La Crise Sociale Mondiale. Rapport de l’ONU sur la Situation Sociale Mondiale 2011 (2/2)


traduit de l’anglais par Maurice Lecomte pour Changement de Société

La première partie est disponible ici.

 

Impacts sur la dynamique des ménages et le développement humain

L’impact de la crise sur les perspectives de revenus et d’emplois a également affecté la dynamique dans les ménages et les familles. Lorsque les revenus des ménages baissent, les différences de genre croissent concernant la répartition du temps, notamment en matière de travail non rémunéré, où les femmes prennent encore une part plus importante du travail non rémunéré et des soins obligatoires prodigués [responsabilités civiles internes familiales]. Pour la plus grande part, la différence dans l’utilisation du temps entre les hommes et les femmes est demeuré inchangée.

Toutefois, dans les économies développées, où les hommes ont été les plus durement touchés par la crise, génératrices de revenus et de prestation de soins, les rôles ont été inversés dans plus de ménages et le nombre de séjours à la maison des parents a augmenté. Aux États-Unis, le nombre de ménages avec des mères dont le conjoint ne travaille pas a augmenté de 1,5 % entre 2008 et 2009. Dans le même temps, le nombre de ménages avec les deux conjoints qui travaillent a diminué de 2,9 %, ce qui suggère que plus de femmes deviennent chefs de famille lorsqu’elles sont liées à des partenaires masculins ayant été mis à pied ou en retraite anticipée (United States Department of Labor, Bureau of Labor Statistics 2010).

L’effet de la crise sur les travailleurs migrants a porté un coup dur aux revenus des ménages et à la dynamique familiale dans les pays en développement. Les transferts des migrants sont la clé du bien-être des familles et des collectivités qui en sont les bénéficiaires, mais les versements officiellement enregistrés ont baissé de 6 points de pourcentage entre 2008 et 2009 (Fonds des Nations Unies pour l’enfance, 2010). Cela implique probablement que beaucoup plus de ménages sont devenus plus pauvres qu’ils ne l’auraient été si tel n’avait pas été le cas. De nombreuses familles ont été forcées de compter sur l’aide sociale lorsqu’elle est disponible, ajoutant ainsi à la pression sur les économies déjà entravée par une croissance économique lente (voir Cortina, 2009, pour le cas du Mexique). Pour faire face à la crise, de nombreuses femmes au Viet Nam par exemple, se sont déplacées vers l’économie informelle, ou comptent de plus en plus sur les programmes d’assistance communautaires de base (Nguanbanchong, 2010).

L’effet de la crise sur les enfants a également été significatif. Dans les pays développés et en développement, les revenus des familles réduits ont besoin des parents pour régler les modes de consommation, y compris en faisant des coupes dans les dépenses de santé et d’éducation. Une économie faible ou moribonde affecte le niveau de scolarité des étudiants issus de milieux aux revenus moyens et bas. La perte d’emploi des parents augmente d’environ 15 % la probabilité qu’un enfant aura à redoubler une année à l’école (Stevens et Schaller, 2009). En outre, ces étudiants ne peuvent pas être en mesure de payer les frais de scolarité requis et les autres menues dépenses.

D’autre part, le coût de la possibilité de rester à l’école plus longtemps peut être plus faible lorsque les opportunités du marché du travail sont déprimées. Comme démontré lors des crises passées, une des susceptibles conséquences de la crise actuelle pourrait être l’augmentation du travail des enfants. Par exemple, aux Philippines pendant la crise financière asiatique de 1997-1998 il y a eu une baisse des taux de scolarisation tandis que le travail des enfants a augmenté chez les 10-14-ans. Il a également été observé une augmentation de l’exploitation du travail des jeunes filles en Indonésie et en Thaïlande. Lorsque les parents ne peuvent se permettre de supporter les frais scolaires ou si l’absence de contribution potentielle d’un enfant met en péril le revenu vital du ménage, les enfants deviennent plus susceptibles de cesser de fréquenter l’école et de commencer à travailler à un âge précoce.

