« Du poison dans nos assiettes »… ou dans nos médias ? par Yann Kindo et Olivier Grosos.

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L'huile de Neem, utilisée par l'agriculture biologique malgré son interdiction, est dangereuse pour la santé humaine, comme l'est peut-être aussi l'a roténone, n"naturelle ou "chimique".

 

source : http://afis-ardeche.blogspot.com/2011/03/du-poison-dans-nos-assiettes-ou-dans.html

Le dernier numéro de Sciences et pseudo-sciences, la revue de l’Afis (L’Association Française pour l’Information Scientifique), porte sur les « peurs alimentaires ». On y apprend entre autres que, en plus de la roténone, possible vecteur de la maladie de Parkinson, l’agriculture rétrograde- pardon, biologique- utilise des produits dérivés d’une plante indienne dangereuse pour la santé, le Neem, ou encore qu’en 2006  » des épinards produits sur une ferme bio furent à l’origine de 3 décès et 23 cas d’insuffisance rénale » suite à une contamination bactérienne. Dans une note à son  article sur « les légumes de la peur », Marcel Knutz, du CNRS mentionne le texte ci-dessous, qui porte sur les  » enquêtes » de l’idéologue de la bobocratie qu’est Marie-Monique Robin.

Un bien étrange travail de journaliste(s)
Dans son édition du 4 mars 2011, page 31, le Dauphiné Libéré nous propose en avant première une présentation d’un documentaire qui sera diffusé sur Arte le 15 mars prochain. Avant d’aller plus loin, vous pouvez consulter ici cet article, qui est le point de départ de tous les commentaires et réflexions qui vont suivre :
http://www.ledauphine.com/isere-sud/2011/03/03/du-poison-dans-nos-assiettes
Il s’agit donc du nouveau documentaire de Marie-Monique Robin, intitulé Notre poison quotidien, comment l’industrie chimique empoisonne notre assiette, et qui s’efforce de démontrer, pour aller vite, que nous courrons de grands risques sanitaires en consommant les produits de l’industrie agro-alimentaire et de l’agriculture conventionnelle – sauf à manger « bio », mode de production dont MM Robin est à la fois une adepte et une propagandiste zélée, bien qu’aucune étude scientifique n’ait jamais démontré une vraie supériorité des produits bio sur ce plan.
Une fois de plus, la chaîne culturelle, qui n’a plus d’émission scientifique à son programme, fournira donc une tribune royale à Marie-Monique Robin, à qui elle a déjà offert, en dehors de plusieurs pages sur le site, un nouveau blog spécial :
http://robin.blog.arte.tv/
alors que dans le même temps, l’Express assure de son côté la promotion du livre qui accompagne le film :
http://www.lexpress.fr/actualite/environnement/des-poisons-dans-notre-assiette_967654.html
[nous ne sommes pas en mesure à l’heure actuelle de dire à nos lecteurs qui assure la diffusion des tee-shirts et des mugs Notre poison quotidien , mais cela ne saurait tarder]

