La Crise Sociale Mondiale. Rapport de l’ONU sur la Situation Sociale Mondiale 2011 (1/2)

source : ONU

Maurice Lecomte a traduit pour Changement de Société le chapitre II du rapport de l’ONU. En voici la première partie.


Extrait : Chapitre II La Grande Récession et la crise de l’emploi

La crise financière et économique mondiale a déclenché une contraction brutale de la production dans presque toutes les économies industrialisées en 2009 pour la première fois dans l’ère post-Deuxième Guerre mondiale. Outre les effets directs de cette contraction dans les économies développées, des baisses subséquentes dans le commerce transfrontalier et l’augmentation du coût de financement ont eu de graves effets négatifs sur les économies émergentes et en développement. En particulier, du fait de la réduction par les entreprises de leur production en réponse à une demande globale plus faible, les travailleurs ont été licenciés en grand nombre, entraînant une forte augmentation du chômage dans le monde entier. Entre 2007 et fin 2009 il y a eu une augmentation sans précédent du nombre de chômeurs (Fonds monétaire international et Organisation internationale du Travail, 2010). Cette augmentation indiquée du taux de chômage sous-estime probablement la profondeur réelle du problème, car les chiffres des pertes d’emplois sont basés sur les statistiques du travail officiel, qui dans de nombreux pays en développement ne couvre que l’emploi dans l’économie formelle, principalement dans les zones urbaines.

Au-delà des pertes d’emplois, la qualité de l’emploi s’est également détériorée dans les pays développés et en développement. Partout dans le monde, de nombreux travailleurs qui n’ont pas perdu leur emploi ont été contraints d’accepter une réduction des heures de travail ainsi que des salaires plus bas et des avantages moindres. Dans les pays en développement, un grand nombre de travailleurs ont perdu leur emploi dans des secteurs liés à l’exportation et ont été contraints à l’emploi informel ou vulnérable ailleurs. Comme le chapitre I le souligne, même si l’économie mondiale a récupéré plus vite que prévu principalement en raison de plans de relance coordonnés, le chômage est toujours élevé. La situation est encore aggravée par les mesures d’austérité dans la plupart des économies développées. La Grande Récession a ainsi créé une crise de l’emploi.

La précarité de l’emploi a augmenté en raison de la récession et a entraîné des impacts durables et dévastateurs sur les individus, les familles, les ménages et leurs communautés. Les communautés sont affectées lorsque les emplois manufacturiers disparaissent à la suite de fermetures d’usines ou des réductions d’effectifs, ou quand les jeunes doivent émigrer vers d’autres villes et villages à la recherche de meilleures possibilités d’emploi. Ces pertes d’emplois depuis 2008 ont entraîné pour de nombreuses familles en difficultés financières et économiques, la perte de maisons saisies, l’augmentation de la pauvreté, la dette et la faillite, en particulier aux Etats-Unis et dans d’autres économies avancées. Parce que le travail est intimement lié à plusieurs dimensions du bien-être individuel, les suppressions d’emplois ont aggravé les conditions de travail et l’insécurité économique tout en amenant également une détérioration des conditions sanitaires, des difficultés psychologiques et des dissociations familiales (Stuckler et autres, 2009b).

La récession a également affecté les divers groupes sociaux et économiques de manière très différente. En général, les femmes ont été touchées de manière disproportionnée, mais dans certaines économies, les impacts négatifs sur les hommes ont été plus sévères que pour les femmes. Dans d’autres économies avec des travailleurs moins qualifiés, ce sont les jeunes, les personnes âgées et les travailleurs migrants qui ont souffert des suppressions d’emplois, des réductions d’avantages et de salaires. Ces effets ont également varié selon les régions et les pays.

Ce chapitre examine les impacts sociaux et économiques de la crise financière et économique mondiale et met en évidence une crise mondiale de l’emploi impliquant des pertes massives d’emplois, l’augmentation du chômage et la régression des salaires dans les pays développés, et caractérisée par une croissance de l’économie informelle, l’augmentation de l’emploi vulnérable et des travailleurs pauvres dans pays en développement. Il passe brièvement en revue la portée de la crise selon les groupes démographiques et sociaux, en montrant la variation de ses effets sur l’emploi et le revenu des femmes et des hommes, son effet disproportionné sur les jeunes et la pression qu’elle a imposé à divers groupes vulnérables en termes de réduction de revenus. Ce faisant, le chapitre met en évidence les conséquences désastreuses auxquelles les individus et leurs familles sont acculés/confrontés tant dans les économies développées que celles en développement. Il conclut en soulignant certains des défis majeurs découlant de la confrontation à cette crise de l’emploi et suggère, outre la création d’emplois et de formules de soutien au revenu, d’autres formes de protection sociale d’une importance capitale pour surmonter les effets de la crise.

Impacts sur l’emploi1

Avant la crise, de nombreux pays, y compris les pays à forte croissance, avaient un grand nombre de chômeurs et de travailleurs pauvres à l’encontre d’une tendance à la baisse du nombre d’emplois concourant à la croissance économique. L’impact résultant de la crise mondiale sur l’emploi a été dévastateur. Les entreprises privées et institutions publiques ont supprimé des millions d’emplois et gelé de nouvelles embauches cherchant à réduire les coûts de main-d’oeuvre en vue de l’adaptation à une demande en diminution pour leurs produits et services. Cette action a déclenché une augmentation globale sans précédent du nombre de chômeurs passant à 205 millions à la fin 2009, soit 27 millions de plus qu’en 2007 (Organisation internationale du Travail, 2011). Selon les dernières estimations de l’Organisation internationale du Travail, le chômage mondial est resté inchangé en 2010 par rapport à 2009 -le taux de chômage mondial se situait à 6,2% en 2010. (Organisation internationale du Travail, 2011). Bien que le nombre de chômeurs en 2010 ait montré peu de changement par rapport à 2009, l’insécurité globale relative à l’emploi a augmenté sensiblement. Bien que les estimations préliminaires indiquent que le nombre de chômeurs en 2010 ait montré peu de changement par rapport à 2009, l’insécurité globale concernant l’emploi a augmenté sensiblement. L’importance avec laquelle chacune des régions touchées et/ou pays différents varie considérablement selon les différents impacts de la crise autour du globe.

