Le Pakistan « puni »au Pipelinistan, par Pepe Escobar

Le futur gazoduc IPI, dans l'hypothèse où l'Inde s'engagerait dans le projet.

source : Asia Times online, 13 Juillet 2011

traduit de l’anglais par Marc Harpon pour Changement de Société

Avant la fin 2011, le Pakistan commencera à travailler sur sa portion du gazoduc IP (Iran-Pakistan) d’après Asim Hussain, le ministre fédéral pakistanais pour le pétrole et les ressources naturelles. Les 1092 kilomètres de gazoduc du côté iranien sont déjà en place.

L’IP, également connu comme « le gazoduc de la paix » était conçu au départ comme IPI (Iran-Pakistan-Inde). Bien qu’elle ait extrêmement besoin de gaz pour son expansion économique, l’Inde, confrontée à une immense pression de la part des administrations George W. Bush – et Barack Obama- ne s’est toujours pas engagée dans le projet, même après que l’accord presque miraculeux pour sa construction a été signé en 2008.

Plus de 740 millions de mètres cubes de gaz par an commenceront à se déverser vers le Pakistan depuis le champ géant de North Dome dans le Golfe Persique en 2014. C’est un développement capital dans les « guerres » du Pipelinistan en Eurasie. L’IP est un nœud majeur dans la tant vantée East Asian Security Grid- l’intégration énergétique progressive de l’Asie du Sud-Ouest, de l’Asie du Sud, de l’Asie Centrale et de l’extrême Orient, qui est le mantra suprême que répètent des acteurs aussi divers que l’Iran, la Chine, l’Inde et les « stans » de l’Asie Centrale.

Le Pakistan, énergétiquement pauvre, est un consommateur avide de l’Asian Security Grid. Devenir un pays de transit pour l’énergie est la chance de sa vie pour devenir, d’État presque râté, un « couloir énergétique » vers l’Asie et, pourquoi pas, les marchés mondiaux.

Et étant donné que les gazoducs fonctionnent comme des cordons ombilicaux, le cœur du problème est que l’IP (et peut-être demain l’IPI) fera beaucoup plus que n’importe quelle forme d’ « aide » étasunienne (ou ingérence ouverte) pour stabiliser la moitié pakistanaise du théâtre Afghanistan-Pakistan des opérations d’Obama, et pourra même libérer le pays de son obsession de l’Inde.

Un autre axe du mal ?

Ce développement du Pipelinistan peut être l’explication profonde de ce que la Maison Blanche a annoncé dimanche dernier qu’elle repoussait à plus tard les 800 millions de dollars d’aide militaire à Islamabad- plus du tiers des largesses de ce genre que le Pakistan reçoit des États-Unis.

L’industrie antipakistanaise qui fleurit à Washington peut bien raconter que c’est une punition liée à la saga sans fin d’un Oussama Ben Laden accueilli si près de Rawalpindi/Ilsamabad. Mais la mesure peut suggérer un certain désespoir- et de plus elle ne contribue en rien à convaincre l’armée pakistanaise de suivre aveuglément le programme de Washington.

Lundi, le Département d’État des États-Unis a souligné qu’encore une fois Washington attendait d’Islamabad qu’elle fasse plus en matière de contre-terrorisme et de contre-insurrection- sans quoi elle ne récupérerait pas ses « aides ». Le double langage diplomatique habituel sur la « relation gagnant-gagnant de collaboration constructive » garde la vedette- mais cela ne parvient pas à cacher la méfiance croissante des deux côtés. L’armée pakistanaise a confirmé officiellement qu’elle n’avait reçu aucun avertissement préalable à la « suspension ».

Pas moins de 300 millions des 800 millions de dollars bloqués étaient destinés aux « entraîneurs américains »- c’est-à-dire à la brigade anti-insurrectionnelle du Pentagone. De plus, Islamabad a déjà demandé à Washington de ne plus lui envoyer ces gens ; le fait est que leurs méthodes sont inutiles pour combattre les talibans pakistanais et les djihadistes liés à Al-Qaida basés dans les zones tribales. Sans parler du fait que la méthode préférée des États-Unis consiste de toute façon cà envoyer des drones-tueurs.

Le mur de la méfiance est condamné à atteindre les proportions dignes de l’Himalaya/Karakoram/Pamir. Washington voit seulement le Pakistan dans les termes de la « guerre contre le terrorisme » et de l’antiterrorisme. Depuis la fusion des opérations Afghanistan-Pakistan sous l’administration Obama, la guerre principale de Washington est clairement au Pakistan- non en Afghanistan, où il n’y a qu’une poignée de djihadistes d’Al Qaida.