Bref, il semble que le rouleau compresseur médiatique qui avait assuré le succès important de la précédente enquête de Marie-Monique Robin, Le monde selon Monsanto, soit à nouveau en marche, avec toujours le même degré d’unilatéralité et de panurgisme acritique.
[sur Le Monde selon Monsanto, on pourra se reporter au lien suivants :
http://www.pseudo-sciences.org/spip.php?article832]
L’article du DL présente ainsi Marie-Monique Robin :
« celle qui avait raflé de nombreux prix avec “Le monde selon Monsanto”, diffusé en 2008 »
C’est une présentation fondée, c’est vrai. Mais une autre présentation aurait également pu être tout aussi valable, et utile aux lecteurs, à propos d’une réalisatrice qui se spécialise dans le documentaire « scientifique » à sensations fortes :
« celle qui avait fait étalage de sa croyance dans le paranormal avec son documentaire Le Sixième sens. » :
http://www.pseudo-sciences.org/spip.php?article990
Sans entrer sur le fond de tous les problèmes que ne manquera pas de soulever ce nouveau documentaire, dont nous ne pouvons pour l’instant pas dire grand chose étant donné qu’il n’a pas encore été diffusé, examinons quelques aspects de l’article du Dauphiné Libéré, qui sont caractéristiques de la manière dont se construisent dans le grand public des représentations erronées nourries par un mauvais travail de journaliste.
La première chose qui attire l’œil, c’est une photo, qui se veut sans doute inquiétante, d’une tomate piquée de seringues. Quand on met ce montage artistique en regard du titre, on a donc l’impression que des gens malintentionnés injectent des poisons dans les tomates que nous allons consommer !
La légende de la photo indique : « Selon de nombreux experts en environnement, les mesures concernant les produits chimiques contenus dans les aliments ne sont pas fiables. ». On sait donc maintenant que ce poison quotidien serait constitué de « produits chimiques », dont les mesures ne sont pas fiables, paraît-il. Ce que l’on ne sait pas, c’est… qui sont ces « nombreux experts » et dans quelles revues scientifiques ils ont publié ! On ne le saura d’ailleurs jamais, car l’article ne fournit absolument aucune référence, même pas un simple nom, à défaut du renvoi à une étude précise.
Tout l’article n’est alors qu’une reprise telle quelle des propos de Marie-Monique Robin, sans même avoir pris la peine de s’entretenir avec qui que ce soit d’autre pour avoir – quelle idée saugrenue pour un journaliste ! – un autre point de vue, ni même, nous le verrons, sans avoir fait la moindre vérification. Le Verbe de Marie-Monique est parole d’Evangile, il sera donc diffusé sans remise en cause, parfois avec des guillemets pour indiquer que la journaliste est citée, et parfois pas… mais cela revient à peu près au même, tant le travail de croisement des sources n’a absolument pas été mené.
Nous ne reprendrons pas les quelques éléments avancés dans l’article, même si on peut noter la méthode récurrente consistant à affirmer quelque chose sans s’appuyer sur une source précise :
«Chez les agriculteurs, certains cancers, ainsi que la maladie de Parkinson, sont plus fréquents, selon un médecin. »
« ces mesures sont-elles fiables ? Non, disent des experts en environnement, oui, disent des autorités sanitaires. »
Quel médecin ? Quels experts en environnement ? Quelles autorités sanitaires ?
Tant que l’on ne sait pas qui ils/elles sont, comment commencer à se faire une idée de la crédibilité de ces experts et de leur parole ?
Bref, l’ensemble de ce qui est avancé dans l’article a donc a priori – ce qui ne veut pas dire que tout y est faux – autant de valeur argumentative que la proposition suivante :
« Selon des spécialistes, manger des fraises bio augmente la probabilité de mourir d’un cancer du colon »
Toutefois, il faut préciser que certaines des propositions avancées dans le DL ont une vraie crédibilité a priori et correspondent à des choses établies par la recherche, comme par exemple :
« Chez les agriculteurs, certains cancers, ainsi que la maladie de Parkinson, sont plus fréquents, »
Mais il faut aussi ajouter que si des pesticides chimiques sont indéniablement en cause, ils ne sont pas les seuls et que la roténone, un produit utilisé en agriculture biologique, est elle aussi fortement soupçonnée d’aggraver les risques de Parkinson :