Les pays à revenu élevé ont généralement connu une plus grande augmentation du chômage que ceux ayant un revenu moyen-supérieur et/ou moyen-inférieur. De 2008 jusqu’au premier trimestre de 2010, les pays à revenu élevé ont enduré sept trimestres consécutifs de perte d’emplois, qui s’est élevé à plus de 14 millions d’emplois, avec 7 millions d’emplois perdus dans la première moitié de 2009 seulement. Sur les 60 pays disposant de données disponibles au début de 2010, 97 % des pays à revenu élevé avaient un taux de chômage plus élevé, comparativement à 78 % des pays à revenu intermédiaire haut et 50 % de pays à revenu moyen inférieur.

– Dès le premier trimestre de 2010, les pays à revenu élevé avaient un taux de chômage d’environ 9 %, soit une augmentation de plus de 3 points de pourcentage par rapport au niveau des deux années précédentes.

– Pour les pays à revenu moyen-supérieur, bien que le taux de chômage ait été encore plus élevé, à plus de 10 % au début de 2010, l’augmentation relative n’a pas été aussi dramatique. Par ailleurs et enfin, pour les pays à revenu moyen-inférieur, ce sont des augmentations marginales du taux de chômage au cours de la période qui ont été relevées, avec une moyenne d’un peu plus de 6 % au début de 2010 (Organisation internationale du Travail, de l’Institut international d’études sociales, 2010).

55 % de la hausse totale du chômage mondial entre 2007 et 2010 se situent dans les économies développées et dans le groupe des pays de l’Union européenne, qui ne représentent que 15 % de la population active du monde. À la fin de 2009, le nombre de chômeurs dans ce groupe de pays avait augmenté de près de 14 millions par rapport à celui existant avant la crise, soit une augmentation de près de 50 %. Cette augmentation du nombre de chômeurs est de loin supérieure à celle de tout autre groupe de pays, soit plus du double de l’augmentation du total de 6 millions enregistré en Asie de l’Est. Le taux de chômage a également augmenté plus fortement dans les économies développées et le groupe des pays de l’Union européenne, augmentant de 5,8 à 8,4 % entre 2007 et 2009 (Organisation internationale du Travail, 2011).

Alors que la croissance économique dans les économies développées et les pays de l’Union européenne a commencé à se redresser lentement au début de 2010, le taux de chômage a continué à augmenter, progressant de 0,4 points de pourcentage, à 8,8 % (Organisation internationale du Travail, 2011). Aux États-Unis, le taux de chômage a augmenté de 4,7 points de pourcentage de 2007 à 2009, et a continué à augmenter de 0,3 points de pourcentage pour atteindre 9,6 % en 2010 (United States Department of Labor, Bureau of Labor Statistics, 2011)2 Bien que le taux ait chuté à 8,9 % à la fin de Février 2011, les projections indiquent qu’il faudra plusieurs années avant que le taux de chômage aux États-Unis ne revienne à son niveau d’avant crise (ONU, 2011). De même, en dépit des améliorations en matière d’emploi en Allemagne, le taux de chômage moyen dans la zone euro a continué de dériver à la hausse, atteignant 10 % en 2010, soit une hausse de 7,5% par rapport à l’avant de la crise (United States Department of Labor Bureau of Labor Statistics, 2011).

Le taux de chômage dans les pays d’Europe centrale et du Sud-Est de l’Europe (hors Union européenne) et la Communauté des Etats indépendants a augmenté de 1,8 points de pourcentage à 10,4 %, avec un nombre de chômeurs en hausse de plus de 3 millions pour atteindre 18,5 millions –c’est le plus haut taux régional enregistré dans le monde à la fin de 2009 (Organisation internationale du Travail, 2011). La Lettonie a enregistré une des plus fortes augmentations du taux de chômage dans la région, passant de 6 % en 2007 à 17,1 % en 2009. En Estonie et en Lituanie, le taux de chômage est passé d’un état parmi les plus bas sur le continent à un parmi les plus élevés, en hausse de plus de 9 % pour chacun des deux pays pour atteindre le taux de chômage de 13,8 et 13,7 % respectivement. Dans ces trois pays, le taux de chômage avait diminué sur une moyenne de sept ans avant la crise (Eurostat, 2011).

Les effets de la crise du chômage dans d’autres régions ont été très différents et amenés la création d’autres emplois ainsi qu’une attention sur les revenus. En Asie de l’Est, par exemple, l’impact initial de la crise a été très sévère: 20 millions de travailleurs en Chine, comprenant plus de 15 % des 130 millions travailleurs migrants internes estimés, ont été licenciés. En Malaisie, 12 600 travailleurs ont été licenciés au cours du premier trimestre de 2009. Bien que leur nombre soit faible en termes absolus, c’est presque quatre fois le nombre moyen trimestriel des travailleurs licenciés en 2008 qui était de 3460. Plus des trois quarts des travailleurs licenciés durant le premier trimestre de 2009 l’ont été dans le secteur manufacturier. Le ministère de la Main-d’œuvre et de la Transmigration de l’Indonésie a déclaré plus de 51 000 pertes d’emplois, tandis que l’Association des employeurs indonésiens a signalé plus de 237 000 licenciements entre Octobre 2008 et Mars 2009. Entre Septembre 2008 et Février 2009, l’emploi dans le secteur de l’habillement au Cambodge s’est contracté de 15 %. Aux Philippines, le nombre de chômeurs s’est accru de 6,7 % entre Janvier 2008 et Janvier 2009. Entre Mars 2008 et Mars 2009, le nombre de chômeurs a augmenté en Thaïlande d’un impressionnant 73,3 %, le nombre de personnes dépendantes/bénéficiaires de l’assurance chômage a augmenté de 17,2 % en Janvier 2009 seulement, après avoir augmenté en 2008 de 38,3 % au cours de l’année précédente (Huynh et autres, 2010). Au total, le chômage dans la région a augmenté de près de 16 % pour atteindre 37,6 millions de personnes à la fin de 2009. De même, le taux de chômage a augmenté à 4,4 % de la population active en 2009 contre 3,8 % en 2007. Une amélioration de l’emploi intérieur en Chine, ainsi que les retombées positives que sa croissance économique a eu sur les pays voisins, a conduit à une amélioration des chiffres économiques et de l’emploi pour la région. Le taux de chômage régional est estimé avoir diminué de 4,1 % en 2010 (Organisation internationale du Travail, 2011).

