Les dirigeants, les « dissidents » et le peuple, par Marc Harpon

La Havane, le 16 Avril 2011, l'anniversaire de la victoire de La Baie des Cochons (photo : Marc Harpon)

Le préjugé anticommuniste fait qu’on oublie, involontairement de se renseigner sur les « dissidents » et qu’on ne cherche jamais à savoir ce que fait le gouvernement cubain pour assurer le bien être de la population. Le résultat est qu’on a une image biaisée de la réalité cubaine. De plus, on réduit la Révolution à ses dirigeants historiques en oubliant que, pour le meilleur et pour le pire, elle est l’affaire des masses. Une amie cubaine m’a dit une fois : « nous avons fait des erreurs qui ont contribué à la situation de notre agriculture ». « Nous », dit-elle, parce que la Révolution, ce n’est pas seulement Fidel. La Révolution, c’est la relation tantôt houleuse tantôt heureuse d’un peuple avec lui-même.

Tout n’est pas rose à Cuba, et aucun révolutionnaire n’a jamais prétendu le contraire.

Le salaire moyen est relativement bas, même s’il est compensé par les programmes sociaux du gouvernement socialiste. Ces programmes sociaux eux-mêmes ne fonctionneraient pas sans un engagement et un combat permanent et de l’Etat et des travailleurs du service public. Les difficultés économiques sont telles que des gens sont par exemple forcés de renoncer à leur carrière d’enseignant pour devenir guide touristique ou fonder une autre activité de cuentapropista.

A La Havane, lorsqu'il y a des manifestation, les rues éloignées du parcours sont remplies d'autobus vides, qui attendent les millions de marcheurs venus de tout le pays. (photo : Marc Harpon)

Dans certains quartiers de La Havane, singulièrement à Habana Vieja, un tiers des habitants vivent dans des conditions inadéquates et, si vous allez dans les campagnes, vous verrez que, malgré le médecin et l’instituteur, signes de la détermination de la direction de la révolution à assurer le bien-être populaire, les choses sont loin d’être simples. J’arrête là la liste des problèmes. Vous les connaissez forcément, vu que, vos médias dominants, ou parfois même les récits partiels et partiaux d’un ami parti abuser de la faiblesse morale d’une ou deux jineteras, ne vous parlent jamais que des difficultés. Personne n’hésite d’ailleurs à les exagérer, et chacun s’efforce toujours de ne jamais les remettre en perspective, ce qu’autoriserait une simple comparaison de Cuba avec le reste de l’Amérique Latine, où, la pauvreté, la vraie, existe encore.

Ce qui m’intéresse ici, c’est l’autre élément central des stratégies médiatiques de décrédibilisation de Cuba. On parle sans cesse des difficultés, et on fait couler toute l’encre possible sur des gens qu’on présente comme ceux qui les combattent. Jamais donc il n’est question des efforts immenses faits par Cuba pour acquérir les devises sans lesquelles il est impossible de s’approvisionner sur les marchés mondiaux pour satisfaire les besoins de la population. On ne parle jamais non plus du combat permanent pour « substituir importaciones », remplacer les importations par des produits nationaux moins coûteux. Du SUFRACEN, avec lequel on traite le problèmes respiratoires des nouveaux nés, à la rénovation du port de Cienfuegos, en passant par les prototypes de fauteuils à dialyse inventés par la société Ludema de Las Tunas, ou l’inventivité énergétique héritée de la Période Spéciale, Cuba est engagée dans une stratégie visant à contrôler ses dépenses pour mieux les garantir sur le long terme.

