Haïti : Wikileaks prouve que les Etats-Unis ont fait obstacle au retour du président élu, par Kim Ives et Ansel Herz

Jean-Bertrand Aristide


source : Green Left Weekly/ The Nation

traduit de l’anglais et présenté par Marc Harpon pour Changement de Société

Green Left Weekly propose une version abrégée d’un article récent de The Nation, sur l’ingérence de Washington, de Paris et du Vatican, entre autres, dans les affaires internes d’Haïti, mais aussi d’autres pays de la Caraïbe, comme Saint-Domingue, « rappelé à l’ordre » quand son président a voulu soutenir Jean-Bertrand Aristide.

Des fonctionnaires étasuniens ont mené une campagne internationale d’envergure pour maintenir l’ancien président haïtien Jean-Bertrand Aristide exilé en Afrique du Sud, d’après ce que montrent des câbles secrets du Département d’État étasunien.

Aristide, qui a gagné les élections présidentielles de 2000, a été transformé en quasi-prisonnier durant les sept dernières années.

Aristide a été renversé dans un coup d’État sanglant soutenu par Washington en février 2004 et fomenté par des forces paramilitaires de droite et l’élite haïtienne.

Après le coup d’État, plus de 3000 personnes ont été tuées et des milliers de partisans d’Aristide et de son parti politique pro-pauvres, Fanmi Lavalas, ont été emprisonnés.

Les câbles montrent que des hauts fonctionnaires des Nations Unies et des États-Unis ont même discuté d’un procès politique d’Aristide pour l’empêcher de « gagner plus d’influence dans la population haïtienne et de retourner en Haïti ».

Les câbles secrets, fournis par Wikileaks à l’hebdomadaire haïtien Haïti Liberté, montrent comment la défaite politique d’Aristide et de son mouvement Lavalas a été le pilier central de la politique étasunienne envers la nation caribéenne, durant les deux derniers mandats présidentiels à Washington.

Les États-Unis ont retenu cette stratégie en dépit- ou peut-être à cause- du fait que les fonctionnaires étasuniens savaient qu’il était la figure politique la plus populaire en Haïti.

Les câbles révèlent aussi comme les fonctionnaires étasuniens et leurs homologues diplomatiques de France, du Canada, des Nations Unies, du Vatican, ont essayé de discréditer et d’ostraciser le dirigeant politique haïtien.

Pour le Vatican, Aristide était un « défenseur actif du Vaudou » ». Pour Washington, il était « dangereux pour la consolidation démocratique d’Haïti », d’après les câbles secrets étasuniens.

Les États-Unis ont maintenu publiquement qu’Aristide avait démissionné face à une force constituée d’anciens militaires coalisés qui dévastaient le Nord d’Haïti.

Mais Aristide a décrit la façon dont les forces spéciales de l’US Navy l’ont escorté jusqu’à son vol pour l’exil comme « un enlèvement des temps modernes ».

Deux mois plus tard, la Mission de Stabilisation de l’ONU en Haïti (MINUSTAH) était mise en place- une force d’occupation de l’ONU forte de 9000 hommes, qui gère toujours la première nation indépendante d’Amérique Latine.

Aristide s’est exprimé avec force contre l’occupation par l’ONU, en particulier dans sa lettre au peuple Haïtien de la fin de l’année 2010.

« Nous ne pouvons pas oublier les 5 milliards de dollars qui ont été dépensés pour la MINUSTAH ces six dernières années » a-t-il écrit.

« N’importe qui peut voir combien de maisons, d’hôpitaux, d’écoles cet argent gaspillé aurait pu construire pour les victimes » du tremblement de Terre de 12 janvier 2010, qui a détruit la plupart de Port-aux-Princes et des régions environnantes.

Les câbles prouvent que de telles positions sont les raisons pour lesquelles Washington s’est battue pour mettre et maintenir Aristide hors d’Haïti.

