La légitimité du socialisme à Cuba, par Jesus Arboleya Cervera

"En défendant le socialisme", slogan peint par un Comité de Défense de la Révolution, non loin de la Place de la Révolution à La Havane (photo : Marc Harpon, avril 2011)

source : Progreso Weekly/ Progreso Semanal (hebdomadaire bilingue, Miami), 10 Août 2011

traduit de l’anglais et présenté par Marc Harpon pour Changement de Société

Depuis quelques mois, dans les colonnes de Progreso Semanal, un débat est engagé autour de l’interview de Carlos Saladrigas publiée à La Havane par Palabra Nueva, la revue de l’Eglise Catholique cubaine. Carlos Saladrigas est un entrepreneur cubain-américain, opposé à la Révolution mais qui souhaite vivement contribuer au développement de l’île. Au tout début de ce débat, Jesus Arboleya Cervera, cubain installé dans l’île, avait émis des réserves sur la compatibilité des visées à long terme de Saladrigas avec le projet politique cubain. Face à ces réserves, Ramon de la Cruz Ochoa, de Floride, dans un article daté du 15 Juin, expliquait que le projet politique cubain était nationaliste et « de gauche » mais non pas socialiste, insinuant que « les communistes » auraient voulu l’altérer sans succès. Le débat a donc changé de direction pour porter sur la place et la légitimité du socialisme dans le processus cubain.

Récemment, dans un de mes articles pour Progreso Weekly, j’ai dit que la capacité de résistance montrée durant un demi-siècle confirmait la « volonté populaire » de la majorité des Cubains en faveur du socialisme.

Je continue de croire que c’est la meilleure preuve. Toutefois, pour certains, ce n’est pas suffisant et ils m’opposent le prétendu manque de démocratie d’un régime qui, d’après eux, ne satisfait pas aux « critères démocratiques » exigés dans le monde.

Clairement, nous partons de prémisses différentes quand nous discutons de la légitimité d’un système politique. Néanmoins, j’ai essayé de m’adapter à leur logique pour leur répondre et j’ai alors découvert que le problème ne réside pas dans les prémisses, mais dans l’utilisation de paramètres différents pour les évaluer.

J’ai alors décidé d’entreprendre l’exercice théorique de comparer les instruments formels de la démocratie à Cuba avec la démocratie observée ayx États-Unis, considérée par beaucoup comme la « démocratie parfaite », que les autres nations devraient imiter, de crainte d’être prises en otage.

Pour soutenir le socialisme à Cuba, il y a une Constitution qui a été approuvée par référendum en 1976, par plus de 90% de la population. Pourtant, certains la considèrent moins légitime que la Constitution étasunienne, document aussi sacré que la Bible, bien qu’elle ait été signée par un petit groupe de gens alors que l’esclavage existait encore dans un pays qui n’avait jamais connu de scrutin.

Je ne dis pas que, pour cette raison, la constitution étasunienne n’est pas légitime. En fait, sa légitimité est confirmée par l’histoire du pays, mais le même fait devrait être reconnu quand nous analysons la Constitution cubaine.

La même chose arrive avec les élections. Tandis que le maire de Miami Dade a été récemment élu avec moins de 20% de participation, à Cuba, le vote dépasse toujours 80%.

C’est vrai que le suffrage direct pour élire le président de Cuba n’a pas été mis en place, mais cela revient à l’Assemblée Nationale du Pouvoir Populaire, dont les députés sont élus par un vote direct et secret des électeurs. Mais la même chose se passe aux Etats-Unis où le président peut être élu bien que n’ayant pas reçu la majorité des votes populaires. Cela a eu lieu à de nombreuses reprises, mais cela n’a jamais été considéré comme une preuve d’illégitimité.

Pas même les pires détracteurs du système cubain n’ont avancé qu’il y avait des fraudes dans le processus électoral cubain. Toutefois, il est très courant, aux élections étasuniennes, soit localement soit nationalement, que l’une des parties se plaigne d’être victime d’une fraude. Il suffit de rappeler le scandale monumental créé durant l’élection de George Bush, qui devait beaucoup, bien sûr, aux machinations de l’extrême droite Cubaine-Américaine.

Pourtant, Cuba perd la confrontation, parce que ses détracteurs affirment que les personnes élues sont des « outils du régime », comme si Bush, et plein d’autres, y compris le très populaire Obama, servaient autre chose que les groupes d’intérêts économiques les plus puissants du pays.

Je ne crois pas que le système politique cubain soit libre de défauts, mais ce n’est pas la faute de l’organisation du système électoral, ni de la légitimité des personnes élues. Presque personne ne s’est arrêté pour examiner le fait que, dans ce système, si les opposants avaient eu un soutien populaire, leurs candidats gagneraient dans de nombreuses localités.