Lorsque la crise actuelle et les mesures d’austérité budgétaire conduisent à des réductions budgétaires d’éducation, ou si le soutien international pour l’éducation est réduite, le nombre d’enfants qui quittent ou ne fréquentent plus l’école, les rangs de la force de travail des enfants pourraient également augmenter en les enrôlant. Parmi les facteurs les plus importants qui ont contribué à la baisse récente du travail des enfants figure l’accroissement des efforts pour étendre l’éducation, avec l’abolition des frais scolaires en niveau primaire et l’extension de la couverture de l’enseignement secondaire junior. Il y a déjà une grave préoccupation quant à l’impact des hausses des prix alimentaires dans de nombreux pays en développement qui a eu un impact négatif sur la fréquentation scolaire, conduisant un nombre croissant d’enfants à rejoindre le marché du travail. Certains pays sont particulièrement vulnérables à la crise économique due aux mesures déjà prises en réponse à la crise alimentaire qui débordent leur capacité fiscale. Il faut aussi y ajouter la dimension du genre : quand les familles pauvres ont à faire un choix entre envoyer un garçon ou une fille à l’école, des études ont montré que, même dans les conditions pré-crise, les parents choisissent souvent d’investir dans l’éducation de leurs fils, pour par exemple, ne pas perdre la contribution plus importante de leurs filles aux travaux ménagers.

Conclusions: la crise de l’emploi persiste

La crise freine les progrès dans le développement humain et social avec la combinaison de la baisse des revenus due aux pertes d’emplois et l’augmentation de l’emploi vulnérable, une proportion plus élevée des dépenses des ménages est consacrée aux besoins essentiels, ce qui dégrade les résultats nutritionnels et limite plus encore les mécanismes d’adaptation. Plus la crise induite par la détresse des marchés du travail persiste, plus les travailleurs, leurs familles et leurs communautés seront dans le risque d’être piégés dans la pauvreté à long terme. Les réductions permanentes dans les dépenses sociales publiques dans certains pays ne peuvent servir qu’à augmenter encore le nombre de travailleurs pauvres et à accroître les injustices et les inégalités. La hausse la pression fiscale dans les pays pauvres, en particulier ceux qui sont fortement dépendants des exportations, peut aussi conduire à des compressions dans les dépenses publiques consacrées aux services de base (Sanchez et Vos, 2009).

Par conséquent, il reste beaucoup à faire pour apaiser, voire inverser, la crise de l’emploi en cours. Les mesures de relance mises en œuvre par les gouvernements depuis le début de la crise ont réussi non seulement à soutenir les économies, mais aussi à éviter des pertes d’emplois significatives. Cependant, la vague actuelle de mesures d’austérité budgétaire pourrait ralentir la création d’emplois et retarder la relance de l’emploi. En outre, les pays en développement qui ont un espace budgétaire limité ont éprouvé des difficultés à surmonter les effets de la crise et sont face à des défis importants dans leurs efforts pour parvenir à une reprise plus durable. Avec l’économie informelle servant de tampon pour les travailleurs mis à pied et aidant à absorber les nouveaux arrivants sur le marché du travail qui ne peuvent pas trouver un emploi dans le secteur formel, les niveaux élevés d’emploi informel ou vulnérable sont susceptibles de perdurer bien au-delà de la crise.

Le débat politique aux niveaux national et international face à la crise a été fortement orienté vers l’emploi dans l’économie formelle, tandis que très peu d’attention a été accordée à l’économie informelle. Il est important que soient abordés les défis auxquels est affrontée l’économie informelle tout à la fois quant à son renforcement à long terme, sa capacité de production compétitive et l’amélioration de la sécurité de ses emplois ainsi que des revenus qu’elle procure aux travailleurs informels.

La reprise économique ne sera pas atteinte tant que la situation de l’emploi ne s’améliorera pas d’une manière durable. Cependant, pour rétablir l’emploi, même à des niveaux pré-crise, la croissance économique devrait être suffisamment robuste pour compenser également les augmentations de la taille de la population active. Pourtant, la restauration de l’emploi aux niveaux pré-crise est insuffisante parce que la période précédant la crise a été remarquable pour ses « job-pauvres » [travail-pauvre] et/ou « croissance sans emplois ».

