Jean Ziegler « Ne parler que du climat est une hypocrisie totale »

source : L’Humanité, 26 Juillet 2011

Jean Ziegler est vice-président du Comité consultatif du conseil des droits de l’homme des Nations unies.

De 2000 à 2008, Jean Ziegler a occupé la fonction de rapporteur spécial pour le droit à l’alimentation des populations du Conseil des droits de l’homme de l’ONU. Il est l’auteur de la Haine de l’Occident.

La réunion de la FAO tire la sonnette 
d’alarme sur la famine qui sévit dans la Corne de l’Afrique en raison de la sécheresse. 
Le facteur climatique explique-t-il à lui seul 
la situation catastrophique ?

Jean Ziegler. Ne parler que de climat est une hypocrisie totale qui élude les vraies raisons de cette catastrophe effroyable. C’est le dernier coup porté aux 12 millions de personnes menacées de famine et aux dizaines de milliers de victimes. La première raison est l’absence de stocks de réserve. Cette sécheresse dure depuis cinq ans. Depuis, les récoltes sont déficitaires. Dans n’importe quel pays, il existe des réserves alimentaires. Les États se préparent en cas de catastrophe. En Somalie, Érythrée, Kenya, Éthiopie, Djibouti, les greniers sont vides. 
Ils le sont parce que les prix alimentaires (aliments de base c’est-à-dire riz, maïs, céréales qui couvrent 75 % de la consommation mondiale) ont explosé en raison de la spéculation des hedge funds et grandes banques. Les spéculateurs financiers ont perdu des milliers et des milliers de milliards de dollars lors de la crise financière de 2008 et de 2009. Ils ont quitté les Bourses de papier valeur et ont migré vers les Bourses des matières premières agricoles. Légalement, avec les instruments spéculatifs ordinaires, ils réalisent des profits astronomiques sur les aliments de base. Actuellement, la tonne de blé meunier est à 270 euros. Il y a an, elle était de moitié. La tonne de riz a plus que doublé en un an et le maïs a augmenté de 63 %. Les pays pauvres ne peuvent donc même plus acheter les aliments à même de constituer des réserves. Ils sont impuissants lorsque la catastrophe arrive. La deuxième cause profonde est le surendettement de ces pays. Le service (intérêt et amortissement) de la dette étrangère est tellement élevé qu’il absorbe pratiquement tous les revenus des États et les rend incapables d’investir dans les infrastructures notamment agricoles. Un exemple : seulement 3,8 % des terres arables éthiopiennes sont irriguées alors qu’en Europe, elles le sont à 60 %. L’Éthiopie n’a pas l’argent nécessaire pour puiser l’eau. Aujourd’hui, la nappe phréatique se trouve à 60, 70 mètres sous terre en raison de la sécheresse et, de ce fait, rend inopérantes les méthodes traditionnelles pour lever l’eau.

De nombreuses ONG tirent la sonnette d’alarme quant aux promesses non tenues des États en matière d’aide. 
Quelle est votre réaction ?

Jean Ziegler. Les gens meurent par manque d’argent. Il est extrêmement simple de faire revenir à la vie un enfant gravement sous-alimenté avec de la nourriture thérapeutique intraveineuse. Mais, comme pour les biscuits vitaminés, l’argent fait défaut. Un seul chiffre : le Programme alimentaire mondial (Pam) avait un budget ordinaire planétaire de 6 milliards de dollars. Il a été réduit à 2,8 milliards, soit plus de la moitié parce que les pays riches ne payent plus leurs cotisations. Regardez l’absurdité : jeudi dernier, les États européens de l’euro ont mobilisé 162 milliards d’euros pour sauver les banques détentrices de la dette grecque. Dans le même temps, à Dadaab, au Kenya, le plus grand camp de réfugiés ne peut même plus accueillir des personnes au bord de l’effondrement.

Entretien réalisé par Cathy Ceïbe

Un commentaire

  1. Une personne honnête, quelle que soit son obédience, aura fait le même constat de ces drames modernes, aura fait le même état de lieux des effets néfastes de la mondialisation et de l’exploitation sauvage du système capitaliste. En attendant le Rambo Sarkozy savoure sa réussite sanguinaire en Libye pour la présenter avec joie aux bons électeurs français. Et les victimes innocents du bombardement, ils n’en ont cure.


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