http://www.agriculture-environnement.fr/spip.php?article719
Des soupçons de toxicité importante pèsent aussi sur un autre produit utilisé en agriculture bio, le neem, pour lequel il semble, si on en croit cet article, que les autorités sanitaires de Rhône-Alpes seraient prêtes à fermer les yeux au cas où des agriculteurs bio braveraient une interdiction :
http://www.agriculture-environnement.fr/spip.php?article637&decoupe_recherche=rhone%20alpes
On peut supposer que Marie Monique Robin, toute à sa thèse purement idéologique et sans aucun fondement scientifique selon laquelle « le chimique c’est mauvais, mais le naturel c’est bon », n’évoque pas ce cas en particulier dans son documentaire. Nous verrons bien…
Mais, plus que tout cela, ce qui a attiré notre attention dans l’article du Dauphiné Libéré, c’est sa conclusion, qui nous propose un modèle pour éviter toutes les calamités chimiques qui s’abattent sur nos estomacs :
« À moins de copier le mode de vie de l’état de l’Orisha, en Inde, où l’on ne mange ni aliments transformés ni viande rouge, où l’on consomme ce que l’on produit et où les cancers sont quasi inexistants. »
Un bien étrange état d’ « Orisha » en Inde
Intrigués par cet exemple très surprenant, nous avons voulu en savoir plus, et faire ce que les journalistes relais de Marie-Monique Robin ne font manifestement pas : vérifier les informations. Dans Le Monde selon Monsanto, MM Robin se met en scène devant son écran d’ordinateur en disant que toutes les infos nécessaires à son enquête étaient disponible en ligne. Nous avons fait la même chose à propos de ses propres affirmations, et voilà ce que cela donne
Première étape, simple comme un clic sur une souris : faire une recherche sur Google en entrant « Orisha, Inde ».
Première surprise, et de taille : il n’existe pas d’état d’Orisha en Inde. Voilà qui commence mal…
En effet, si Orisha est par exemple une ville bulgare, l’état indien pourrait être celui d’ « Orissa » :
http://fr.wikipedia.org/wiki/Orissa
A ce moment de notre enquête , nous avons contacté le Dauphiné Libéré, pour savoir deux choses :
  • si le journaliste – anonyme : l’article n’est pas signé dans l’édition papier, mais crédité « par la rédaction du DL » sur le Net – parle bien de l’état d« Orissa », et s’il a une raison particulière pour utiliser une orthographe retrouvée nulle part ailleurs.
  • d’où le journaliste tire ses informations sur cet état. Ce sont bien les siennes, puisqu’elles ne figurent pas entre guillemets comme correspondant à des propos de MM Robin. A-t-il recopié celle-ci ? A-t-il utilisé d’autres sources ?
Le Dauphiné Libéré a bien voulu nous envoyer une réponse, dont voici l’essentiel :
« Le sujet auquel vous faites référence nous a été fourni par l’Agence France Presse (AFP) à Paris, agence qui fournit l’information à l’ensemble des médias nationaux et internationaux.
Je vous invite à vous adresser directement à eux si vous 
souhaitez leur apporter des précisions dès lors que ce 
sujet a pu être repris et reproduit par beaucoup 
d'autres journaux. »
Autrement dit : cet article est une simple reprise d’une dépêche de l’AFP. Nous avons donc suivi le conseil du DL, et avons envoyés nos questions à l’AFP, même si nous avons cette fois peu d’espoir d’une réponse, l’AFP ne semblant pas avoir de service de communication en dehors de celui qu’elle a à destination des professionnels de l’information. En attente d’un message de l’AFP l’infirmant, voici l’hypothèse que l’on peut avancer à l’heure actuelle : un journaliste de l’AFP a reproduit les arguments de MM Robin sans jamais les vérifier, et en recopiant mal le nom d’un état indien, et les autres organes de presse recopient à leur tour sans vérifier. Voilà comment se propagent mythes et rumeurs, même pas dans le réseau d’information amateur sur Internet, mais directement au sein du monde des médias professionnels, avec comme source initiale la chaîne culturelle !!!!
Pour en avoir le cœur net, nous avons fait ce qu’ont dû faire les petits malins qui ont piégé le ministre allemand auteur d’une thèse composée essentiellement de copiés-collés, et avons googlé un paragraphe de cette dépêche AFP. Outre le DL, celle-ci est retrouvée à seulement deux endroits :