L’ambassadrice étasunienne Janet Sanderson, a écrit dans un câble du premier octobre 2008 : « Un départ de la MINUSTAH laisserait le gouvernement haïtien […] vulnérable à […] à la résurrection de forces politiques populistes opposées à l’économie de marché- annulant les progrès des deux dernières années »

Sanderson a affirmé que la MINUSTAH « était un outil indispensable pour mener à bien l’essentiel des objectifs politiques stratégiques e l’USG [US Government] en Haïti. »

Il y a cinq ans, de hauts fonctionnaires des Etats-Unis et des Nations Unies ont discuté de la façon dont « le Mouvement Aristide doit être arrêté », révèle un câble du 2 Août 2006.

Il décrit comment l’ancien diplomate guatémaltèque Edmond Mulet, alors chef de la MINUSTAH, « a appelé à une action judiciaire des États-Unis contre Aristide pour empêcher l’ancien président de gagner de l’influence dans la population haïtienne et de revenir en Haïti.

A la demande de Mulet, le Secrétaire Général des Nations Unies, à l’époque Kofi Annan, a insisté aurpès du président de l’Afrique du Sud, Thabo Mbeki « de s’assurer qu’Aristide reste en Afrique du Sud ».

Le président étasunien Barack Obama et le successeur d’Annan, Ban Ki-moon, sont également intervenus pour presser Pretoria de garder Aristide en Afrique du Sud.

Les câbles secrets affirment que le retour d’Aristide en Haïti serait un « désastre », d’après le Vatican, et « catastrophique » d’après les français.

Mais les positions dans la région et en Haïti étaient très différentes.

L’ambassadeur étasunien James Foley a admis dans un câble confidentiel du 22 mars 2005, qu’un sondage d’Août 2004 « montrait qu’Aristide était encore la seule personnalité en Haïti avec une côte de popularité de plus de 50% ».

Le ministre des affaires étrangères des Bahamas, Fred Mitchell, faisant apparemment référence à l’enlèvement et à l’emprisonnement en 1802, du dirigeant révolutionnaire d’Haïti, Toussaint Louverture, dans les montagnes françaises du Jura, a prévenu « qu’une  « Politique de bannissement » manifeste avait des connotations raciales et historiques dans les Caraïbes, qui rappelaient l’esclavage et les abus passés aux habitants de la région ».

Après qu’Aristide a quitté la Jamaïque pour s’exiler en Afrique du Sud, le 30 Mai 2004, le gouvernement étasunien s’est épuisé à le garder loin d’Haïti et même de l’hémisphère, et cela en dépit de la constitution haïtienne et du droit international qui stipulent que tout citoyen haïtien a le droit d’être dans son pays.

Quand le président de la République Dominicaine Leonel Fernandez a suggéré à une réunion internationale pan-américaine qu’Aristide devrait rentrer et jouer un rôle dans le futur politique d’Haïti, les États-Unis ont réagi avec colère.

Un câble affirmait que Fernandez avait eu tort « de défendre l’inclusion de l’ancien président Jean-Bertrand Aristide dans le processus ».

L’ambassadeur étasunien en République Dominicaine a « rappelé à l’ordre » Fernandez « durant un tête à tête en marge d’un événement », disait le câble.

L’ambassadeur étasunien Hertell lui a dit, d’après le câble du 16 novembre 2004 : « Aristide a dirigé un gang impliqué dans le narcotrafic et a ruiné toute la crédibilité qu’il avait autrefois ».

Fernandez a répondu : « Personne ne m’a donné la moindre d’information à ce sujet ».

L’ambassade a prolongé la conversation par une série de réunions agressives pour insister afin que le gouvernement de la République Dominicaine renonce à son soutien à Aristide.

Les réunions comprenaient une rencontre avec le président de la République Dominicaine portant spécifiquement sur Haïti, avec les ambassadeurs du Royaume-Uni, du Canada, de France, d’Espagne et des États-Unis.

Aucun chef d’accusation n’a jamais été retenu contre Aristide pour trafic de drogue, bien que les États-Unis aient « dépensé littéralement des dizaines de millions de dollars des contribuables […] pour mettre quelque chose, n’importe quoi, sur le dos du Président Aristide » a raconté Ira Kurzban, l’avocat d’Aristide, à l’émission Flashpoints de Pacifica Radio en Juillet.

