En Inde, les ouvriers du textile relèvent la tête, par Jihane Habachi

source : Bastamag, 21 Juillet 2011

À Bangalore, « Silicon Valley » indienne, près de 500.000 personnes travaillent dans des usines de confection, essentiellement tournées vers l’exportation. Les déplorables conditions de travail continuent de peser sur la vie de ces travailleurs, majoritairement des femmes. Dans l’État du Karnataka, Jihane Habachi de l’ONG Frères des Hommes, a rencontré les syndicats qui tentent de les soutenir dans leurs luttes.

Laver, couper, repasser, teindre, étiqueter et surtout coudre… Toutes ces tâches représentent le quotidien des petites mains d’une industrie qui joue un rôle-clé dans l’économie indienne. C’est aujourd’hui en Asie qu’est produite la majorité des vêtements vendus sur le marché mondial. En Inde, l’industrie textile représente 14% de la production industrielle et plus de 30% des exportations. Plus de 35 millions d’employés travaillent dans ce secteur, dont beaucoup de femmes et de membres des castes les plus basses.

Dans le sud de l’Inde, à Bangalore – plus connue pour ses performances dans les nouvelles technologies – 500.000 personnes travaillent dans le secteur textile, pour 12.000 usines. Les femmes représentent plus de 80% de la force de travail. Mais ces travailleurs ne bénéficient que très peu des revenus que leur travail génère. Et la bataille pour leurs droits est difficile. Moins de 5% des travailleurs de ce secteur sont syndiqués [1]. Près de 45.000 syndicats sont officiellement enregistrés, en plus des 13 syndicats « centraux » nationaux quasiment tous liés à un parti politique. Mais très peu se sont intéressés au secteur textile : « La plupart des syndicats pensent qu’il est bien trop difficile d’organiser ce secteur et préfèrent se concentrer sur d’autres », explique Sebastian Devaraj, président de Karnataka Garment Workers Union (KGWU). Créé en juillet 2009, sous l’impulsion de l’ONG Fedina (Foundation for Educational Innovations in Asia), ce syndicat des travailleurs de la confection de l’État du Karnataka, situé au sud du pays, se bat pour obtenir des conditions de travail plus justes.

Un droit du travail systématiquement bafoué

S’organiser n’a pas été facile. « Au départ, les ouvriers ont peur, même seulement de prendre un tract distribué par les membres du syndicat », explique Sebastian Devaraj. « Les employeurs disent aux ouvriers que dès que les syndicats entrent dans une usine, cette dernière devra fermer. La menace de la perte de leur emploi est très forte. La peur les domine et les empêche de demander leurs droits. » La grande majorité des travailleurs ne connaît pas les lois du travail en vigueur. Temps de travail, jour de repos hebdomadaire, congés, maladie… Les lois indiennes couvrent tous les aspects de la protection des travailleurs, du moins en théorie.

« Les lois du travail en Inde sont assez remarquables, mais leur mise en place est quasi inexistante. » analyse Shivaraj Kerudi, avocat, qui apporte son soutien aux syndicats, notamment KGWU. Les syndicats demandent à ce que les lois — définies par les États ou dans par la Constitution indienne — soient vraiment appliquées. Mais « les autorités sont « flexibles », car il en va de la croissance économique et du développement du pays,  » selon elles. Les inspections d’usines, bien qu’obligatoires selon la loi, sont rarement effectuées au Karnataka, sauf en cas de plainte. Or les ouvriers ont souvent trop peur pour porter plainte. Les usines continuent donc, en toute impunité, à violer les lois du travail en vigueur et à imposer des conditions de travail proches de l’esclavage.

Travailler plus pour… travailler plus

Le syndicat se bat sur tous les fronts : salaires trop bas, heures supplémentaires non rémunérées, absence de congés, pressions, harcèlement moral et sexuel… KGWU est notamment actif depuis quelques semaines sur le projet de loi de l’État du Karnataka qui vise à faire passer le temps de travail réglementaire de 8 à 10 heures par jour, sans augmentation de salaires. Une loi par encore adoptée, et pourtant déjà appliquée dans de nombreuses usines, où les ouvriers travaillent plus de 60 heures par semaine, pour environ 100 euros par mois.

C’est le cas de Suma, 36 ans, couturière dans une grande usine de Bangalore, qui a pu obtenir ce salaire grâce au soutien de KGWU, dont elle est Secrétaire générale depuis deux ans. Son quotidien est loin d’être facile. Levée à 6h du matin, elle s’attèle aux tâches ménagères et prépare ses enfants pour l’école. À 8h, direction l’usine, où elle arrive une heure plus tard. À son arrivée, c’est la prière traditionnelle, avant de nettoyer sa machine et son espace de travail. Et ensuite, des heures et des heures de couture, sans relâche, pour remplir des objectifs complètement irréalistes, destinés à contraindre les travailleurs à des heures supplémentaires non rémunérées. Les pauses sont très limitées : 15 minutes pour le déjeuner, et une visite aux toilettes – près desquelles sont postés des agents de sécurité qui n’hésitent pas à hurler sur ceux qui ne seraient pas assez rapides.

« Faire sortir les travailleurs de leur état de désespoir »

Chaque minute compte quand il s’agit de réaliser le nombre de pièces fixé. La fin de journée, censée être autour de 17h, se situe plutôt entre 18h et 19h. Avec une réunion destinée à des brimades concernant la qualité et le nombre des pièces produites. Rentrée autour de 20h chez elle, Suma se consacre à nouveau aux tâches domestiques. Jusqu’à l’heure du coucher, vers 23h. Un quotidien partagé par de nombreuses travailleuses. Ont-elles un peu de temps pour elles ? « On regarde la télé pendant qu’on s’occupe des tâches ménagères », répondent-elles.

À cause d’une commande destinée à l’exportation, pour la marque de vêtements Tommy Hilfiger, Suma a vécu ce rythme effréné en continu, 7 jours sur 7, pendant tout le mois de juin. Et les jours de repos ? « On en récupérera peut-être la moitié. » Ce que ces travailleuses espèrent : que le dimanche soit et reste un jour de repos, que leurs salaires augmentent. Mais surtout, « du respect ! ». Que les choses changent, « pour que nos enfants aient de meilleures vies que les nôtres ». Le chemin est encore long avant que ces travailleurs — et surtout travailleuses — du textile obtiennent de meilleures salaires et conditions de travail. Mais KGWU y travaille chaque jour, en organisant des réunions, des formations, du théâtre de rue ou encore des rassemblements devant les usines. « Notre première victoire est de les faire sortir de l’état de frustration et de désespoir dans lequel ils sont depuis si longtemps, » estime Sebastian Devaraj. Pour le reste, il faut continuer la lutte.

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