En Amérique latine et aux Caraïbes, où les économies sont étroitement liées aux États-Unis et aux marchés européens, le taux de chômage a augmenté de 7 % en 2008 à 7,7 % en 2009. L’estimation prévoit que ce taux demeure relativement stable en 2010, mais reste au-dessus de la moyenne mondiale et de celle des trois sous-régions asiatiques (Commission économique pour l’Amérique latine et les Caraïbes et l’Organisation internationale du Travail, 2010) 3.

Dans la plupart des autres régions en développement, les taux de chômage sont restés stables ou a montré des baisses marginales, et il y avait peu de changement dans le nombre de chômeurs. Cependant, les changements dans le taux de chômage ne reflètent pas le plein impact de la crise sur l’emploi dans ces régions, impliquant également une augmentation de l’emploi dans l’économie informelle, l’emploi vulnérable et la pauvreté au travail. Comme le montre le chapitre suivant, il y a eu de fortes augmentations, tant de l’emploi informel que vulnérable dans les régions en développement. L’effet de la crise le plus révélateur dans la région a été son impact sur le taux de chômage des femmes. Alors que le taux de chômage chez les hommes a chuté de 0,6 points de pourcentage entre 2007 et 2009, le taux de chômage des femmes a augmenté de 0,4 points de pourcentage (Organisation internationale du Travail, 2011).

Dans les pays développés, il existe des preuves que la hausse du chômage à long terme entraîne un taux de participation plus faible, même dans les pays ayant une croissance de l’emploi. L’expérience montre que ces tendances sont difficiles à inverser. Le risque est que cette situation menace le niveau de production et donc à plus long terme la prospérité. Le nombre de personnes en chômage de longue durée – les personnes au chômage depuis plus d’un an – a augmenté dans tous les pays pour lesquels des données sont disponibles. En outre, dans plus de 80 % de ces pays, la part des chômeurs de longue durée dans le chômage total a augmenté, en soulignant que le chômage de longue durée augmente plus vite que le chômage global (Organisation internationale du Travail de l’Institut international d’études sociales, 2010).

De nombreux pays voient également une augmentation du nombre de travailleurs découragés, qui sont en âge de travailler et prêts à travailler, mais ne recherchant plus activement un emploi. Près de deux millions de personnes se sont découragés de rechercher activement un emploi. Il y a aussi le danger que plus les gens ne quittent le marché du travail entièrement; près de quatre millions de travailleurs ont quitté le marché du travail à la fin de 2009 (Organisation internationale du Travail de l’Institut international d’études sociales, 2010). Le découragement des travailleurs est beaucoup plus élevé chez les travailleurs plus jeunes et plus âgés.

Face à une création faible d’emplois, le sous-emploi – sous la forme de courtes heures de travail ou de temps partiel involontaire de l’emploi – a également augmenté rapidement dans de nombreux pays. Par exemple, depuis fin 2009 la croissance des emplois à temps partiel a représenté 40 % de la croissance de l’emploi en Australie, au Canada et aux États-Unis. Pour les travailleurs affectés cela se traduit par une réduction des revenus du fait de périodes de travail raccourcies et la détérioration des conditions de travail. Dans les pays en développement, où la plupart des travailleurs ne peuvent tout simplement pas se permettre d’être au chômage, le sous-emploi prend généralement la forme de l’emploi informel. L’économie informelle fournit souvent le seul moyen de survie aux travailleurs peu qualifiés qui ont besoin de subvenir aux besoins de leurs familles alors que les offres d’emploi du secteur formel sont indisponibles. Les travailleurs mis à pied passent de l’économie formelle à l’économie informelle, leur travail devient caractérisé par la baisse du revenu-salaire, baisse de la productivité, des conditions de travail plus difficiles et le risque accru de pauvreté.

Emploi informel et vulnérable4,

Tandis que le champ de l’économie mondiale s’est élargi durant ces dernières décennies, la croissance des emplois présente un retard sur la croissance économique et produit une «croissance sans emploi» accompagnée d’une précarisation accrue de l’emploi et d’une croissance dans les emplois à temps partiel au détriment des emplois à temps plein. Comme les emplois du secteur plus formel ont disparu, c’est l’économie informelle et autres emplois précaires qui ont joué le rôle de tampon majeur pour les travailleurs mis à pied. Dans les pays développés et à revenu intermédiaire, les modalités de travail non standard, telles que le travail temporaire et les contrats en sous-traitance, ont augmenté de façon significative (Kalleberg, 2009; Organisation de coopération et de développement économiques, 2009). Dans les pays en développement, l’économie informelle emploie jusqu’à 60 % de la population active et produit près de 40 % du PIB (Bacchetta, Ernst et Bustamante, 2009; Ihrig et Moe, 2004). La part de l’emploi informel dans la plupart des pays en développement a augmenté significativement au cours des dernières années en raison de la grande récession de 2008-2009.

De l’énorme industrie du vêtement d’Asie à l’industrie de bas niveau du cuir d’Afrique subsaharienne, les travailleurs indépendants (à leur propre compte) ainsi que les travailleurs familiaux non rémunérés, sont devenus de plus en plus connectés à l’économie mondiale. Ce couplage entre l’économie formelle et informelle signifie que la majeure partie de l’économie informelle est de plus en plus affectée par la récession économique de la même manière que l’économie formelle. En conséquence, la Grande Récession a soumis les entreprises informelles et les travailleurs à faible revenu partout dans le monde en développement à une moindre demande, une baisse des prix, des fluctuations des taux d’intérêt et de change et un accès réduit aux services financiers. Par ailleurs, l’énorme afflux de travailleurs licenciés, le retour des migrants et l’arrivée des nouveaux venus sur le marché du travail dans l’économie informelle a également augmenté la concurrence pour les emplois chez ces travailleurs, laquelle exerce une pression à la baisse sur les salaires dans l’économie informelle (Cling, Razafindrakoto et Roubaud, 2010 ).