Sur Romandie News [un journal suisse]:
http://www.romandie.com/infos/news2/110303072007.f7bwxzql.asp
Sur Real Infos, un site qui nous dit, fort à propos, que « la vérité est ailleurs » :
https://realinfos.wordpress.com/2011/03/03/comment-lindustrie-chimique-empoisonne-notre-assiette/
Sauf à considérer le cas de quotidiens papier n’ayant pas d’édition en ligne accessible mais ayant recopié cette dépêche, le DL est donc en fait – et c’est heureux ! – un peu seul à avoir repris cette médiocre dépêche.
Par ailleurs, à la recherche de ce mystérieux état d’Orisha – ou plutôt : Orissa – nous avons retrouvé sa trace… sur le site d’Arte, qui promeut le documentaire Notre poison quotidien à l’aide de quelques vidéos extraites du film (ce qui nous conduit à penser que les journalistes n’ont fait que relayer la communication d’Arte sur son produit, sans rien vérifier, pas même leur orthographe).
Voir (absolument) sur cette page la quatrième vidéo, intitulée « Le cas de l’Inde »[qui sera commentée ensuite] :
http://www.arte.tv/fr/Comprendre-le-monde/Notre-poison-quotidien/3678140.html
Une bien étrange vision de l’état d’Orissa
Voici donc l’origine de la rumeur, qui est la manière dont Marie Monique Robin elle-même évoque ce petit coin de paradis dans son film. On ne discutera pas ici les jugements ridiculement outranciers/partiaux/fantasmagoriques/grotesques portés par l’auteure sur la révolution agricole et ses effets dans les pays occidentaux, pour se concentrer sur sa vision du cas de l’Inde, que nous allons retranscrire mot à mot, pour plus de clarté :
Après avoir évoqué ce qu’elle nomme « l’épidémie de maladies chroniques dues à la pollution » en Occident, elle nous affirme que les pays du Sud sont eux, heureusement, « pour l’instant épargnés », car ils n’ont pas encore adopté « notre mode de vie et d’alimentation ». Arrive alors l’exemple de l’Inde : « D’après le CIRC, l’incidence des 20 cancers les plus courants en Occident y est 10 à 30 fois inférieure. »
=> L’incidence d’une maladie est le nombre de nouveaux cas de cette maladie observés pendant une période et pour une population déterminée. On peut discuter de l’impact des facteurs environnementaux dans le déclenchement des cancers – en gardant en tête que le tabac et l’alcool sont les deux facteurs non génétiques parmi les plus solidement établis -, mais il est certain que la progression du nombre de cancers diagnostiqués dans un pays comme la France s’explique largement à l’aide de deux considérations logiques :
  • ils sont de mieux en mieux et de plus en plus souvent diagnostiqués du fait des campagnes de dépistage. Est-ce le cas dans un pays aux structures médicales moins développées, comme l’Inde ?
  • Le nombre de cancers, qui est une maladie qui bien souvent vient avec l’âge, augmente mécaniquement du fait de l’augmentation de l’espérance de vie. Autrement dit, en France, où malgré l’empoisonnement quotidien dont nous serions victimes dans l’imaginaire de MM Robin, l’espérance de vie a atteint les chiffres de 78,1 ans pour les hommes et de 84,8 pour les femmes, il y a forcément beaucoup de nouveaux cancers chaque année ! Et il est logique que les indiens, qui meurent eux en moyenne près de 20 ans plus tôt (60,1 ans pour les hommes et 62 ans pour les femmes) aient proportionnellement moins de cancers que les français : il ont moins le temps de développer un cancer, parce qu’il sont souvent morts avant de pouvoir le faire ! Considérer cela comme un avantage relatif des indiens par rapport aux français est une façon de voir les choses particulièrement étrange et incohérente.
Les deux points que nous venons de soulever sont particulièrement vrais pour l’état d’Orissa, où un certain nombre de gens sont emportés par cette maladie de la pauvreté qu’est le choléra (164 victimes pour Orissa en deux semaines en août 2007), avant donc d’avoir eu le temps de développer un cancer de riches. Là-bas, on meurt sans doute beaucoup de plein de choses différentes, mais sans que beaucoup de cancers ne soient diagnostiqués, notamment dans une zone de l’état où «« Pour une population totale de près de 150 000 habitants (dans les deux districts de Rayagada et Koraput), il n’y a que trois médecins gouvernementaux, soit un docteur pour 50 000 personnes« .

