Crise de consommation, par Max J. Castro

Paul Baran, Paul Sweezy, Fidel Castro et Leo Huberman en 1960

Les économistes Paul Baran, Paul Sweezy, en compagnie du Commandant Fidel et de leur ami Leo Huberman.

Source : Progresso Weekly

traduit de l’anglais par Marc Harpon pour Changement de Société

En 1966, Paul Baran et Paul Sweezy, des économistes marxistes étasuniens, ont publié leur livre Monopoly Capital : An Essay on the American Economic Order, dans lequel ils prédisaient que le capitalisme souffrirait de crises économiques non à cause d’une inévitable baisse tendancielle du taux de profit, comme Marx l’avait prédit, mais à cause de la sous-consommation, l’incapacité des capitalistes à vendre tous les biens que l’économie est capable de produire.

C’était une thèse audacieuse, non seulement parce que les auteurs seraient la cible des critiques acerbes de marxistes plus orhtodoxes, et ils l’ont éték mais, de façon plus importante, parce qu’ils écrivaient à une époque où l’énorme boom économique prolongé de l’après-guerre se renforçait encore.

Durant longtemps, et en particulier dans les années1990, quand l’économie bénéficiait d’un faible taux de chômage et d’une faible inflation et que les analystes chantaient la « nouvelle économie », où même les récessions étaient exclues, il a semblé que Baran et Sweezy se trompaient complètement. Mais la Grande Récession de 2008 et ses conséquences ont donné raison aux auteurs de Monopoly Capital.

La prospérité généralisée (mais, comme le savent bien les membres ded minorités, pas universelle cependant, ainsi que l’a signalé Michael Harrington dans son classique de1960, The Other America) créé la plus large classe moyenne de l’histoire, élevant les niveau de revenu et de consommation de travailleurs manuels dans des industries syndiquées comme l’automobile et la métallurgie à des niveaux dignes de la classe moyenne.

Le « siècle américain » promettait même des temps sans cesse meilleurs. Bien sûr, le sens commun reconnaissait qu’il y aurait toujours des récessions, mais courtes et légères du fait de « stabilisateurs automatiques » comme la Sécurité Sociale et l’Etat-Providence, et parce que les économistes avaient des outils appropriés, sous la forme de politiques fiscales et économiques, pour empêcher les crises profondes.

C’est dans ce contexte de hausses de salaires, d’abondance sur le marché du travail, et d’optimisme concernant l’avenir que Baran et Sweezy on fait leur terrible pronostic, qui pendant longtemps a semblé démenti par les faits. Pourtant, les signes les plus anciens que la fête avait une fin remontent au début des années 1970. Le coût énorme de la Guerre du Vietnam, qui n’a pas été soutenue par une hausse des impôts, et d’autres facteurs, comme la résurrection de concurrents tels que l’Allemagne et le Japon, a miné le miracle économique étasunien.

L’augmentation de l’inflation d’abord, puis la double poisse de la « stagflation » (chômage élevé et inflation), ont sapé la confiance des américains. Mais l’économie semblait toujours rebondir, et une ferme croissance durant les dernières années Reagan et durant la majeure partie du mandat Clinton ont obscurci la différence avec l’expansion d’après guerre : contrairement au bond de l’après-guerre, les progrès économiques sous Clinton et Reagan n’étaient pas complètement partagés.

Avec la stagnation ou la faible hausse du revenu de la plupart des américains, l’économie de consommation étasunienne a évité les crises profondes et a continué à croître par des mécanismes anticipés par Baran et Sweezy, tels que la hausse des dépenses militaires et l’augmentation de la dette des ménages et de l’État et l’impact économique de nouvelles inventions transformant les modes de vie.

Mais Baran et Sweezy avaient aussi prédit que de tels facteurs ne pouvaient pas repousser la crise éternellement. Le Jour du Jugement est arrivé.

Dans un récit publié par le Washington Post le 26 Août (« La peur des consommateurs conduit l’économie au bord du gouffre »), Peter Whoriskey écirt : « Plus de deux ans après la fin officielle de la récession, les gens gardent leur voiture un an de plus, gardent leurs bijoux et leurs meubles, et remplacent les marques connues par des marques-maison de supermarché. De façon plus inquiétante, l’optimisme autrefois robuste des américains semble s’être effondré, d’après une évaluation de référence »

D’après Whoriskey, le fait que « les américains sont terrifiés » fait qu’un retour de la récession menace. Mais la vérité est que la récession provoquée par la crise financière de 2008 n’était jamais partie, à moins qu’on en retienne une définition technique ou qu’on se laisse manipuler par l’administration Obama. Et, bien que la psychologie et la confiance des consommateurs soit importante, il y a des raisons plus matérielles pour lesquelles de nombreux américains sont, et devraient être, «effrayés ».