En Asie, les travailleurs, tant ceux indépendants que ceux de la sous-traitance, signalent un accroissement de leur nombre (Horn, 2010). Une étude publiée par l’Institut de la Banque asiatique de développement a noté que le passage à l’emploi informel ou vulnérable a entraîné une plus grande adaptation [rendu plus facile] aux licenciements (Huynh et d’autres, 2010). Par exemple, en Indonésie, le nombre de travailleurs non agricoles occasionnels a augmenté de 7,3% de Février 2008 à Février 2009. En Thaïlande, durant le premier trimestre 2009, le nombre total des travailleurs indépendants (à leur propre compte) et des travailleurs familiaux non rémunérés a littéralement explosé en atteignant 566 000 de plus par rapport à l’année précédente. Au premier trimestre de 2009, le nombre de salariés a augmenté de seulement 0,6%, alors que ceux occupant un emploi vulnérable a augmenté de 3,2 % (Commission économique pour l’Amérique latine et les Caraïbes et l’Organisation internationale du Travail, 2010). Il y a tant de gens en Thaïlande complétant leurs revenus par la collecte des bouteilles d’eau en plastique pour leur recyclage que le prix offert pour ces bouteilles a baissé (Turk et Mason, 2010). Au Cambodge, le magazine «cyclo» (tricycle pousse-pousse) rapporte que le nombre de cyclos dans les rues a augmenté; un tel travail est plus attrayant pour les travailleurs autonomes car les coûts de démarrage sont faibles. En Inde, l’Association des femmes travailleuses indépendantes (SEWA) a récemment estimé, que la crise économique et le déclin des industries clés, telles que le taillage et polissage du diamant dans la ville d’Ahmedabad dans l’Etat du Gujarat, avait causé une augmentation de presque 25 % du nombre des travailleurs informels, travailleurs récemment licenciés du secteur formel et en quête de travail dans la construction (Horn, 2010).

En 2009, la moitié des travailleurs dans le monde -soit près de 1,53 milliards de personnes-était en situation d’emploi vulnérable. Alors que la part globale des travailleurs en situation d’emploi vulnérable était en baisse, la crise a ralenti cette tendance dans certaines régions et s’est même inversée dans d’autres. Ainsi, le nombre de travailleurs occupant un emploi vulnérable a augmenté dans la plupart des régions, sauf en ce qui concerne les économies développées de l’Union européenne, l’Amérique centrale, le Sud-Est de l’Europe (hors Union européenne), la Communauté des Etats indépendants et l’Asie orientale, où il a eu un certain déclin (Organisation internationale du Travail, 2011).

L’emploi vulnérable était un problème important avant la crise en Asie du Sud Est et Pacifique, en Asie du Sud et Afrique sub-saharienne, et cette situation demeure inchangée. Plus des trois quarts de l’ensemble des travailleurs en Asie du Sud (78,5 % de l’emploi total en 2009) et en Afrique subsaharienne (75,8 %) sont en situation d’emploi vulnérable, et environ deux tiers des travailleurs en Asie du Sud Est et Pacifique (61,8 %) sont dans une situation similaire. La gravité du problème en Asie du Sud et Afrique sub-saharienne a été nettement exacerbée par la crise: sur la période 2007-2009, l’emploi vulnérable a augmenté en Asie du Sud et Afrique sub-saharienne de 15,1 et 11,7 millions respectivement, plus de la moitié de cette augmentation ayant lieu durant la seule année 2009 (Organisation internationale du Travail, 2011).

Le fardeau de l’emploi vulnérable continue de peser lourdement sur les femmes et les jeunes, qui travaillent principalement dans l’économie agricole et informelle. En 2009, la part des femmes dans l’emploi vulnérable a été 84 % comparativement à 69,5 % pour les hommes (Organisation internationale du Travail, 2011).

La majorité des travailleurs asiatiques ne jouissent pas de la sécurité fournie par l’emploi salarié formel, même dans la période pré-crise. En raison de la crise, le nombre d’emplois vulnérables dans le Sud-Est asiatique et Pacifique s’est accru de 5,400,000 pour atteindre 173.700.000 entre 2007 et 2009. Déjà avant le début de la crise économique mondiale, le nombre de ces travailleurs en situation d’emploi vulnérable était estimé à 164 000 000, soit dix fois plus nombreux que le nombre de chômeurs dans la sous-région (Organisation internationale du Travail, 2011).

En Amérique latine et aux Caraïbes, l’impact positif sur les marchés du travail de plusieurs années consécutives de croissance économique assez élevée peut être vu dans la part réduite de l’emploi vulnérable. Entre 2003 et 2008, le taux d’emploi vulnérable a diminué de 3,8 points de pourcentage. Néanmoins, basé sur des informations actuellement disponibles, le taux d’emploi vulnérable en Amérique latine et aux Caraïbes a augmenté en 2009 de 0,4 points de pourcentage (Organisation internationale du Travail, 2011).

L’augmentation des emplois précaires et informels est préoccupante car ils offrent peu ou pas de droit à l’indemnité de licenciement ou autre compensation que les travailleurs peuvent utiliser pour se recycler ou servir d’amortisseur du choc de la perte de revenu associée à la perte d’emploi. Le lien entre l’informalisation [extension de l’économie informelle] croissante et l’absence de protection sociale pose des défis majeurs aux travailleurs, employeurs et gouvernements tout en affectant les niveaux de pauvreté et de répartition des revenus (Barrientos et Barrientos, 2002; Organisation de coopération et de développement économiques, 2009).

