de l’intégration européenne, si les Etats sont endettés, l’Europe ne l’est pas… Donc on peut envisager des obligations eurogaranties  pour rembourser cette dette, la solution est déjà plus ou moins mise en oeuvre pour le Portugal et ça marche…  de toute manière nous n’en sommes qu’au début et d’autres surprises du système financier risquent de surgir en particulier du côté des CDS, système d’assurance… il faudra bientôt faire face à une nouvelle escalade de la crise financière et la réponse avancée par Strauss-Khan est bien rendre le contribuable européen responsable en faisant de l’Europe l’équivalent d’un Superétat garantissant les faillites des Etats comme les Etats ont été appelés à garantir les institutions financières . Là-dessus il a été très clair la crise provient de 2008 et elle va continuer : il faut prendre des mesures et elles vont s’accélérer parce que nous a-t-il dit le temps du politique est trop long par rapport à la rapidité économique et financière.

Donc il propose que l’on rembourse la dette grecque. Qui ?  L’ensemble des Européens, ce qui fait environ 450 euros par tête d’habitants pour la seule Grèce, les  autres  endettés suivront et ils le sont tous. Déjà les banques centrales prennent un rôle de plus en plus important et la BCE mène la danse… Ceux qui ont fait Maastricht ont volontairement rendu impossible la sortie d’un pays de la zone euro, le cas n’est pas prévu et ce n’est pas un hasard, la mécanique conduit à toujours plus d’intégration. Il reste à trouver les institutions politiques correspondant à cette nouvelle étape et c’est là que Dominique Strauss-khan a décidé d’avancer ses pions.

Pour cela il a besoin de jouer finement en prenant de la hauteur, restant français mais sans se mêler trop des choix nationaux et en présentant la manière de sauver la France par une accélération dans l’Europe et dans la mondialisation, avec un plus humain, une circulation des hommes favorisée, circulation des compétences intellectuelles, des sciences et des technologies, mais aussi chance démographique pour une Europe vieillissante.  A la limite, ne pas prendre position dans l’élection présidentielle l’arrange.Tout en laissant planer une possible nocivité, il égratigne Martine Aubry,  il laisse  peser l’hypothèque d’un piège, un complot, peut-être, on verra… pour le moment c’est l’hibernation mais demain est un autre jour..;

Plus la crise ira s’aggravant, plus le message sublimal de la grande compétence de l’ex-directeur du FMI prendra de l’importance sans que jamais soit discuté dans le consensus ambiant au profit de qui et aux dépends de qui s’exerce la dite compétence.

Les réactions des politiques non directement impliqués dans la Présidentielle sont éclairantes«  Son intervention remarquable était pleine d’émotion et de justesse. Je suis fier d’être son ami, a déclaré Jack Lang. (…) Son analyse visionnaire de l’Europe fait apparaître que la France aura de nouveau besoin de son impressionnante compétence et de son expérience. » Un autre de ses proches, le député Jean-Marie Le Guen, a estimé que « beaucoup de Français avant, mais peut-être encore plus ce soir, ont des regrets (…). Il était candidat, il se préparait. Il a manqué ce rendez-vous évidemment essentiel mais je ne crois pas que sa parole ne sera pas entendue avec force par les Français dans les mois qui viennent. »A droite, évidemment, la tonalité est un peu différente mais sur le fond assez semblable. L’ex-Premier ministre Jean-Pierre Raffarin l’a jugé «  plus à l’aise pour afficher sa compétence que sa sincérité », ajoutant que «  la décence eût été le silence ».(1)

Ni l’entente sur l’Europe, ni celle sur l’intervention de l’OTAN de toutes les forces politiques françaises ne sont dûes à des erreurs, par exemple une mauvaise estimation du rôle de l’OTAN ou de l’Europe, mais c’est un consensus qui s’approfondit et s’étend. On peut jouer sa diversité sur le secondaire mais il faut rester uni sur l’essentiel. Parce que la logique du système, ce que Strauss-Khan a présenté comme le nécessaire partage avec des pays et des aires nouvelles est aussi celui d’une aggravation des contradictions impérialistes, le choix de l’Europe est aussi celui d’une lutte pour la conquête des ressources et la mise en concurrence…

Admirable exemple de la manière dont on monte en épingle un fait divers quitte à multiplier les dommages collatéraux en l’occurrence sur les femmes qui ont l’air de mégères ou d’affabulatrices, voir de dindes, pour mieux masquer le fond qui est justement ce consensus aux dépends des peuples. Oui opération médiatique de « haut niveau » avec un système de propagande habituel qui fonctionne à double détente. Pour les masses dépossédées de tout pouvoir sur leur destin, il y avait l’affirmation qu’ il n’y a pas de délit et la conviction qu’elles ont  besoin de sa compétence parce que sans lui elles sont  perdues, qui mieux qu’une femme peut illustrer une telle soumission au pouvoir de classe ?  Le même discours  envoyant des « signaux » au petit monde politicien en terme de donnant donnant et même de menaces: un pouvoir despotique sur les peuples, les femmes, les esclaves et une concurrence entre égaux, aboutissant au partage.  C’était déjà ça la définition de la démocratie selon Aristote.

C’est pourquoi personnellement j’ai choisi de m’occuper d’autre chose… devant l’électeur pris à ce point pour un imbécile, il ne reste plus qu’à apprécier le scénario et la mise en scène…

danielle Bleitrach

(1) j’ajoute en post scriptum l’attitude de Fillon qui est nettement la plus positive puisqu’il ouvre le débat sur l’Europe en contestant le choix de Strauss Khan de faire rembourser à l’Europe la dette grecque… On va voir se multiplier ce genre de référence non plus à DSK et le sofitel mais DSK l’interlocuteur irremplaçable, étonnez -vous que ce soit la droite qui ouvre le ban…

3 commentaires

  1. En tout cas cela est bien tombé pour permettre aux médias « grand public » et bien pensant le boycott honteux de la fête de l’HUMA. si ce n’est quelques secondes bien glanées sur place réservées aux invités P.S. !!! Oui beaucoup d’années se sont écoulées depuis que la 1 avec M. Mourousi y consacrait une demi-heure !!!

