Des yeux qui ne veulent pas voir, une langue qui se trompe, par Luis Sexto

Le Commandant Che Cuevara pendant une journée de travail volontaire aux champs


Traduit de l’anglais et présenté par Marc Harpon pour Changement de Société

L’article ci-dessous est traduit à partir de sa version anglaise. Il a été publié à La Havane, par un journaliste reconnu, qui signe des textes dans des publications comme la revue Bohémia, la plus prestigieuse à Cuba, depuis près de cent ans, ou anime des émissions sur les ondes cubaines. Pourtant, c’est une critique sévère- trop sévère peut-être- que, profitant de la réforme du travail volontaire, il fait de cette institution remontant à l’époque où le Che était Ministre de l’Industrie. Il semble que l’auteur exagère un peu les défauts du recours au travail volontaire, qui se sont, à en croire certains des cubains que j’ai interviewés en avril dernier, surtout révélés dans les années 90, lors de la très dure Période Spéciale. Dans les années 1980, c’est avec un immense enthousiasme, pas complètement disparu d’ailleurs, qu’on allait travailler, notamment dans le bâtiment, parce que « moi j’avais ma maison mais certains camarades n’avaient pas de maison », comme me l’expliquait une amie. Dans les années 1970, avec la campagne des 10 millions de tonnes de sucre, c’est une immense ferveur qui conduit les gens à aller aux champs, comme le faisait le Commandant Fidel plusieurs heures par jour avant de rejoindre son bureau. Quoi qu’il en soit, comme le fait remarquer l’auteur de l’article, la réforme du travail volontaire prolonge simplement un débat ancien- aussi ancien que la Révolution elle-même- entre les partisans d’un socialisme centralisé mobilisant par l’appel à la morale et les révolutionnaires défenseurs d’une économie certes socialisée mais ayant recours aux stimulants matériels à l’échelle d’entreprises autonomes, vis-à-vis notamment du gouvernement central. Qu’on n’approuve ou pas l’abolition du travail volontaire, le mouvement syndical cubain a souverainement décidé de tourner une page de l’histoire, avec tous ses succès et ses échecs, en le limitant à des occasions exceptionnelles, comme les situations de catastrophe.

Le travail volontaire, comme pratique habituelle en semaine et le week-end, a été aboli. Au regard de cette décision, on pourrait supposer que la décision de la [Centrale] des Travailleurs Cubains (CTC) de mettre fin au travail volontaire, excepté dans les moments de catastrophes ou de besoins aigus de l’économie, a gagné l’approbation implicite de la plupart des cubains.

Mais déclarer le contraire, à savoir que beaucoup de cubains ne sont pas d’accord, pourrait signifier mettre le masque de fer d’un opportuniste ou de quelqu’un qui ne pense pas, ou d’une personne dogmatique qui ne comprend pas la société dans laquelle elle vit ni le contexte qui l’entoure.

Nier l’importance de la décision dans le cadre de la stratégie de changement ne serait pas exact non plus, d’après moi. Les effets de la mesure- adoptée durant la quatre-vingt-septième plénière du Conseil National de la CTC, le 18 février- sont multiples. D’abord, nous devons reconnaître que le travail volontaire, dans son évolution, en est venu à limiter le temps de loisir des travailleurs et à limiter leur statut d’individus libres, par des pressions syndicales et administratives.

Le simple fait de prendre note de la volonté des travailleurs d’être « volontaires » dans un registre où les supérieurs mettent leurs noms dans la colonne « disponible » ou « non disponible » implique soit un mérite soit une définition politique.

C’est pourquoi, plus que le travail bénévole fait par les travailleurs, c’est la présence qui importait, tandis qu’en pratique, les appels au travail s’avéraient parfois ne servir qu’à perdre du temps et des ressources. Mais les appels permettaient surtout à certains de feindre une intégration sociale leur permettant d’accumuler des heures bénévoles qui pouvaient être récompensées par la distribution de biens et de postes.

Deuxièmement, et non moins important, le travail volontaire disparaît comme outil toujours disponible pour achever les tâches productives laissées inaccomplies durant les huit heures habituelles. Plus clairement : la mesure a levé un des voiles qui cachait l’inefficacité.