Travailleurs pauvres

Les travailleurs pauvres sont ceux qui sont employés, mais vivent au sein de ménages dont les membres pris individuellement subsistent avec un revenu inférieur au seuil de pauvreté établi. La raison pour laquelle ces gens sont pauvres n’est pas qu’ils ne travaillent pas, mais ils sont pauvres parce que malgré leur travail ils ne peuvent pas gagner suffisamment pour sortir de la pauvreté. Dans de nombreux pays en développement, la plupart des adultes qui sont pauvres travaillent aussi. Leur situation est aggravée par le fait que, dans de nombreux pays où ils vivent, il n’y a pas d’assurance chômage ou autre forme de protection sociale soit universelle soit ciblée. Dans le groupe le plus vulnérable de pays, plus de 80 % de la population, il n’y a aucune couverture sociale et aucun accès aux services de santé (Organisation internationale du Travail, 2010b). La dure réalité qui s’impose aux travailleurs pauvres, c’est que pour survivre une personne doit, soit travailler pour avoir un revenu –quel que soit le degré de servitude de ce travail- soit être dépendante de quelqu’un qui travaille.

L’état de travailleur pauvre a de nombreuses caractéristiques de l’extrême pauvreté. La majorité (75 %) des travailleurs pauvres du monde vivent en zones rurales, une caractéristique liée à la forte incidence de la pauvreté parmi les travailleurs agricoles salariés, en grande partie à cause du chômage saisonnier et des bas salaires en vigueur sur les petites exploitations. De la même manière que les femmes représentent la part la plus élevée des pauvres dans le monde, les travailleurs pauvres en constituent environ 60 % (Organisation internationale du Travail, 2004a).

Au niveau mondial, l’état de travailleur pauvre a diminué en termes absolus et en proportion de l’emploi, mais la crise mondiale a considérablement ralenti cette progression. De 1999 à 2009, L’état de travailleur pauvre a diminué de 13,2 points de pourcentage et le nombre de travailleurs pauvres a chuté à 631,9 millions, en utilisant le seuil de 1,25 dollar par jour afin d’estimer leur nombre (voir tableau II.1). Toutefois, si la pauvreté avait diminué au taux d’avant la crise, le nombre de travailleurs pauvres aurait diminué de 40 millions de personnes supplémentaires (Organisation internationale du Travail, 2011). Lorsque l’état de travailleur pauvre est mesuré avec la somme de 2 dollar par jour comme seuil de pauvreté, l’impact de la crise a été de réduire le nombre de travailleurs pauvres de 42 millions de moins qu’on aurait pu attendre si la pré-tendance à la crise s’était poursuivie inchangée (voir tableau II.2).

Durant la dernière décennie, la part des travailleurs pauvres (1,25 $ par jour) a baissé plus rapidement en Asie de l’Est, Asie du Sud-Est et Pacifique, et Asie du Sud, avec respectivement des réductions de 29,7, 22,6 et 13,1 points de pourcentage. Malgré le ralentissement provoqué par la crise, ces régions ont continué à montrer une réduction positive de l’état de travailleur pauvre, avec la baisse des taux de 0,7 à 1,4 % par rapport aux niveaux de la période 2008-2009. Dans toutes les autres régions, les progrès ont stagnés ou se sont même inversés (voir tableau II.1). En utilisant 2 $ par jour comme seuil de pauvreté, la résilience comparative de l’emploi en Asie de l’Est est encore plus marquée. L’Asie de l’Est a réussi à faire baisser l’état de travailleur pauvre à ce niveau de revenus, d’environ 2,7 points de pourcentage par rapport à celui de la période 2008-2009.

Le nombre de travailleurs pauvres (gagnant moins de 1,25 dollar par jour) en Afrique sub-saharienne reste élevé, en augmentation de 4,4 millions de personnes en 2009, à 174 millions, bien que la part des travailleurs pauvres dans l’emploi soit resté inchangée (Organisation internationale du Travail, 2011). L’Amérique latine et les Caraïbes ont montré une vulnérabilité légèrement surélevée entre 2008 et 2009, avec 2 dollars par jour comme seuil de pauvreté.

Impact de la crise sur les salaires et traitements

La perte massive d’emplois dans le monde entier a été accompagnée par la stagnation, la baisse ou la perte des salaires. Dans les pays développés et en développement, le rétrécissement des recettes fiscales a entraîné des baisses significatives dans le financement par les Collectivités nationales et locales des institutions publiques. Les bénéfices du secteur privé ont chuté, tandis que les universités et les organisations non lucratives ont subi de lourdes pertes de dotation. En réponse à la réduction des budgets et des ressources disponibles, les établissements publics et privés et les entreprises ont tenté d’empêcher des licenciements massifs en réduisant les coûts de personnel par divers moyens, y compris sur les congés de travail (jours de congé non payés), la réduction des semaines de travail, des réductions de salaire ou leur gel, la renégociation des charges de travail, des arrêts temporaires et des départs en retraite progressifs ou précoces.

Ces changements ont eu un impact énorme sur les traitements et salaires, et donc sur le niveau de vie des travailleurs et leurs familles (Belser, 2010; Couch, Jolly et Placzek, 2009). Comme les travailleurs licenciés ont souffert de la perte de leurs salaires, la hausse du taux de chômage a exercé une pression à la baisse sur les salaires des personnes employées.
Aux Etats-Unis et dans les pays de l’Union européenne des 27 membres, les salaires ont baissé et les travailleurs à temps plein ont été contraints d’accepter des heures de travail réduites en raison des déficits budgétaires sévères (O’Farell, 2010). Par exemple, les travailleurs en Estonie ont connu d’une année sur l’autre une baisse de 7,4 % du salaire moyen au premier trimestre 2009 (Fondation européenne pour l’amélioration des conditions de vie et de travail, 2010). En Californie, les travailleurs de l’Etat ont perdu 2,01 milliards de dollars en salaires et avantages sociaux pendant l’exercice 2009/10 en raison des trois jours de congé obligatoires par mois que chaque travailleur doit prendre (Jacobs, 2009).