Les problème réside dans le fonctionnement du système, où le pouvoir des élus est limité, en particulier à la base, quand il s’agit de répondre aux demandes de leurs électeurs. C’est un problème qu’il faut résoudre, tandis que nous avançons vers une démocratie populaire, avec tout ce qu’implique ce terme. Toutefois, nous ne parlons pas de la démocratie qui caractérise les politiciens américains, une chose si « normale » que personne n’attends d’eux qu’ils tiennent leurs promesses de campagne.

Dans l’esprit des détracteurs, pour légitimer le socialisme à Cuba, nous ne pouvons pas invoquer l’adhésion exprimée dans les manifestations et les référendums, ni même la participation populaire à la défense du pays.

Il s’agit juste de « manipulation » par le gouvernement ou du résultat de pressions, comme si nous, cubains, qui avons en à peine un siècle fait quatre révolutions armées,nous étions des agneaux lâches contrôlés par des dirigeants qui n’ont même pas besoin de nous frapper, comme on voit à la télévision que le font d’autres gouvernements considérés comme parfaitement « légitimes ».

L’argument concernant le développement humain réalisé ne marche pas, parce que l’accès universel à l’éducation, à la santé publique et à la protection sociale, bien qu’ils constituent des aspirations fondamentales des peuples du monde, même dans des pays développés et aux États-Unis mêmes, dans le cas de Cuba sont reconnus comme des « réalisations mineures » du système, pas assez pour expliquer le soutien des cubains pour le socialisme, parce que, apparemment, nous sommes aussi assez stupides.

Parce que ces arguments ne sont pas acceptables pour les fondamentalistes du capitalisme, j’ai choisi d’en utiliser un qui vient d’une source qui me semble irréprochable, parce que c’est le pire ennemi de la Révolution Cubaine, j’ai nommé le gouvernement étasunien lui-même. Il s’agit de la question de savoir pourquoi les États-Unis, qui envahissent n’importe qui, n’ont pas encore décidé d’envahir Cuba.

Une raison en est que les américains sont certains de rencontrer la résistance du peuple cubain, ce qui valide mon principal argument. Mais malgré cela, il est clair que ce n’est pas la capacité militaire de Cuba qui les a dissuadé les forces américaines toujours prêtes et puissantes, mais l’impact politique que la résistance pourrait avoir dans le monde, comme encouragement à la révolution partout.

Ce n’est pas ce que reflète la presse mondiale ni l’opinion de quelques « experts », mais heureusement, les dirigeants étasuniens ne s’appuient pas sur eux pour former leur jugement, et, sur ce point, ils ont été malins, jusqu’ici.

Comme l’ l’intellectuel mexicain reconnu Pablo Gonzalez Casanova l’a affirmé, le socialisme est un projet dont le but est de se fondre dans le communisme, c’est-à-dire dans une société sans classe. En même temps, c’est un processus social pour réaliser cette tâche, donc les erreurs, les inconsistances et les difficultés dans le processus, ne délégitiment pas qualitativement le projet socialiste.

Bien sûr, ce raisonnement est valide pour analyser tout autre projet social, y compris le capitalisme. C’est pourquoi on assiste à une débat idéologique sur la société idéale à rechercher.

Ici réside la difficulté pour que s’accordent les avocats des deux idéologies, de même que les manipulations pour déformer la pratique de façon à disqualifier la théorie. En particulier quand les acteurs du débat sont des dogmatiques des deux bords, parce que l’idéal devient un acte de foi, ce cela les empêche d’analyser le processus avec l’objectivité requise, comme c’est souvent le cas concernant Cuba.

Pourtant, la solution n’est pas d’abandonner la précision, parce que la légitimité ne se réduit pas à la bonté d’une idée, à une l’histoire d’une lutte, ni même aux réussites obtenues, acceptées avec raison comme des droits acquis, faisant partie du quotidiend es gens, toujours plus exigeants.

Ce n’est pas non plus une situation irréversible, mais une situation dialectique, qu’on doit renouveler chaque jour, en avançant sur la voie du développement social et de la construction du consensus populaire, sans lequel le projet socialiste n’est par nature pas soutenable.

Cette voie comporte de nombreux problèmes, mais l’idée d’avancer vers cet idéal est non seulement dans les slogans officiels, souvent contre-productifs, parce qu’ils simplifient le message au point de l’altérer, mais fai aussi partie d’une conscience sociale intégrée à l’identité cubaine.

La culture populaire est aussi un facteur de légitimité du socialisme à Cuba, parce qu’elle le fait vivre dans l’esprit des cubains, même quand certains ne le réalisent pas et quand ‘autres essaient de le nier.

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