« Ils ont d’abord lancé une enquête du Bureau de l’Alcool, du tabac, des armes à feu et des explosifs [ATF], une enquête fiscale, une enquête des stups, et maintenant, semble-t-il, une enquête sur des questions de corruption » a affirmé Kurzban. « La vérité est qu’ils n’ont rien trouvé car il n’y a rien ».

D’autres sources affirment qu’une équipe de juristes étasuniens essaie toujours de faire poursuivre Aristide..

En 2005, le parti politique Fanmi Lavalas prévoyait de grandes manifestations pour l’anniversaire d’Aristide, le 15 Juillet, et pour demander son retour.

L’ambassadeur des États-Unis en France, Craig Stapleton, a rencontré le diplomate français Gilles Bienvenu à Paris pour discuter de cette question.

Stapleton a écrit dans un câble du premier Juillet 2005 : « Bienvenu a affirmé que le gouvernement français partageait notre analyse des conséquences du retour d’Aristide en Haïti, qualifiant les répercussions probables de catastrophiques. »

Bienvenu a accepté d’exprimer les « inquiétudes communes » des États-Unis et de la France auprès du gouvernement Sud-Africain, affirmant que « dans la mesure où elle veut s’assurer un siège au Conseil de Sécurité de l’ONU, l’Afrique du Sud ne pouvait pas se permettre d’être impliquée en quoi que ce soit dans la déstabilisation d’un autre pays »

L’ambassadeur va même plus loin : « Bienvenu a émis des hypothèses sur la façon dont Aristide pourrait rentrer chez lui, indiquant qu’il était possible de le bloquer sur le plan logistique avant son arrivée en Haïti » a écrit Stapleton.

« Si Aristide voyage sur un vol commercial, pense Bienvenu, il devra probablement faire escale dans d’autres pays dans le but d’atteindre Haïti.

« Bienvenu a suggéré que les États-Unis et l’Union Européenne se rapprochent des pays du Caricom [Communauté caribéenne] pour les mettre en garde au cas où ils faciliteraient un voyage ou un quelconque autre projet d’Aristide.

Quatre jours plus tard à Ottawa, deux diplomates canadiens ont rencontré le personnel de l’ambassade des États-Unis.

D’après un câble du 6 Juillet 2005, un canadien a affirmé : « Nous sommes sur la même ligne concernant Aristide ».

Le Canada a fait passer le message « à toutes les parties[…] en particulier aux pays du Caricom », ainsi qu’à l’Afrique du Sud.

Le tremblement de terre qui a tué des dizaines de milliers de personnes et détruit de nombreuses parties de la ville menaçait également de renverser l’ordre politique établi, inquiétant ainsi les diplomates.

L’adjoint au chef des missions de l’ambassade des États-Unis a rencontré un responsable du Vatican dans les jours qui ont suivi le tremblement de terre pour discuter des pertes et des réactions de l’Église.

Un câble du 20 janvier 2010 rapporte : « Dans des discussions avec l’Adjoint au Chef des Missions ces derniers jours, de hauts responsables du Vatican ont dit qu’ils s’inquiétaient des nouvelles diffusées dans les médias suivant lesquelles le dirigeant Haïtien déposé- et ancien prêtre- Jean-Bertrand Aristide souhaitait rentrer en Haïti.

« D’Assesseur du Vatican (l’équivalent de l’adjoint au chef du personnel), Monseigneur Peter Wells, a dit que la présence d’Aristide détournerait la population des efforts de reconstruction et deviendrait un facteur de déstabilisation. »

Ensuite le sous-secrétaire du Vatican pour les relations avec les États, Monseigneur Ettore Balestrero, s’est entretenu avec l’archevêque Bernardito Auza en Haïti, qui «  a admis et souligné le fait que le retour d’Aristide serait un désastre ».