Globalement, on estime que la croissance des salaires mensuels moyens a ralenti, passant de 2,8 % en 2007, à la veille de la crise, à 1,5 % en 2008 et 1,6 % en 2009. Si on exclut la Chine du total, la croissance mondiale des salaires moyens a chuté de 2,2 % en 2007, 0,8 % en 2008 et 0,7 % en 2009. Dans les économies avancées, les salaires réels ont baissé de 0,5 % en 2008 après une hausse de 0,8 % en 2007, et n’ont augmenté que de 0,6 % en 2009. En Europe centrale et orientale (hors UE et de la Communauté des Etats indépendants), les salaires réels ont baissé de 0,1 % en 2009, après une croissance de 4,6 % en 2008 et 6,6 % en 2007. En Amérique latine et aux Caraïbes, la croissance des salaires réels a ralenti à 1,9 % en 2008 et à 2,2 % en 2009, étant de 3,3 % en 2007 (Organisation internationale du Travail, 2011).

Les fortes baisses des salaires réels n’augurent rien de bon pour les efforts de rétablissement nationaux et mondiaux de l’activité économique. Des périodes prolongées de stagnation économique sont souvent précédées par la déflation des salaires parce que les travailleurs ont moins d’argent à dépenser sur les principaux moteurs de croissance, tels que la consommation de biens durables et de services. En plus de réduire la demande intérieure, la baisse des salaires affecte aussi la capacité à rembourser leurs dettes des travailleurs s’étant engagés à des niveaux élevés de consommation grâce à l’utilisation du crédit. Des niveaux élevés de défauts de crédits peuvent affecter sensiblement la santé du système financier. Pour les travailleurs dont les revenus familiaux sont voisins du seuil de pauvreté, une décélération des salaires a le potentiel pour les pousser dans la pauvreté. En outre, les salaires perdus affectent le moral des employés et augmente le stress, deux facteurs qui sont souvent liés à une baisse de productivité chez les travailleurs.

Dans le même temps, le nombre de travailleurs déplacés5 a augmenté dans le monde. Les récessions passées ont montré que, tandis que certains de ces travailleurs peuvent retrouver des emplois dans une économie mondiale en rétablissement, leurs salaires post-récession, en particulier pour les travailleurs âgés, étant quasi certainement beaucoup plus faibles (Rodriguez et Zavodny, 2000). Par exemple, les travailleurs américains déplacés durant la période 1981-1995 qui ont trouvé d’autres emplois ont perçus des gains hebdomadaires réels de 13% inférieurs à leurs gains avant déplacement (Farber, 1997). Cette baisse de rémunération est due à un certain nombre de raisons ;

– Premièrement, les travailleurs licenciés ont tendance à perdre les avantages liés à l’ancienneté avec leurs employeurs précédents.

– Deuxièmement, ils sont souvent confrontés à un marché du travail post-récession nécessitant différents ensembles de compétences.

– Troisièmement, les nouveaux employeurs ne compensent, ni souvent, ni équitablement, les nouveaux travailleurs pour les compétences qu’ils avaient acquises dans l’emploi perdu.

Ainsi, alors que l’économie mondiale a commencé à se redresser, il n’est pas certain que les travailleurs déplacés d’aujourd’hui seront en situation de trouver des emplois pour lesquels ils seront indemnisés à la hauteur de leurs salaires de pré-récession. Tout déficit salarial significatif diminuera leur pouvoir d’achat, et affectera leurs moyens de subsistance quotidienne. Afin d’améliorer leur potentiel de gains futurs, ces travailleurs devront rééquiper leurs compétences professionnelles. De nombreux gouvernements ont été proactifs dans ce domaine, en adoptant un vaste éventail de politiques de formation pour assurer l’employabilité de ces travailleurs.

Les impacts négatifs sur les groupes démographiques et sociaux

Alors que le taux de chômage global a augmenté de seulement 0,6 points de pourcentage de 2007 à 2010, ce chiffre moyen masque des réalités très variées dans les différentes régions, pays et localités concernant la manière dont l’emploi des hommes, des femmes et des jeunes a été affectée par la crise (voir figure II.1). Certains de ces résultats peuvent avoir d’importantes conséquences à long terme pour les individus et les ménages pouvant persister même après que la reprise économique se soit produite.

Globalement, le nombre de chômeurs s’élevait à 118,4 millions en 2010, avec une augmentation de 17 millions depuis 2007, alors que le nombre de femmes au chômage s’élevait à 86,5 millions en 2010, avec une hausse de 10,6 millions depuis 2007 (Organisation internationale du Travail, 2011). Cependant, les femmes ont été affectées non seulement par des niveaux élevés de chômage, mais aussi par le sous-emploi, des bas salaires et une participation réduite dans l’économie formelle. Dans les pays en développement, les évidences indiquent que ce sont les femmes qui ont été le plus négativement affectées dans la population active. La plupart des mises à pied aux Philippines l’ont été dans les zones franches d’exportation, où 75 % des travailleurs sont des femmes. En Thaïlande, le nombre de femmes dans le secteur manufacturier a diminué de 130 000 fin 2008, et les femmes représentaient 63,2 % de la baisse totale de l’emploi dans ce secteur (Newfarmer, 2009). De même, un tiers des 30 000 travailleuses, surtout dans les usines des « maquila » [zone franche]6 au Nicaragua qui produisent des vêtements et des biens d’exportation, ont perdu leur emploi (Green, King et Miller-Dawkins, 2010). Au Moyen-Orient et Afrique du Nord, de fortes divisions entre les sexes sur les plans culturel, social et économique continuent à favoriser les hommes par rapport aux femmes en ce qui concerne la main d’oeuvre. Certains employeurs préfèrent ouvertement des demandeurs d’emploi hommes, tandis que d’autres préfèrent des femmes uniquement pour des travaux peu qualifiés et faiblement rémunérés (Organisation internationale du Travail, 2010c). Dans ces régions, le secteur de l’emploi est dominé par les hommes, et il y a encore moins de possibilités pour les femmes sur un marché du travail contraint (Dhillon et autres, 2009).

