La catastrophe imminente : on efface tout et on recommence… par danielle Bleitrach

source : Histoire et société

Dans ces temps où l’on se dirige vers l’échéance d’un sytème, sera-t-il en capacité une fois de plus de faire payer à la planète son accumulation dévastatrice j’ai quelques rendez-vous que je ne voudrais pas rater, diversion? Et si cette diversion nous parlait de l’essentiel.

Il y a d’abord une exposition qui dure jusqu’au 4 septembre, celle de la rencontre entre Paul Klee et le groupe Cobra à Berne dont le musée est déjà consacré à paul Klee.  Paul Klee  y est mort  en exil en 1940, il a dû quitter son pays l’Allemagne parce que les nazis au pouvoir à partir de 1933 l’ont traqué pour « bolchevisme culturel ». Quant au groupe Cobra (Appel, Constant, Corneille et Dotremont sous l’acronyme de Copenhague, Bruxelles et Amsterdam) il s’agit d’un groupe de néérlandais qui en 1948 (la guerre froide est là, Hiroshima a eu lieu le 6 août 1945) se revendique de Paul Klee parce qu’il veulent retrouver l’acte fondateur de l’art,  l’enfance irrespectueuse, inventive de l’humanité, le temps  ou comme chez Klee le dessin était écriture, musique, où l’humain se cherchait en dessinant d’admirables figures et en plaquant ses mains sur les parois des grottes Nous ne sommes pas si loin d’un Terrence Malik, même si ce dernier a perdu un peu de l’innocence enfantine de cette époque, si en tant qu’Américain il a passé la ligne rouge: de la guerre dans la nature à la guerre à la nature. Mais il n’est pas loin de Spinoza, la seule prière possible est non pas dans la crainte de dieu mais dans la connaissance de l’univers, ce qu’est l’être humain dépend du cosmos et je connais rien de plus passionnant, de plus esthétiquement parfait que les simulations actuelles sur l’univers des astrophysiciens… Loin d’être le mystique new age que l’on veut faire de lui, Terrence malick tente comme tous les grands créateurs de produire un univers à la dimension de ce fabuleux spectacle que nous restitue l’observation du temps depuis le bing bang dans lequel apparaît ce foetus puis un pied d’enfant… Il y a tant et tant de choses inconnues et l’art est une incitation à cette prière qu’est la connaissance du flux infini de la matière à laquelle nous appartenons. Aujourd’hui il y a un instrument appelé Kepler qui est chargé dans les ténèbres de détecter les planètes dans d’autres galaxies et mieux encore de distinguer entre les gazeuses inhabitables des rocheuses, distinguer une zone habitable comme la notre… Nous sommes à l’aube d’une grande aventure derrière kepler. Souvenez-vous Kepler  dont la mère fut brulée comme une sorcière et qui découvrit le mouvement des planètes. Marx disait qu’il avait deux références Kepler qui découvrit le mouvement des astres et Spartacus qui mena les esclaves à la révolte…

Nous avons peur et nos artistes peignent dans l’obscurité un message pour l’avenir…

J’attends, j’espère, bientôt un documentaire  qu’un autre Allemand Werner Herzog a consacré à la grotte Chauvet, aux plus anciens dessins jamais découverts . Le titre est La grotte des rêves perdus. Lascaux a du fermer parce trop de visiteurs mettaient en péril le chef d’oeuvre, elle a été reproduite un peu plus loin. C’est ce qui est en train d’advenir à la grotte Chauvet et il est probable que ce documentaire sera le seul autorisé. Nous avons tous vu des photographies des dessins de la grotte et nous avons été frappés par la qualité du trait: ce qui permet d’identifier la perfection du dessin de Picasso à celui d’un Raphaél est déjà là, à l’aube de l’humanité. Ce que la caméra va peut-être nous restituer  est la relation entre cette perfection du trait et la grotte elle-même, ses stalagtites et ses stalagmites, l’ossuaire des ours. C’est même cela qui est le plus dur à reproduire: cette intime liaison entre ce décor, la représentation et la perception qu’en avaient ce  les êtres humains dessinant ces animaux, plaquant leurs mains contre la paroi. Ils étaient grands (environ 1m80). Qui pourra jamais  dire la raison pour laquelle ils ont inscrit ces présences dans le coin le plus obscur de la grotte ? Celui qui s’y risquerait, un positiviste quelconque, ne ferait que plaquer sa propre vision et pourtant il ne faut jamais renoncer à la connaissance comme ce n’est que trop la mode, le post moderne. Il y a là une contradiction parmi tant d’autres: ne plus accepter que notre histoire soit sur un vecteur dont l’homme blanc serait l’achévement, le maître étalon et pourtant ne pas renoncer à la science, à la connaissance, trouver les voies de l’universel dans la diversité, lier la microhistoire à la macrohistoire, aux longues durées, repenser en fait notre vision de l’humanité. J’espère que la caméra ne répondra pas mais qu’elle nous fera sentir les lacunes de notre propre regard, l’important est qu’elle introduise le doute sur ce que nous croyons voir et connaitre.