Il est donc important de fixer des objectifs d’emploi au-delà des niveaux pré-crise. Il faudra pour cela que la priorité soit donnée à la sécurité d’emploi et au revenu en insistant davantage sur la création et la pérennité du travail décent et la protection sociale. L’expérience de la crise financière asiatique de 1997-1998 montre que de nombreux pays n’ont pas retrouvé leurs niveaux d’emploi d’avant la crise tant que les objectifs d’emploi et de protection sociale n’ont pas été mis au centre des politiques économiques et sociales. Sans protection sociale, la pauvreté au travail est susceptible d’augmenter dans la plupart des pays en développement.

Une crise prolongée des emplois comporte de gros risques pour la stabilité sociale et politique, et l’alourdissement du fardeau du chômage sur les jeunes défie sérieusement la capacité des gouvernements à maintenir la cohésion sociale. Il est essentiel de prendre des mesures pour s’assurer que les jeunes, les femmes, les personnes âgées, les personnes handicapées, les peuples autochtones et autres groupes ne soient pas victimes de discrimination dans le marché du travail. Il est donc aussi essentiel que des politiques relatives au marché du travail bien conçues et actives soient mises en place pour soutenir la recherche d’emploi, recycler les chômeurs, améliorer les services publics de l’emploi et faciliter la transition de l’école au travail pour ces groupes vulnérables. Ces mesures impliquent une augmentation des dépenses publiques à l’encontre des mesures d’austérité adoptées dans certaines grandes économies industrialisées. Toutefois, le calendrier et le séquençage des mesures d’austérité seront essentiels à la réalisation d’une reprise en douceur. À court terme, de telles mesures pour réduire le chômage peuvent augmenter les soldes budgétaires et conduire à des déficits fiscaux pas nécessairement plus élevés que ceux centrés sur la seule austérité comme réponse politique. Par conséquent, une reprise économique efficace nécessite un exercice de cohérence impliquant et imbriquant une politique macroéconomique efficace, la création d’emplois et une politique sociale. Les chapitres V et VI envisagent les réponses nationales et internationales à la Grande Récession et soulignent les nombreux défis pour la réalisation d’une reprise durable et riche en emplois.

1 Les agrégats / groupements employés dans cette discussion sont ceux utilisés par l’Organisation internationale du Travail dans son Rapport sur les tendances mondiales de l’emploi Global Employment Trends rapports.

2 Pour plus de détails voir: http://www.bls.gov/FLS/intl_unemployment_rates_monthly.pdf


3 Asie de l’Est, Sud-Est asiatique et Pacifique, et Asie du Sud.

4 L’emploi vulnérable est défini comme la somme des travailleurs à leur compte et les travailleurs familiaux non rémunérés. Ces travailleurs sont moins susceptibles d’avoir des arrangements de travail formels et manquent des éléments décents associés à un emploi, tels que la sécurité sociale, les prestations de santé et le recours au dialogue social ou des mécanismes efficaces de négociation collective. L’Organisation internationale du Travail considère les travailleurs pauvres relevant du secteur de l’emploi vulnérable. Il définit les travailleurs pauvres comme étant ceux dont la rémunération de l’emploi qu’ils occupent fait vivre un foyer dont les membres sont en dessous du seuil national de pauvreté (voir la note Organisation internationale du Travail (2009a) 10, p. 14).

L’emploi informel comprend les travailleurs à leur compte ou travailleurs indépendants et les employeurs travaillant dans leurs propres entreprises du secteur informel, les travailleurs familiaux non rémunérés ou les travailleurs employés comme domestiques payés par les ménages. Les employés sont considérés comme ayant un emploi informel si leur relation à l’emploi n’est pas soumise à la législation du travail nationale, l’imposition des revenus, la protection sociale ou le droit aux prestations liées à l’emploi. Par conséquent, bien qu’il existe certains chevauchements entre l’emploi informel et/ou vulnérable, ils ne sont pas exactement les mêmes.

5 Ce sont les travailleurs qui ont rejoint les rangs des chômeurs parce que leurs postes ont été supprimés, leur entreprise fermée, ou leurs emplois perdus par transfert de l’entreprise dans un pays à plus faible coût du travail.

6 Une usine en Amérique latine qui importe des matériels et équipements lourds en franchise pour leur assemblage et fabrication, puis réexporte en produits finis vers le pays d’origine ou ailleurs.

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