[/source]

Revenons au commentaire de Marie-Monique Robin :
« Dans l’état de l’Orissa [elle prononce « Orisha », d’où l’erreur du journaliste de l’AFP], au sud-est du pays, les cancers sont quasi inexistants, à l’exception de celui de la bouche, dû à la mastication du tabac. Dans cette région très rurale, on ignore la pollution chimique, »
=> On y ignore la pollution chimique ? Voilà qui est très étonnant, lorsque l’on sait qu’il existe dans cette région selon l’ONG « Blacksmith Institute » et la fondation Suisse « Green Cross » l’un des 10 sites les plus pollués au monde. Il s’agit d’une mine de chrome situé à Sukinda, où près de 2 600 000 personnes seraient potentiellement affectées par les conséquences de la pollution par le chrome et par les différents traitements chimiques.
Si l’on se reporte par exemple à ce document :
http://www.wseas.us/e-library/conferences/2010/Bucharest/EEETE/EEETE-18.pdf
dès la deuxième ligne, on apprend que l’état d’Orissa concentre 95% des réserves de chrome de l’Inde et que l’exploitation de celui-ci provoque de nombreux troubles chez les travailleurs, dont le cancer du poumon.
Nous pourrions aussi regarder du côté des exploitations minières d’aluminium et de bauxite de Vedanda et de ses rejets polluants, pour mesurer à quel point Orissa « ignore la pollution chimique » :
http://www.courrierinternational.com/article/2010/09/02/faire-rimer-developpement-avec-environnement
On peut aussi consulter ce document de l’organisme de contrôle de la pollution dans l’état d’Orissa et se demander pourquoi celui-ci perd son temps à surveiller toutes les industries qui sont listées dans ce tableau (fer, acier, engrais chimiques, aluminium, charbon, coke, etc.), si « dans cette région très rurale, on ignore la pollution chimique » :
http://orissapcb.nic.in/industrystat.asp
Voici encore Orissa dépeint par MM Robin :
« et on mange ce que l’on produit, à savoir essentiellement des fruits et légumes cultivés sans pesticides.»
=> Ce genre de commentaire doit fasciner un certain public « bobo » adepte de la relocalisation forcenée et du végétarisme choisi, mais ce qui est décrit là est juste ce que l’on appelle l’agriculture d’autosubsistance, « bio » par obligation, c’est à dire par manque de moyens pour se procurer les intrants nécessaires à de meilleurs rendements. C’est précisément celle que pratiquent les paysans pauvres qui constituent la majorité des 925 millions de personne sous-alimentées sur la planète. Présenter le sous-développement et ses conséquences humaines dramatiques comme le nec plus ultra de la modernité est manifestement devenu une mode occidentale des plus écœurantes.
Si l’on s’attarde sur les images qui illustrent ces commentaires, on constate que les gens travaillent à la main, que les femmes portent les ballots de paille à bout de bras, que les outils, extrêmement rudimentaires, sont en bois, etc. Oui mais, avec les jolis sourires des enfants, les jolies images de paysages et la jolie musique exotique et apaisante qui enrobe tout cela, on ne ressent pas bien la peine des travailleurs de la terre, dont on peut en fait raisonnablement penser qu’ils doivent être cassés par l’effort au bout de peu d’années. Mais, bien calé dans son fauteuil devant sa télé, le téléspectateur occidental bien nourri s’émerveillera de tant de pureté et de simplicité… au lieu de compatir à la dureté du labeur manuel – dont nos paysans d’ici se sont en grande partie affranchis avec la révolution agricole honnie par MM Robin.
Par contre, si les paysans d’Orissa bénéficient peu des progrès dans les rendements permis par les intrants chimiques (engrais, pesticides…), les habitants de ce que la réalisatrice décrit comme un petit paradis préservé de la pollution peuvent très bien souffrir des conséquences d’une production dans l’Etat lui-même de certains engrais chimiques, et ce dans les conditions qui sont celles de zones pauvres aux normes et aux contrôles sanitaires très déficients. C’est ce qui serait arrivé pour les habitants de la ville portuaire de Paradeep en 1999 :
Par ailleurs, dans l’état d Orissa, à défaut de pesticides – ce qui resterait à vérifier -, on utilise des engrais chimiques à raison de 53 kg par hectare en 2008 :
Il est vrai que c’est deux fois moins que la moyenne nationale du pays (100 kg/ ha), mais cela explique sans doute le fait que les rendements y sont à peu près systématiquement inférieurs à la moyenne du pays, ce qui a peut-être, allez savoir, un rapport avec le fait que le manque de nourriture y est plus important qu’ailleurs :
La réalisatrice nous vante ensuite les mérites du curcuma, en nous disant que « Connus depuis la nuit des temps, ces pouvoirs anti-inflammatoires et donc anti-cancérigènes ont été confirmés dans plus de 3000 études scientifiques. »
=> On veut bien admettre que le curcuma ait des vertus (et sans doute aussi une contrepartie moins bénéfique… comme tous les aliments !), et on ne prendra pas la peine de vérifier les 3 000 études évoquées ici. On posera simplement deux séries de questions :
  • Où l’auteure veut-elle en venir ? Marie-Monique Robin propose-t-elle sérieusement de lutter contre le cancer à l’aide du curcuma ? A quelles doses quotidiennes serions-nous selon elle correctement protégés ? Le curcuma a t-il aussi une valeur réparatrice et saura-t-il remplacer les chimiothérapies ? Est-ce un prix Nobel de médecine qui est ici en gestation ?
  • Comment peut-on connaître depuis la nuit des temps les vertus anti-inflammatoires et les vertus anticancérigènes de quelque chose, alors que les causes réelles des maladies ne commencent à être connues que depuis le XVIIIe siècle (on parlait jusque là plus volontiers de « punition divine » ou d’ »humeurs » et d’ »énergies » mal ajustées, plutôt que d » « inflammation » – même si des cancers ont déjà été décrits chez les égyptiens du IVe millénaire avant JC …ce qui est encore différent de « la nuit des temps ») ?
Enfin, à 2.14 dans cette vidéo, Marie-Monique Robin ose l’impensable, et demande à un vieil habitant : « Est ce qu’il y a des personnes obèses dans votre village ? » ; et, en voyant le neveu présenté comme la personne la plus grosse du village, elle s’extasie : « Mais il n’est pas obèse ! »
Pour mesurer le caractère parfaitement indécent de cet extrait et en particulier de cette question au vieil homme, penchons-nous un peu plus sur cet état d’Orissa tant vanté par la réalisatrice et par ceux qui l’ont servilement recopiée :
En fait, on nous propose de copier le mode de vie d’un des état les plus pauvres de l’Inde !
Profil général : Le secteur industriel représente 30% du PIB de l’état d’Orissa, celui des service 47% et le reste, 23%, c’est le secteur agricole.
D’après le site de la Direction Générale du Trésor :
cet état de 37 million d’habitants sur 155 707 km2 représente 4% de la population de l’Inde et ne contribue qu’à hauteur de 3% au revenu national. 46% de ses habitants vivent en dessous du seuil de pauvreté. L’indice de développement humain était de 0,41 en 2001 ( IDH de l’Inde en 2001 0,59 et en 2007 0,612, 134ième rang, IDH de la France en 2007 0,961 8ième rang mondial)… La mortalité infantile était de 75 pour 1000 en 2006 dans l’état (en France, d’après l’INSEE, elle est de 3,6 pour 1000 en 2010). Et seule 5% de la population rurale a accès à l’eau potable… voilà qui donne envie de changer de vie, non ?
L’absence d’eau potable fait par exemple qu’en 2009, peut être pendant que MM Robin tournait ses jolies images sur lesquelles elle allait incruster une jolie musique, dans cet état entre 26 et 38 personnes seraient mortes d’une simple diarrhée – pas un cancer, donc -, selon un recensement d’août 2009 :