Non seulement pour ne pas trahir ces êtres d’un passé si lointain qui nous ont envoyé ce message par delà les millénaires mais pour nous donner la possibilité de douter nous mêmes sur ce que l’on nous invite à comprendre. Pour entamer un peu cette incroyable vulgarité dans laquelle nous nous complaisons. Parce nul n’a paru remarquer à quel point le tueur de masse d’Oslo était « normal ». J’ai placé des photos de lui non avec son arme mais déguisé en policier d’opérette couvert de médailles et en franc maçon, on se serait cru dans Gala ou dans un quelconque love story… C’était non seulement criminel, absurdement criminel mais d’une laideur banale, celle qui s’étale sans le moindre doute partout dans nos villes et nous emplit de certitudes factices pour que les choses restent en l’état…

La main inscrite sur la paroi comme un dessin de Klee invente des signifiants inconnus pour nous parler de notre humanité en péril: on efface tout et on recommence…

Enfin j’ai eu beau être trés en colère contre sa sortie cannoise j’attends Melancholia de Lars Von trier… Je n’arrive pas à croire que Lars Von Trier soit ni nazi, ni antisémite… Et ce n’est pas comme dans l’affaire Polanski vu par notre ministre parce qu’un auteur aurait tous les droits, mais parce que ce type vit comme pas mal de grands créateurs de notre époque dans l’idée de la catastrophe imminente, sans moyen de la conjurer, parce qu’il est un mélancolique lui-même, alcoolique, dépressif(1). Peut-être rêve-t-il d’être le chef d’orchestre ou d’appuyer sur le bouton qui fera exploser tout ça…  Mais c’est surtout quelqu’un de totalement paumé, je viens de lire son interview dans le dernier numéro des Cahiers. Il explique en long en large pourquoi il n’aime pas Melancholia.  » Ala fin de l’entretien, il confie que s’il n’aime pas Melancholia, c’est peut-être aussi à cause de ce qui s’est passé là-bas. Il semble visiblement trés ému et nous remercie de n’avoir parlé que du film et de rien d’autre. » p.37    Il explique d’ailleurs que tous les arts qui l’intéressent sont liés à la mélancolie et que la mélancolie est le don de la dépression mais  qu’il se reproche justement de ne pas être allé assez loin dans la Melancolie, dans la douceur qu’il y a dans la destruction.

Dès la première image,  il est question de regard, celui de Kirsten Dunst, celui de la mélancolie, les yeux sont vides, derrière il y a seulement la mort tandis que du ciel tombe une pluie de cendres et Wagner fait dans l’apocalypse… Oui mais voilà le romantisme ne l’inspire pas, il affirme que c’est une déviation de la mélancolie comme des vagues qui reviennent sans cesse…Comme le délire paranoïaque est sinon la guérison du psychotique à tout le moins une manière d’être, d’exister, la mélancolie qui est un deuil sans perte réelle et dont  l’ojet  devient narcissique en privilégiant alors la haine, la destruction mécanisme qu’illustre assez bien le tueur d’oslo dans le passage à l’acte… La mélancolie est une manière de sortir du néant de la dépression à laquelle nous voue le monde dans lequel nous sommes. Au début du film, il y a le mariage ce qui devrait être un moment de bonheur confronte la mariée à son vide et il n’y a pas d’issue parce que nous ne sommes rien, voués à l’aléatoire de l’anéantissement, dans la solitude des espaces infinis une planète nommée Melancholia vient en finir avec l’erreur que représente l’humanité… Lars Von trier a pour habitude d’inventer des personnages qui sont lui et de les faire jouer par des femmes à qui comme le disait Bjork il vole son âme. Ce n’est pas quelque chose de l’ordre de ce que Clouzot a fait subir à Romy Schneider, mener une interprête en la sadisant jusqu’à la décomposition, non ne pas se poser la question de ce qu’est une femme mais faire jouer à une actrice le profond mal être du metteur en scène.

Je vais aller voir ce film dès sa sortie le 10 août, je vous promets que je ne vous parlerai que du film et de rien d’autre… Parce que sur ce blog, je me suis engagée dans un projet: il manque selon moi une dimension à la résistance. De pseudo intellectuels font de la politique et souvent ce n’est que du mauvais journalisme alors je voudrais partager tout un monde de création, d’interrogations, de la théorie, de l’histoire… Faire oeuvre de vulgarisation, mieux comprendre le passé, le présent pour contribuer à ce que se dessine un autre avenir. Il fut un temps où Paul Klee dut s’exiler pour bolchevisme culturel… L’élan né de la Révolution d’Octobre a sans doute terminé sa course bien que chaque Révolution parte de ce qui n’a pas été accompli dans la précédente et il est urgent de tenter de saisir ce qui se dessine dans le coin le plus obscur de la grotte dans laquelle l’humanité est là aujourd’hui, le coin le plus obscur étant pour moi celui de ce bateau surchargé de cadavres fuyant la Libye et cherchant une île comme jadis Ulysse, il est là ce vide de l’humanité, ce deuil qui ignore les morts réelles et se retourne en mélancolie narcissique ou un tueur fou tue méthodiquement ses compatriotes en ayant peur de l’invasion des cadavres…

Mais c’est parce que nous avons peur d’affronter l’aventure qui nous attend celle de Kepler et de Spartacus…

Danielle Bleitrach

(1) Non sans naïveté je crois que le plus simple eut été qu’au lieu de rester pétrifiées à le regarder s’enfoncer soit Charlotte Gainsbourg, soit Kirsten Dunst protestent en lui disant que ce qu’il dit est inommable mais il y a  dans ce silence et dans l’indignation ultérieure, le lynchage, quelque chose qui relève de l’échange réel impossible, de l’affrontement différé pour atteindre le ragot médiatique suivi alors comme dans le cas de Dieudonné de la déchéance politique la plus vile. A ça aussi je voudrais pouvoir échapper.

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