Balestrero «  a ensuite transmis l’opinion d’Auza à l’archevêque Greene en Afrique du Sud, et lui a demandé à lui aussi de chercher un moyen de transmettre ce message de façon convaincante à Aristide. L’Adjoint au Chef des missions a suggéré que Greene transmette également ce message au gouvernement sud-africain. »

La position du Vatican sur le retour d’Aristide transparaissait dans des câbles plus anciens.

En novembre 2003, trois mois avant le coup d’État contre Aristide, un fonctionnaire étasunien s’est entretenu avec le directeur du bureau des affaires caribéennes du Vatican, Giorgio Lingua.

Lingua a dit que « les changements effectifs en Haïti seraient plus faciles qu’à Cuba », a rapporté le chargé d’affaire étasunien Brent Hardt dans un câble du 14 novembre 2003.

« Contrairement à Castro, a observé Lingua, Aristide n’est pas motivé par une idéologie. Il s’agit d’une seule personne- pas d’un système » a-t-il ajouté.

Peu de temps après le coup d’État, le 5 Mars 2005, l’ambassadeur étasunien au Vatican, James Nicholson, a écrit un câble racontant que le vice-eministre des affaires étrangères du Saint-Siège n’avait « aucun regret concernant le départ d’Aristide, soulignant le fait que l’ancien prêtre était devenu un défenseur actif du vaudou ».

Aristide est finalement retourné en Haïti le 18 mars dernier- en dépit d’appels personnels d’Obama et de Ban Ki-moon au président sud-africain Jacob Zuma pour lui demander de l’arrêter.

Durant un bref discours avant l’atterrissage, Aristide a dit : « Le problème [en Haïti] c’est l’exclusion, et la solution est l’inclusion »

Il a ensuite fait référence aux élections, qui se tenaient la même semaine, et dont son parti avait été exclu : « L’exclusion de Fanmi Lavalas est l’exclusion de la majorité ».

Deux jours plus tard, le second tour des élections haïtiennes s’est déroulé de façon relativement calme, mais avec une abstention historique.

Certains bureaux de vote à Port-au-Prince étaient vides, avec des paquets de bulletins de votes en disposés hautes piles, quelques heures avant la fermeture.

Moins de 24% des électeurs inscrits sont allés voter, d’après les statistiques officielles. D’autres observateurs ont affirmé que la participation était plus faible encore que ce qu’affirmaient les autorités.

Le matin du retour d’Aristide à Port- au-Prince, des milliers de personnes se sont réunies à l’extérieur de l’aéroport dans une manifestation exubérante et spontanée.

Elles ont couru le long du cortège de véhicules en agitant des drapeaux haïtiens et des pancartes à l’effigie d’Aristide, elles ont escaladé la clôture de la maison d’Aristide et se sont déversées dans son jardin jusqu’à ce qu’il n’y ait plus assez de place pour bouger.

La foule a même escaladé les murs et le toit.

Assis dans un4x4 à seulement 6 mètres de la porte de la maison rapidement réparée mais largement vide, Aristide et sa famille ont attendu jusqu’à ce qu’une équipe de la police haïtienne parvienne à dégager une sorte de chemin dans la foule. D’abord, sa femme et ses deux filles ont émergé de la voiture et couru à l’intérieur.

Finalement, Aristide, minuscule dans son élégant costume bleu, s’est levé et a salué. La foule a hurlé d’excitation et l’a entouré. Le chemin jusqu’à la porte a disparu. Ses gardes du corps l’ont attrapé et se sont ouvert un chemin à coup d’épaule dans la marrée humaine jusqu’à la porte de la maison, dans laquelle il est entré brutalement, serrant ses lunettes dans ses mains.

Après un coup d’État, un enlèvement, l’exil, des manipulations diplomatiques et un accueil frénétique, Aristide était enfin chez lui.

Un commentaire

  1. On pouvait y penser ! Les comploteurs sont toujours debout et aux aguets . A l’affut de n’importe laquelle solution pour servir leurs vils desseins jusqu’à l’assassinat si cela leur semble faisable !!!


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