Puisque nous parlons agriculture et alimentation dans l’état d’Orissa, passons par ce lien en français intitulé « L’insécurité alimentaire et la vulnérabilité dans l’état indien d’Orissa » :
http://www.fivims.org/index.php?option=com_content&task=blogcategory&id=48&Itemid=93&lang=fr

pour lire l’étude (en anglais) évoquée par ce qui semble être un organisme de cartographie travaillant avec la FAO sur la question de la sécurité alimentaire. Que nous apprend ce document, pour l’année 2007, à propos de cet état rural d’Orissa que MM Robin et ses épigones nous présentent comme un modèle à suivre ?

  • 9% de la population de l’état est considérée en situation d’insécurité alimentaire extrême (moins de 1 800 kcal par jour)
  • page 7 : « 47% des habitants sont pauvres. La pauvreté est très majoritairement un phénomène rural et est clairement liée à une faible productivité du sol, à un manque de diversification de l’économie agricole (avant tout rizicole) et aux revenus agricoles les plus faibles du pays. Alors que l’état, y compris certains des districts les plus pauvres, est virtuellement autosuffisant en céréales nourricières, il y a une part significative d’insécurité alimentaire chronique associée à des zones et à des groupes de la population particuliers » [trad. : YK]
  • Environ la moitié des enfants entre 1 et 5 ans ont des problèmes de croissance et sont « rabougris »
  • Environ la moitié des femmes adultes et les trois quarts des enfants de moins de 3 ans sont victimes de sous-nutrition.
  • Le taux de mortalité infantile d’Orissa est le plus élevé de l’Inde.