  2. Et oui Joannes tu as raison, le PCF n’existe plus, ce qu’il représentait du temps de Marchais et de Morousi est terminé. Marchais encore aujourd’hui est resté dans les mémoires celui qui affrontait les énarques avec des mots simples et forts, un point de vue de classe. Marchais aurait dénoncé l’opération de l’OTAN en Libye aurait donné des chiffres clairs… il y avait un lien fort avec le monde du travail. Un autre choix a été fait. Il faut en accepter les conséquences y compris le fait que la fête de l’huma ne me concerne plus et que je m’abstiendrai aux élections présidentielles parce que melenchon n’a jamais répondu aux questions que je me posais… Et je ne suis pas la seule… je crois que c’est un choix, il n’a pas dépendu de moi et il faut que je l’accepte, que je n’en éprouve nulle amertume et que je considère comme la grande masse des étudiants que je rencontre que pour le moment la situation est ce qu’elle est. mais peut-être y aura-t-il un changement qui verra naître d’autres solutions, d’autres engagements.
    Danielle Bleitrach

  3. voici ce que j’écris à un ami qui m’interpelle sur histoire et société sur le même sujet.En soulignant que le Front de gauche c’est ce qui a emporté le NOn à la constitution.

    je vais essayer de vous expliquer. Pour moi l’expérience du NOn à la Constitution et du cirque ultérieur autour de José Bové c’est exactement ce que je refuse… Pour moi le Non à la constitution a été un NON de classe, il suffit de regarder les votes, vous vous apercevez que personne n’a voté comme on l’y invitait. Villiers prônait le NOn, la vendée a voté OUI. En revanche les socialistes ont appelé à voter OUI dans le Nord et le pas de Calais et ça a été NON.
    les groupuscules qui se sont agité à cette époque là n’ont joué qu’un rôle mineur.Deux choses ont déclenché le vote : premièrement la décision de la CGT et les réseaux familiaux dans les couches prolétariennes.
    J’ai fait des analyses département par département, voir bureau de vote par bureau de vote, c’était frappant non seulement le lien avec la composition socioprofessionnelle mais le vote avait une structuration qui correspondait aux votes PCF anciens. parfois cela remontait à trente ans.
    L’opération front de gauche me rappelle ce que j’appelle l’épisode Huguette Bouchardeau. cette dame au demeurant respectable émanait du PSU. pratiquement tous mes amis de la fac votaient Huguette Bouchardeau. Elle a fait 2% j’en ai déduit que je connaissais tous les électeurs d’huguette Bouchardeau…
    Ce qui est mort tué par l’opération Melenchon qui prolonge simplement ce qui avait été tenté avec José bové c’est le PCF dans ce qu’il représentait de liens avec ce monde prolétarien. Et pour moi c’est le seul capable de transformer les choses dans une alliance avec les intellectuels.Ce qui s’est passé en Tunisie et en Egypte a remis en selle un acteur que l’on croyait oublié, le peuple capable de faire une révolution et même avec l’armée parce que la dite armée se fait un plaisir de tirer sur les enfants de la bourgeoisie alors qu’elle hésite à tirer sur le peuple.

    On a tenté de faire croire qu’il s’agissait des reseaux face book, il n’y a là rien de sérieux. Depuis des années je suis le mouvement ouvrier en egypte, les émeutes ouvrières, les émeutes contre le prix du pain et il ya aussi le rôle des frères musulmans, de la religion et de la structuration à la base. le front de gauche ce n’est rien, cela ne peut pas porter un mouvement social, ils sont sympas mais ils sont seuls, isolés…
    pas le PCF dont j’ai fait mon deuil et dont les membres m’ont tellement écoeuré depuis des années que vraiment je ne les regrette pas. le front de gauche ne mène nulle part pas plus que de se donner à josé Bové aurait donné quelque chose.

    Alors pourquoi parler des étudiants parce que, comme je l’ai expliqué, sans être une classe sociale les jeunes sont ceux qui sont obligés d’opérer un réajustement dramatique à la crise.

    J’ai peut-être tendance à privilégier une analyse à partir des catégories de la société française et de leur évolution mais cela vaut mieux que de jouer à la grenouille qui veut se faire aussi grosse que le boeuf..

    Pour moi le mouvement révolutionnaire en france est dans une période de défaite historique, une lente agonie qui a démarré bien avant l’affaire Melenchon, il n’en est que le syndic de faillite. C’est pour cela que les groupuscules ne m’intéressent pas plus… En revanche ce dont je suis convaincue c’est que face à la vague que nous allons subir il se lévera peut-être quelque chose, que cela ne s’improvise pas, mais que cela peut aider de partout tenter de transmettre une expérience des discussions. Y compris des groupes du Front de gauche se transformeront ils n’auront plus comme objectif la présidentielle et l’élection de melenchon, voir leur poste dans un conseil municipal ou régional.

    j’espère que vous percevez un peu mieux ce pourquoi aujourd’hui je considère que l’OPA de mélenchon est la fin d’un parti révolutionnaire. Il n’y a pas de mélancolie ou alors c’est parce que j’ai naccompagné jusqu’au bout le corbillard et que je me fais mal à l’idée de vivre dans une société où règne un tel consensus politique. C’est comme si j’étais aux Etats-Unis.
    Danielle Bleitrach


Comments RSS TrackBack Identifier URI

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s