La plupart des « cibles de choix d’Al-Qaida » sont dans les zones tribales du Pakistan- et elles sont, tout comme les hommes des américains, essentiellement des entraîneurs. Quant à l’Afghanistan, c’est essentiellement une guerre néo-coloniale de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN) contre un mouvement de « libération nationale » de la majorité pachtoune- comme l’a dit le dirigeant taliban Mollah Omar lui-même.

Le collaborateur d’Asia Times Online Saleem Shahzad- assassiné en Mai- a avancé dans son livre Inside al-Quaeda and the Taliban (compte-rendu complet à venir cette semaine) que le coup de maître d’Al-Qaida ces dernières années a été de se relocaliser complètement dans les zones tribales, de renforcer le Tehrik-e-Taliban Pakistan (les talibans pakistanais), et en un mot de coordonner une guérilla pachtoune massive contre l’armée pakistanaise et les américains- comme tactique de diversion. Le programme d’Al-Qaida- exporter son idéologie du califat vers d’autres parties de l’Asie du Sud et de l’Asie Centrale- n’a rien à voir avec les Talibans du Mollah Omar, qui luttent pour reprendre le pouvoir en Afghanistan.

Washington, de son côté, souhaite une Afghanistan « stable » dirigé par une marionnette docile, dans le genre d’Hamid Karzai, de façon à atteindre le Saint-Graal ( depuis le milieu des années 1990) ; la construction du rival de l’IP, le gazoduc TAPI (Turkmenistan-Afghanistan-Pakistan-Inde), contournant le « diabolique » Iran.

En ce qui concerne le Pakistan, Washington souhaite qu’il écrase la guérilla pachtoune sur son propre territoire, sans quoi les zones tribales seront- littéralement- rasées à coup d’attaques aux drones, sans considération aucune de l’intégrité territoriale.

Sans surprise, donc, le mur de la méfiance continuera à s’élever, parce que le projet d’Islamabad n’est pas de changer de si tôt. La politique Afghane du Pakistan considère l’Afghanistan comme un État vassal- avec une très faible armée ( ce que les États-Unis appellent la Force Nationale Afghane) et particulièrement instable, et ainsi incapable de s’attaquer au véritable cœur du problème : la question pachtoune.

Pour Islamabad, le nationalisme est une menace existentielle. Donc l’armée pakistanaise pourrait combattre les guérillas pachtounes du genre de Tehrik-e-Taliban, mais avec beaucoup de précautions ; autrement les pachtounes des deux côtés de la frontière pourraient s’unir et lancer une action pour déstabiliser pour de bon Islamabad.

D’un autre côté, ce que veut Islamabad pour l’Afghanistan est le retour des talibans- comme au bon vieux temps de 1996-2001. C’est le contraire de ce que veut Washington ; une occupation de long terme, de préférence par l’OTAN, de façon à ce que l’alliance puisse protéger le gazoduc TAPI, s’il est jamais construit. De plus- du point de vue de la doctrine du Pentagone de la suprématie totale, il est impensable pour Washington de perdre son réseau clé de bases militaires afghanes si proches de la Chine comme de la Russie.

Ce qui se passe en ce moment est une guerre de positions compliquée. La politique afghane du Pakistan- qui implique aussi de contenir l’influence indienne en Afghanistan- ne changera pas. Les talibans afghans continueront d’être encouragés comme de potentiels alliés de long terme- au nom de la doctrine inamovible de la « profondeur stratégique » [strategic depth]- et l’Inde continuera d’être regardée comme une priorité stratégique.

Ce que l’IP fera c’est juste d’enhardir encore plus Islamabad- avec à la fin la transformation du Pakistan en un couloir clé pour le transport du gaz iranien et utilisant par ailleurs le gaz pour ses propres besoins. Si l’Inde se décide finalement contre l’IPI, la Chine est prête à entrer dans le jeu- et à construire une extension de l’IP, parallèle à l’autoroute de Karakoram et allant jusqu’à Xinjiang.

Dans tous les cas, le Pakistan gagne- en particulier avec l’augmentation des investissements chinois. Ou avec une « aide » militaire chinoise. C’est pourquoi la « suspension » des fonds de l’armée pakistanaise par Washington n’est pas vouée à trop titiller Islamabad.

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