Cependant, dans les économies développées, ce sont les hommes pour la plupart qui ont davantage souffert que les femmes, car ils sont concentrés dans les secteurs les plus gravement touchés par la crise, en particulier la construction et la fabrication de biens durables. Aux Etats-Unis et en Europe, plus de 6 millions d’emplois ont été perdus dans le secteur manufacturier, 2,8 millions dans la construction et 2,3 millions dans le commerce en gros et de détail, secteurs largement dominés par les hommes. L’emploi dans ces secteurs continue de baisser davantage et plus vite que ceux qui comptent plus de femmes, tels que le secteur public, la santé et l’éducation (Organisation internationale du Travail, 2010d).

Les femmes ont aussi tendance à être surreprésentées dans l’emploi vulnérable et informel dans la plupart des pays. Elles ont accès à moins de bons emplois de qualité dans l’économie formelle que les hommes. Leurs revenus sont inférieurs, elles sont moins protégées par la sécurité sociale et, en général obtiennent des travaux plus précaires, comme le service domestique et le travail des soins. Beaucoup d’employeurs dans l’économie informelle qui embauchent un grand nombre de femmes ont été touchés par la diminution de la demande, tandis que beaucoup ont profité de la nouvelle situation afin de réduire les droits des employés et leur rémunération. Ainsi, beaucoup de femmes dans l’économie informelle doivent faire face à des pertes d’emplois, une dégradation des conditions de travail et des contrats de travail plus laxistes. La récession mondiale a également affecté les salaires des femmes au moins autant que ceux des hommes. Les données sur les salaires pour les 22 pays indiquent que l’écart entre la rémunération n’a pas changé en 2008. Les femmes ont toujours des salaires représentant environ 80 % du montant de ceux des hommes (Organisation internationale du Travail, 2009a). Toutefois, dans certains pays, l’écart salarial entre les sexes s’est aggravé. Au Royaume-Uni et aux États-Unis, l’écart salarial entre les sexes a augmenté en 2008, inversant les gains des années antérieures.

Les jeunes en tant que groupe ont également été fortement affectés par le chômage, après avoir abordé la crise avec des taux de chômage bien supérieurs à ceux de leurs homologues plus âgés. Le taux de chômage global des jeunes s’établissait à 12,6 % en 2010, en hausse de 11,8 % en 2007 (Organisation internationale du Travail, 2011). Même avant la récession économique mondiale, les jeunes étaient déjà confrontés à une crise de l’emploi et un risque plus élevé de bas salaires. Dans toutes les régions du monde, les jeunes (15-24 ans) ont été plus susceptibles que les adultes d’être au chômage. Cette situation existe au moins depuis le milieu des années 1990, avec un ratio du taux de chômage jeunes/adultes déjà aussi haut que 3,5 en 2003 (Organisation internationale du Travail, 2004b; 2008). Bien que ce ratio ait diminué depuis lors, les premières estimations de ce ratio entre chômage des jeunes et chômage des adultes, le situent tout de même à 2,7 en 2009 (Organisation internationale du Travail, 2010e). Par ailleurs, dans la plupart des régions, sur la période 2007-2009, le chômage des jeunes a augmenté plus fortement que pour les adultes (voir figure II.2) et en 2009, plus de 79 millions de jeunes âgés de 15 à 24 ans étaient au chômage, l’un des niveaux les plus élevés jamais atteint. Le taux de chômage global des jeunes devrait rester à environ 13 % en 2010 (Organisation internationale du Travail, 2011).

Indépendamment des différences observées, tant régionales et qu’au niveau des pays, tout indique qu’en moyenne, les pertes d’emplois induites par la crise ont plus sérieusement et immédiatement affecté les jeunes que les adultes, ce qui suggère que les jeunes sont plus désavantagés en ce qui concerne le placement, les salaires et la sécurité d’emploi.

L’Organisation internationale du Travail (2010e) a observé « des conséquences importantes pour les jeunes, comme cohortes prochaines de nouveaux entrants rejoignant les rangs des chômeurs existants déjà » et a averti du risque « de l’héritage d’une crise de la « génération perdue» composée de jeunes ayant abandonné le marché du travail, ayant perdu tout espoir d’être en capacité de travailler pour une vie décente ». Aussi le marché du travail pour les jeunes est susceptible de récupérer plus lentement que celui des adultes, le nombre de jeunes coincés dans la pauvreté au travail continuera de croître alors que la pauvreté au travail persistera probablement pendant au moins une autre génération. Parmi les jeunes, ce sont les jeunes femmes qui trouvent plus difficilement du travail. Selon les premières estimations le taux de mise au chômage des jeunes femmes en 2009 est à 13,2 % comparativement à celui des hommes de 12,9 % (Organisation internationale du Travail, 2010e).

Le chômage des jeunes, exacerbé par la crise, peut avoir des effets à long terme sur la trajectoire sociale des jeunes, leurs familles et leurs communautés (Fonds monétaire international et Organisation internationale du Travail, 2010). Les diplômés universitaires et des collèges peuvent être affectés négativement en fonction de leur placement dans les entreprises, leurs bénéfices potentiels et les perspectives de mobilité professionnelle. Dans la plupart des cas, les effets négatifs perdureront durant plus d’une décennie avant que ces travailleurs puissent éventuellement passer à un état mieux rémunéré par les entreprises. Des études au Canada et aux États-Unis ont démontré un affaissement des perspectives d’emploi de diplômés au cours de périodes de ralentissement de la croissance économique : les diplômés récents commencent ordinairement dans les entreprises avec un emploi moins attrayant ou prennent tout simplement des emplois peu rémunérés (Kahn, 2009; Oyer, 2006). Par exemple, les étudiants ayant obtenu leur diplôme durant la récession des Etats-Unis des années 1980 ont gagné 7-8 % de moins durant leur première année que ceux qui avaient obtenu leur diplôme dans les temps meilleurs (Kahn, 2009). Nombre de données plus récentes concernant un phénomène relatif au marché du travail similaire récent confirment cette observation (Rampell, 2011). Au Canada, les nouveaux venus sur le marché du travail au cours des récessions passées ont subi de pertes de revenus d’environ 9 % qui n’ont été compensés qu’après environ 10 ans (Oreopoulos, Von Wachter et Heisz, 2006). En outre, les mauvaises expériences précoces sur le marché du travail sapent la valeur commerciale future et le potentiel de gain de ceux qui obtiennent un diplôme pendant les temps durs.