« Les américains ne pensent plus qu’ils vont gagner plus l’an prochain que l’an dernier, d’après l’Enquête sur les Consommateurs de l’Université du Michigan », écrit Whoriskey. Ce changement d’attitude n’est pas un simple changement dans la psychologie des américains ; il s’enracine dans la réalité. Les salaires réels des 80% les moins bien payés stagnent depuis longtemps. L’entrée massive des femmes sur le marché du travail depuis les années 1960 a été une réponse à ce fait et a aidé à en minimiser l’impact sur la consommation des familles. Mais, à un certain point, alors qu’assez de femmes travaillaient à l’extérieur, cette solution, elle aussi, a perdu de son efficacité. Là, arrive le crédit. D’après Whoriskey, « aux États-Unis, entre 2000 et 2008, un masse énorme de crédits à la consommation et de crédits immobiliers s’est rapidement constituée, passant de 65% à plus de 90% du Produit Intérieur Brut. Le pourcentage est depuis tombé à 85%, mais cela pourrait prendre des années pour que les ménages réduisent ce qu’ils doivent et se sentent libres de dépenser à nouveau, disent les économistes. »

Mais la question n’est pas seulement de se sentir à nouveau libre de dépenser. Tandis que le prix de leur principal bien, leur maison, montait chaque année, les américains pouvaient s’en servir pour garantir leurs prêts et continuer à augmenter leur consommation comme si leurs revenus augmentaient encore au rythme des années 1960. Mais quand la bulle immobilière a éclaté et que les prix des maisons sont tombés soudainement, c’est l’effet opposé qui s’en est suivi. Des dizaines de millions de travailleurs se sont trouvées dans une position dans laquelle il n’y avait aucun capital pour garantir leurs prêts, y compris ceux qui ont « la tête sous l’eau » (ils doivent plus que ce que vaut actuellement leur maison sur le marché) et les millions qui ont perdu leur maison pour cause de saisie.

Même s’ils n’ont pas été violemment affectés par le chômage et les saisies, l’immense armée de propriétaires américains est plus pauvre maintenant. Peu de travailleurs ont la sécurité de l’emploi, comme le montrent les licenciements, les diminutions de salaires et d’avantages sociaux affectant les enseignants, les policiers et d’autres fonctionnaires, qui ont traditionnellement les emplois les plus stables de l’économie. La Sécurité de l’Emploi dans le secteur privé aux États-Unis a toujours été incertaine, et est maintenant inexistante, avec le développement de la sous-traitance, la mondialisation et la crise de 2008, qui fournit aux employeurs un prétexte pour se débarrasser de travailleurs.

Donc, même ces américains qui ont encore un emploi, et un peu d’argent agissent rationnellement quand ils s’abstiennent de puiser dans leur porte-monnaie. Quand vous voyez vos amis et anciens collègues licenciés à la rue parce qu’ils ont perdu leur maison, et que vous vous dites « Grâce à Dieu je ne suis pas dans leur cas », vous tendez à vouloir garder votre argent, étant donné que vous pourriez facilement être la prochaine victime de la véritable « nouvelle économie . Mais ce qui est rationnel pour un individu peut être désastreux pour l’économie.

La frugalité nouvelle n’a pas affecté tout le monde. Whoriskey rapporte que… « chez Target, les cadres ont remarqué une baisse de moral mais pas uniforme. Les consommateurs au revenu le plus haut, ont-ils dit, « ont plus dépensé en vêtements et meubles de maison de marques comme Fieldcrest Luxury et SmithHawken » »

« Les ménages aisés continuent à être les plus optimistes » a déclaré Kathy Tesija, directrice des ventes chez Target, lors d’une visioconférence la semaine dernière. «  Dans la vente au détail, les 20% de ménages avec les revenus les plus élevés font plus de shopping et dépensent plus ». Les 80% restants ? Ils ont « diminué leurs sorties shopping et dépensent moins » a ajouté Tesija.

La situation est si terrible qu’elle rend indispensable une intervention massive de l’État dans l’économie, pour dépenser de l’argent, créer de nombreux emplois, et redistribuer le revenu et la richesse vers le bas. Mais l’exact contraire est en train de se passer parce que des républicains dogmatiques ont imposé, dans leurs rangs et bien au-delà, l’austérité fiscale et la réduction du rôle de l’Etat comme un dogme sacré.

Même le président Obama a gobé ces conneries, déclarant que l’État doit équilibrer ses finances comme n’importe quelle famille. C’est une dangereuse erreur et une concession idéologique colossale aux républicains.

Ils pensent peut-être qu’ils ont joué un sacré tour à Barack Obama en faisant tout ce qu’ils pouvaient pour empêcher la reprise économique et, ainsi, nuire gravement aux espoirs de réélection du président. Mais ce faisant ils jouent aussi un mauvais tour au peuple américain. Et, si les républicains gagnaient en 2012, ils devraient gérer la faillite de l’économie. Plus important que de savoir si le Great Old Party [le Parti républicain, ndt] sera en position de regretter ses actes, il y a la conséquence lointaine de la souffrance de dizaines de millions d’américains.

2 commentaires

  1. je signale qu’il suffit de relire le manifeste pour voir qu’avant la baisse tendancielle du taux de profit Marx parle de crises de surproduction. Cela dit Baran et Sweezy sont des gens trés intéressants que j’ai lu en leur temps. merci à Marc de nous les faire redécouvrir.

  2. La sous consommation ainsi que le fossé qui se creuse entre la production de la valeur et sa réalisation sur le marché , la restriction des débouchés et les limites du taux d’exploitation sont parmi d’autres mécanismes qui engendrent la chute tendancielle du taux de profit. Ce n’est pas le manque de consommation à elle seule qui fait naître les crises du système capitaliste, c’est la baisse du taux de profit dans son comportement tendanciel aggravé par la concurrence libre ou monopolistique qui occasionne la crise.


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