Un dernier aspect sur lequel nous voudrions attirer l’attention est le caractère parfaitement monolithique de la vision de l’état d’Orissa proposée par MM Robin et ses épigones. A Orissa, il n’y aurait que des habitants indifférenciés regroupés en bloc dans un « on » totalisant. A Orissa, « on » vivrait comme ceci ou comme cela, comme si à Orissa, il n’existait aucune inégalité régionale, de classe ou de genre, comme si les castes y avaient entièrement disparu, pour se fondre miraculeusement dans un « on » apaisé, dans un grand tout au sein duquel tout le monde vit de la même manière et mange la même chose. Bien évidemment, cette vision lénifiante est parfaitement erronée :
Les zones rurales qu’affectionne Marie-Monique Robin sont celles où la vie semble être la plus difficile. En 1999, le taux de mortalité infantile était de 65 pour mille dans le zones urbaines de l’état d’Orissa, mais de 100 pour mille dans les zones rurales !
http://www.orissa.gov.in/health_portal/plans/hpolicy.html
Rappelons peut-être que ce chiffre signifie qu’un enfant sur 10 y mourrait avant même d’atteindre son premier anniversaire ! Ceux-là n’auront effectivement pas eu le temps de souffrir d’un cancer…
Dans le même document du « Ministère de la santé » d’Orissa, on constate un phénomène étrange : pour la période 1996-2001, l’espérance de vie des hommes était de 58,5 ans et celle des femmes de 58,1 ans. Voilà qui est contraire aux données démographiques habituelles, notamment dans les pays « développés », où l’espérance de vie des femmes est significativement supérieure à celle des hommes (plus de 6 ans de différence en faveur des femmes en France aujourd’hui). Est-il mesquin d’y voir le signe probable d’une oppression spécifique des femmes particulièrement violente, celles-ci ayant, à l’intérieur de ce grand « on » d’Orissa, certainement moins accès aux soins et à la nourriture que les hommes (notamment lorsqu’elles sont en bas âge, la surmortalité des bébés de sexe féminin mal nourris étant un classique des zones dans lesquelles les structures sociales valorisent outrageusement les hommes, notamment au moment du mariage) ? En tous cas, cette hypothèse est confirmée par cet article (en français)
http://www.un.org/wcm/content/site/chronicle/cache/bypass/lang/fr/home/archive/Issues2009/healthliteracyandsustainabledevelopment?ctnscroll_articleContainerList=1_0&ctnlistpagination_articleContainerList=true
qui nous dit :
«Dans l’État d’Orissa, les femmes connaissent une situation socio-économique défavorable, des taux d’alphabétisation bas, une incidence élevée des mariages précoces et un taux de mortalité de 358 (beaucoup plus élevé que la moyenne nationale de 301). Un facteur qui contribue à cette dure réalité est l’incidence d’anémie élevée chez les femmes enceintes. Les études indiquent aussi que plus de 53 % des femmes vivant dans l’État d’Orissa n’ont aucune responsabilité sur les décisions qui concernent leur propre santé. »
Il semble que si le curcuma protège du cancer, ses effets sur l’anémie sont finalement peu favorables. Contrairement d’ailleurs à ceux de la viande rouge, qui n’est pas consommée par les habitants d’ « Orisha » selon l’article de l’AFP. Sauf que celui-ci avait l’air d’y voir une vertu ou une forme de sagesse !
Enfin, il nous paraît superflu de démontrer que le grand « On » d’Orissa est certainement stratifiée selon des logiques de classe, et peut-être pire, de castes, et que les conditions de vie et d’alimentation des pauvres de l’état sont très différentes de celle des riches. En cherchant bien, Marie Monique Robin aurait probablement pu trouver parmi les riches quelques personnes obèses, tant il est vrai qu’à l’heure actuelle, dans le monde, cette obésité qui est au cœur de son reportage est largement un phénomène qui affecte les (nombreux) pauvres dans les pays riches, et les (beaucoup moins nombreux) riches dans les pays pauvres.

A ce stade de notre développement, et avant de conclure, le lecteur pourra peut-être retourner au lien donnant accès à la vidéo proposée sur le site d’Arte et revoir la manière dont Marie-Monique Robin, en miroir inversé des périls qui nous guettent, nous vante les mérites de la vie et de l’alimentation des habitants d’Orissa, allant jusqu’à oser demander à un habitant s’il y a des personnes obèses dans son village. Cette méthode d »enquête est scientifiquement ridicule, mais elle est aussi et surtout moralement détestable, car, effectivement, il y a généralement peu de personnes obèses dans des zones où certains sont encore victimes de sous-alimentation !