En même temps qu’on salit le gouvernement cubain, on blanchit systématiquement les « dissidents ». L’opposant bénéficie d’une présomption d’innocence à vie. C’était déjà le cas exemplaire d’Armando Valladares. Condamné pour avoir tenté de poser des bombes dans les années 1960, il s’est mis à écrire des poèmes dans sa prison. Lorsque la presse européenne s’est emparée de son affaire, Valladares, de terroriste devenu « poète », c’était transformé en poète tout court. Si le « régime » vousveut du mal, c’est forcément que vous êtes innocent, surtout si, comme Valladares, vous essayez d’apitoyer la communauté internationale en vous faisant passer pour un tétraplégique/ Si on vous prend la main dans le sac à tenter de tuer quelqu’un, convertissez-vous à l’anticastrisme et votre « affaire » se changera magiquement en une manipulation de la « dictature » pour faire taire un « militant des droits de l’homme ». Cela explique pourquoi le public français n’a guère entendu parler des récentes actions héroïques des prétendus « destierrados » accueillis par l’Epsagne après des pour-parlers entre Cuba et l’Eglise catholique. Prisonniers à Cuba, pour des délits non pas d’opinion mais d’effectives violations de la législation cubaine- du délit de droit commun à la collusion avec une puissance étrangère hostile, ces gens s’attendaient à avoir la belle vie en Europe. Personne en France ne sait quel chef d’accusation a été retenu contre les ‘dissidents » qui posent ajourd’hui des problèmes en Espagne. Personne ne sait non plus quelles pièces avaient été produites à leur procès, mais tout le monde sait ou prétend savoir qu’ils sont d’honnêtes défenseurs des droits de l ‘homme, et non des mercenaires rémunérés pour les activités.

Mais ce n’est pas ainsi que les choses se passent. Certains (et parmi eux une des « Dames en blanc ») se font expulser de leurs centres d’hébergement, pour des faits graves : introduction d’armes blanches, agressions, refus de travailler…Quelques uns ont même déjà entamé une…grève de la faim, au nom des « droits de l’homme », alors même que les contre-révolutionnaires cubains bénéficient d’un traitement de faveur par rapport aux autres immigrés et réfugiés hébergés dans les mêmes centres espagnols. Malheureusement pour les citoyens français, rien de ce qui peut remettre en question la crédibilité des « dissidents » n’a droit de cité dans les médias. C’est ainsi que jamais il n’est fait mention du passé de délinquant de ces personnes. Orlando Zapata Tamayo, décédé en 2010 des suites d’une grève de la faim, une fois devenu, alors qu’il était déjà en prison, un « opposant » à la « dictature » castriste, a bénéficié, à l’échelle des médias internationaux, d’un effacement total de son casier judiciaire, pourtant chargé (agressions, troubles à l’ordre public).

Le peuple dans la rue le 16 avril 2011 (photo : Marc Harpon)

On occulte systématiquement ce qu’il y a de bon concernant le gouvernement cubain, et ce qu’il y a de mauvais concernant les « dissidents ». Le résultat ? C’est que le public a du mal à comprendre pourquoi le peuple cubain ne se révolte pas contre la méchante dictature castriste. Les 2 000 000 de membres du Parti Communiste de Cuba et les 800 000 membres de l’Union des Jeunes Communistes de Cuba sont inexplicables à partir de la grille d’analyse des médias dominants. C’est d’ailleurs pourquoi elle ne les mentionne jamais. C’est aussi pourquoi, lorsqu’il est question de Cuba, tout se limite aux dirigeants et aux dissidents. On essaie de faire passer le peuple pour la masse passive mobilisée de force qui plaît tant aux amateurs d’abstractions philosophiques comme le concept de « totalitarisme ».

Le peuple, traversé de débats, mais insensible à une contre-révolution dépourvue de tout soutien interne, a connu et connaît encore d’immenses déceptions. Mais, il continue de participer aux marches populaires, pour dire son adhésion à l’idéal patriotique et socialiste incarné par Fidel. Il continue de se déplacer massivement aux élections, avec des taux de participation de plus de 90%. Ce peuple, pour les médias, n’existe tout simplement pas. Le 16 avril dernier, alors que je participais, avec des centaines de milliers de cubains, à la grande marche révolutionnaire pour l’anniversaire de la Baie des Cochons, les seules images retransmises à la télévision française, à ce qu’on m’a dit, ne montraient que le discours- certes historique- de Raul.

source : Changement de Société

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