A partir de maintenant, d’après la position de la CTC, « les entités qui ont besoin d’embaucher de la main d’œuvre pour des tâches conjoncturelles ou imprévues, temporaires ou saisonnières, ou pour remplacer des travailleurs absents pour des raisons reconnues par la loi, doivent embaucher des travailleurs sur le marché du travail. »

Peut-on faire une évaluation sans préjugés de la signification économique et politique de cette décision ? Rappelons-nous que le travail volontaire a été conçu à Cuba dans des buts d’éducation politique, et dans le but de former « l’homme nouveau du socialisme », un être social désireux de travailler au nom de la solidarité et de l’altruisme, quelqu’un pour qui le travail représenterait un progrès éthique et ascétique. Che Guevara faisait partie de ceux qui ont introduit le travail volontaire et de ses théoriciens et adeptes les plus enthousiastes.

Par la suite, suivant le destin inévitable de tout ce qu’on érige en aboslu et qu’on exécute sans stratégie rationnelle, le travail volontaire a subi un relâchement dans la discipline, est devenu une cérémonie dilapidant la richesse au lieu de l’augmenter et, plutôt que d’encourager le respect et l’attachement au travail, l’a entravé par un formalisme ritualiste.

Bien qu’on puisse penser le contraire, ce n’est pas la première fois qu’on parle ou qu’on a parlé en ces termes de l’initiative de Che Guevara. Personnellement, dans la décennie 1990, je me rappelle cet épisode. A une session à l’Assemblée Nationale que je couvrais pour le magazine Bohemia, un député m’a reproché d’avoir exprimé dans l’émission Hablando Claro, sur Radio Rebelde, des jugements critiques sur le détournement du travail volontaire. « Tu décourages une très grosse mobilisation ce week-end » m’a-t-il dit. « D’un côté, j’appelle au travail, et de l’autre, tu ruines mes efforts »

Peut-être n’ai-je pas tort quand je remarque qu’à Cuba, il y a souvent eu un débat, une compétition d’idées sur la façon de concevoir le socialisme. Pour moi, le socialisme, sera un jour le règne de la liberté et de l’égalité. Et, dans une harmonie dialectique, parce que sans égalité la liberté ne vaincra pas. Mais même sans travailleurs volontaires, le travail effectivement et efficacement accompli et justement payé sera un moyen et une incitation au bien être et au progrès éthique, aussi bien individuel que collectif. La faiblesse morale ne peut-elle pas caractériser une journée de travail volontaire où les travailleurs ont mal travaillé par manque d’intérêt et de discipline ?

Certaines personnes ne sont jamais satisfaites. A Miami, ils ont critiqué une décision si digne d’éloges parce qu’elle a été prise en Février et annoncée dans l’hebdomadaire Trabajadores au début du mois d’Août, au moment de la session de l’Assemblée Nationale et du discours du Président Raul Castro. C’est la preuve, disent-ils, d’une subordination du mouvement syndical au pouvoir d’État. Il s’agit, en effet, de subordination. Une subordination à la stratégie de transformation de la société cubaine.

De mon point de vue, la nouvelle a été repoussée jusqu’au moment politique approprié de façon à ce que sa nature radicale ne soulève ni doute ni méprise, ni, même, opposition des esprits conservateurs, comme cela aurait été le cas si elle avait été annoncée dans un climat défavorable. Après la condamnation des dogmes et des tabous, l’annulation du travail volontaire s’accorde avec le processus de réajustement de l’économie, qui cherche l’efficacité et l’efficience, entre autres, en libérant le personnel en trop. Ne serait-il pas incohérent de demander du travail volontaire à un employé de trop ou à quelqu’un qui travaille seul dans une atelier qui employait auparavant trois personnes ?

A mon avis, ceux qui nient que l’abolition du travail volontaire soit un pas en avant dans la modernisation rationnelle de la société socialiste cubaine lisent croient qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil. Ceux qui pensent ainsi (et je ne dis pas ça pour heurter mais pour enregistrer un fait) se voilent la face sans se laisser de moyen de faire la différence entre ce qu’ils estiment être et ce qui est. C’est, quand on y pense, un défaut de beaucoup de ceux qui ont fait de la rhétorique anticastriste un mode de vie et une justification de l’exil. Peut-être est-ce pour cela que leurs efforts ont échoué pendant cinquante ans.

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