Conclusion : une bien étrange éthique
Nous pensons donc avoir démontré que :
  1. Lorsqu’une « enquêtrice » aussi chargée d’idéologie que Marie-Monique Robin se rend dans une zone comme Orissa pour un film sur les questions d’alimentation, elle est victime du même syndrome que ces intellectuels qui dans les années 1930 revenaient émerveillés de leur séjour en URSS : comme eux, elle ne croit pas ce qu’elle voit, mais elle a en fait vu ce qu’elle croyait avant de partir. En 1933, Edouard Herriot s’est rendu en Ukraine pour une enquête au cours de laquelle il ne vit que des gens bien nourris, alors que la famine frappait la région. Aujourd’hui, entraînée par son idéologie néorousseauiste selon laquelle les pauvres qui habitent loin sont tellement plus heureux que nous, une occidentale bien nourrie et bien soignée comme MM Robin peut en arriver à s’extasier de l’absence d’obésité dans un état où existent des zones de sous-nutrition, et du faible nombre de cancers (selon elle) à un endroit où l’on peut encore mourir d’une simple diarrhée. Sa démarche rappelle celle de ces hippys qui allaient dans les années 60 et 70 en Inde et au Népal pour y trouver la sagesse et la sérénité, et qui n’y voyaient ni la misère, ni le sexisme, ni toutes les formes d’oppression sociales extrêmement violentes liées au système hindouiste des castes. Quelques décennies plus tard, c’est le même type d’aveuglement qui prévaut chez MM Robin. Nous ne pensons par que celle-ci triche ou mente délibérément, mais plutôt qu’elle propose une vision du réel qui est complètement déformée par ses propres préjugés, que ses enquêtes se contentent de nourrir par tri sélectif probablement inconscient.
  2. L’idée absurde selon laquelle le naturel serait forcément bon et le chimique forcément mauvais est à ce point répandue en France que la chaîne dite « culturelle » peut sans problème tracer un pont d’or à un documentaire proposant une réflexion aussi caricaturale, fondée sur une documentation aussi biaisée – au moins pour la partie que nous venons d’étudier. Et les journalistes, comme ceux de l’AFP ou ceux qui ont repris sa dépêche, peuvent ensuite diffuser sans aucune vérification les parti-pris grotesques ou indécents du reportage, qui nourrit alors dans le grand public des représentations parfaitement erronées, mais qui ont l’impression de s’appuyer sur un consensus à partir de démonstrations faites par des médias différents. En réalité, il n’en est rien, et il n’y a eu que recopiages successifs du point de vue biaisé initial, par des journalistes paresseux, trop pressés, ou simplement incompétents.
Yann Kindo et Olivier Grosos
PS : Conflits d’intérêts [pour couper court aux réponses/insinuations habituelles de Marie-Monique Robin]: les auteurs de ce billet affirment avoir rédigé celui-ci bénévolement sur leur temps libre et n’être financés par aucune industrie. Ils affirment n’avoir aucun lien ni avec Monsanto, ni avec la CIA, ni avec le défunt KGB. Oui, ils connaissent des gens en grave surpoids dans leur village, et eux-mêmes, à l’approche de la quarantaine, commencent à avoir un peu d’embonpoint, mais tellement peu que ce n’est pas la peine d’en parler.

Un commentaire

  1. Bonjour, cette illustration montre la détestable moralité de nos journalistes aujourd’hui jusqu’au plus niveau du service public. Petites précisions toutefois, ce ne sont pas les intrants chimiques qui ont libéré les agriculteurs de l’asservissement mais la mécanisation. Les intrants chimiques utilisés aujourd’hui, démontrent que nous sommes surexposés et que des pathologies nouvelles apparaissent (cancers certes, mais aussi de nombreuses maladies neuro-dégénérétatives). Et contrairement à ce que vous écrivez des personnes jeunes sont aujourd’hui aussi atteintes. Il y a donc de vrais problèmes auxquels nos sociétés modernes sont exposées et je trouve que peu de moyen sont mis en place pour développer un autre mode de vie, de se nourrir. Je ne cautionne pas MM Robin, mais j’aimerai aussi que l’on m’explique pourquoi nos nappes phréatiques sont pratiquement toutes pollués à des niveaux supérieurs fixés par les autorités Européennes. Les intrants chimiques ont surtout servi un productivisme capitaliste et n’ont pas résolu la faim dans le monde. D’autre part, je crois profondément (et je ne démontre pas, je ne suis pas scientifique) que c’est l’hygiène qui est porteuse d’espérance de vie, l’eau potable, la nourriture saine et bien conservée, un bon lit pour dormir etc, etc… C’est aussi ce que j’attend des scientifiques, c’est aussi qu’ils ne suivent pas toujours la pensée unique étatique qui sert les lobbies industriels et conduisent l’homme à sa perte.


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