En outre, le chômage de longue durée et le sous-emploi peuvent avoir des effets psychologiques débilitants sur les jeunes travailleurs et les amener à se retirer tout à fait du marché du travail (Organisation internationale du Travail, 2010e). Dans certains cas, la baisse de la participation des jeunes au marché du travail a été compensée par une augmentation de la scolarisation améliorant ainsi l’opportunité de rester à l’école plus longtemps qui aurait pu s’amoindrir avec la dépression des opportunités du marché du travail. Lorsque cela n’a pas eu lieu, c’est la probabilité de l’augmentation du découragement qui s’installe, rendant les jeunes plus apathiques, tant ceux qui cherchent un emploi que ceux poursuivant leurs études. Basé sur cette expérience historique, ainsi que de plus récentes données, la trajectoire des jeunes ayant perdu leur emploi ou intégré le marché du travail pendant une période de crise sont susceptibles de faire face à de plus longues périodes de chômage dans l’avenir, ou de se retrouver arrimés à de bas salaires (Arulampalam, Gregg et Gregory, 2001; Böheim et Taylor, 2002; Gregg et Tominey, 2005; Murray, 2009).

Comme pour les femmes et les jeunes, les travailleurs âgés, les peuples autochtones, les travailleurs migrants et les minorités ethniques et religieuses font également les frais de la dépression du marché du travail. Parmi les différents groupes de travailleurs, les travailleurs migrants étrangers, en particulier les migrants nouvellement arrivés, sont parmi les plus gravement défavorisés et souvent parmi les premiers à perdre leur emploi. Dans de nombreux cas, ils ont investi massivement pour obtenir un travail dans un pays étranger. Par conséquent, le retour à leur pays d’origine n’est souvent pas une option, et ils sont plus enclins à accepter presque n’importe quoi pour conserver leur emploi. Et quand ils ont perdu tant leur emploi que leur permis de travail, ils deviennent illégaux ou sans papiers, contraints de se tourner vers des opportunités de revenus dans l’économie informelle ou de l’ombre.

Pour les groupes autochtones, le chômage a eu tendance à être plus élevé que celui de la moyenne pour la population générale, et cette situation s’est aggravée depuis la crise. En Australie, par exemple, l’écart de taux de chômage entre les populations autochtones et non autochtones est passé de 9,6 à 12,6 % entre 2007 et 2009 (Drapé, 2010).

Les travailleurs âgés qui perdent leur emploi ont tendance à rencontrer plus de difficultés pour trouver un nouvel emploi que les jeunes travailleurs. Au Royaume-Uni, les hommes au chômage dans leur 50ème année avaient seulement une chance sur cinq de retrouver un emploi deux ans plus tard ; plus ils restaient au chômage, moindre était leurs chances de retrouver un emploi. De plus, beaucoup ne peuvent pas se permettre d’attendre pour parvenir à constituer une valeur de leur épargne-retraite suffisante pour les faire vivre (Age Concern et Help the Aged, 2009).

Dans le même temps, les personnes âgées, en particulier dans les économies développées, ont vu leurs revenus diminuer avec la diminution de la valeur de leurs fonds de pension. Dans les pays de l’OCDE, les fonds de pension privés ont perdu 23 % de leur valeur d’investissement en 2008, équivalent à 5,4 billions de dollars au total (Organisation de coopération et de développement économiques, 2009). L’impact de la baisse des pensions privées a été le plus fort dans des pays comme l’Australie, le Danemark, les Pays-Bas, le Royaume-Uni et les États-Unis, où les pensions privées jouent un rôle majeur dans la fourniture du revenu vieillesse. En outre, les régimes de retraite sous-capitalisés sont devenus financièrement vulnérables. Par exemple, aux États-Unis en 2010, pour la première fois depuis les modifications de la sécurité sociale de 1983, le revenu annuel des dépenses de sécurité sociale a dépassé celui des recettes de quelque 29 milliards $ (Congrès des États-Unis, le Congressional Budget Office, 2010).

Pour les personnes âgées dans les pays en développement, dont la plupart ne sont pas couverts par la sécurité sociale ou d’autres régimes de revenu de retraite, la crise financière a augmenté leur vulnérabilité. Bien qu’il y ait peu de preuves concernant l’impact de la crise sur les personnes âgées dans les pays en développement, les données d’enquête sélectionnées deviennent disponibles. Par exemple, l’enquête de l’organisation non-gouvernementale AgeWell auprès de plus de 1500 personnes âgées de 55 ans et plus dans toute l’Inde a révélé que beaucoup de personnes âgées ont pris des mesures pour atténuer les effets de la récession en retournant au travail et en réduisant leurs dépenses sur les équipements de loisirs et de luxe. Les travailleurs âgés du secteur public ont reporté des plans de retraite volontaire. La majorité des personnes interrogées (60 %) possédait des actions et 80 % d’entre eux avaient perdu de l’argent sur leurs comptes avec les opérations sur actions (Alvi, 2009).

Il y a également eu des effets visibles sur les revenus des ménages. Aux États-Unis, la valeur nette du revenu de la famille américaine moyenne a été réduite d’environ 20 %, la plus forte baisse depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale (Warner, 2010). Au Royaume-Uni, durant la période 2007-2009, les revenus réels ont diminué pour de nombreux foyers, particulièrement ceux avec des chefs de famille entre 25 et 34 ans. Les foyers avec enfants ont eu une plus grande diminution du revenu que les ménages sans enfant, tandis que les ménages avec plus d’enfants ont subi une diminution plus importante des revenus que ceux qui avaient moins (Howell, Leaker et Barrett, 2010). Dans les régions en développement, l’augmentation de la pauvreté au travail a réduit les niveaux de revenu des ménages.

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