In politics, money really matters, par Marc Harpon

Des manifestants avant le vote de la loi légalisant le mariage homosexuel dans l'Etat de New York.

Le 24 Juillet prochain, le mariage homosexuel sera légal dans l’Etat de New York. C’est un énorme pas en avant pour l’égalité des droits entre couples homos et hétéros, accompli par un gouverneur démocrate, c’est-à-dire, du point de vue des anglo-saxons, « de gauche ».

Les Etats-Unis d’Amérique ont subi la faiblesse et le retard de leur mouvement ouvrier. En effet, avec la conquête de l’Ouest, les patrons de l’Amérique industrielle ont fait face à un risque permanent de pénurie de main d’œuvre. L’immigré fraîchement débarqué d’Europe pouvait espérer

obtenir des terres nouvellement volées aux peuples indigènes, comme l’ouvrier né aux Etats-Unis. Pour fixer la main d’œuvre, il a fallu faire des choix, notamment en matière de salaires,relativement favorables aux travailleurs. D’où une certaine immaturité du prolétariat étasunien, renforcée ensuite par la peur du rouge et la chasse aux sorcières de la guerre froide.

 

C’est ce qui explique pourquoi la gauche étasunienne a toujours eu un très faible « surmoi marxiste », comme dirait un social-traître à la française. Tout naturellement, sa critique de l’ordre établi s’est orientée vers les questions d’ordre sociétal, puisque la question sociale n’avait pas pu être portée comme elle l’a été dans notre pays, qui reste encore dans l’histoire comme celui où est né le premier pouvoir ouvrier, la Commune de Paris.

Quand le mouvement ouvrier est immature, l’intellectuel petit-bourgeois l’est aussi. Il n’a rien à se mettre sous la dent, s’il veut faire carrière dans la crise d’adolescence, ou plutôt, il est condamné à partir des problèmes de sa classe sociale et ne peut résoudre ceux du reste de la société que pour autant que les siens propres frappent également les autres groupes sociaux. Le rejet de l’ordre établi prend la forme puérile du rejet de papa et de sa veille morale puritaine, surtout quand papa entrave la libido de son petit intellectuel de rejeton.

Il est clair que la légalisation du mariage homosexuel est une avancée sociétale. Mais la façon dont elle s’est faite dans l’État de New York est symptomatique des pathologies de la politique étasunienne et, puisque notre France s’américanise, symptomatique aussi de l’avenir politique qui est le notre, sauf heureux cataclysme révolutionnaire…ou nucléaire.

Evelyn M. Rusli, du New York Times, s’entretient dans la vidéo disponible ici avec son collègue Michale Barbaro sur les coulisses de la réforme.

Le gouverneur Andrew Cuomo, démocrate, n’aurait manifestement pas mené à bien son projet sans l’aide financière de dirigeants de Wall Street, parmi lesquels Paul Singer, mécène du très libéral Manhattan Institute for Policy Research. Ces hommes d’affaires milliardaires se sont personnellement impliqués dans la campagne, alors qu’ils sont généralement de gros contributeurs du côté du Parti Républicain, dont ils sont membres.

« In politics, money really matters », dit Barbaro dans un cynisme maquillé en lucidité adulte- la même lucidté adulte qui fait que Wall Street peut affamer la planète sans qu’on s’en émeuve. Finalement, pour avoir les mêmes droits que leurs concitoyens hétérosexuels,les travailleurs gays

de l’État de New York, ont du attendre qu’un fils de milliardaire veuille se marier à une personne de même sexe. Le soutien de Singer, en effet, s’explique par le fait que son fiston ait du changer d’Etat pour s’unir légalement à son compagnon. En anglais, cela s’appelle democracy. Nous autres

français, quand papa paye une loi adaptée aux envies de fiston, nous appelons cela de la ploutocratie.

Il y a également des raisons politiques à ce ralliement de républicains à un projet initialement formé par des démocrates. Michael Barbaro a tout à fait raison de mentionner que Paul Singer est simplement conséquent, dans la mise en œuvre des prémisses du libéralisme.

Vouloir le moins d’Etat possible, c’est aussi vouloir « mettre le gouvernement hors de la chambre à coucher » dit Michael Barbaro. La mode du tout sociétal, qui réduit la gauche au mariage homosexuel et à la légalisation des drogues douces, morcelle la pensée sur le mode des cultural studies et de leur goût immodéré pour la diversité (African American Studies, Gender Studies, Women Studies, Gay and Lesbian Studies…), partage les prémisses à partir desquelles se fonde l’idéologie de l’adversaire, le libéralisme économique.

Ce que fait l’État de New York est admirable. Ce qui ne l’est pas, c’est la façon dont il le fait.

source : Changement de société

2 commentaires

  1. Que le progrès soit aussi le résultat d’actions malintentionnées (ou pas tout à fait bien intentionnées), c’est tout à fait normal, et en un sens, assez encourageant.
    Qu’il soit aussi le résultat de motivations imparfaites (« Le rejet de l’ordre établi prend la forme puérile du rejet de papa et de sa veille morale puritaine »), je ne vois pas ce que cela a de dérangeant, et surtout – mais je sais que ce n’est pas du tout ce que tu dis – je ne vois pas en quoi cela justifierait ladite morale de papa.
    Je précise ça car je voudrais seulement rappeler que cette rhétorique qui consiste à discréditer cette forme imparfaite de progressisme (en effet empreinte de libéralisme) est typique de la rhétorique réactionnaire, qui n’a certes pas du tout les mêmes fondements que ta pensée marxiste, mais qui empreinte tout de même d’un point de vue psychologique et linguistique exactement la même logique (je comprends aussi que toi tu es conséquent et sincère et qu’eux sont des usurpateurs).
    Le progressisme étatsunien est certes très critiquable; mais il vaut toujours mieux à mes yeux que la critique réactionnaire de ce progressisme qui ne s’exprime presque jamais sincèrement, mais qui se fonde presque toujours sur des arguments qui s’y opposent dans les faits (notamment des arguments révolutionnaires, « anti-bourgeois », stigmatisant la ploutocratie, les fils à papa – en France on dirait « bobo » etc). Évidemment, cela ne signifie pas que toute utilisation de ce type d’argument dénote ce genre d’intentions.
    Mais cette rhétorique (avec ses connotations, avec ce qu’elle véhicule dans les inconscients) contient des pièges…dans lesquels tombent effectivement de nombreux marxistes français. Qui se retrouvent au final pas assez armés contre le racisme, le sexisme, l’homophobie (maladies aussi du capitalisme), obnubilés qu’ils sont par la critique de tout ce qui leur semble plus ou moins bourgeois. Certains sont même franchement racistes, franchement sexistes et franchement homophobes.
    C’est pourquoi je suis en revanche en désaccord total avec ta conclusion où tu évoques les « cultural studies »: ce n’est pas parce qu’une certaine forme (minoritaire en réalité) de libéralisme se retrouve dans certaines de ces analyses, que celles-ci sont toujours plus ou moins complices du libéralisme en général, qui lui, se révèle dans les faits plutôt soutenu par des individus favorables ( de manière inconséquente, illogique, je te le concède – mais il faut prendre acte du réel ! ) à la morale de papa et à un certain rôle de l’état (« la main droite de l’état » dirait Bourdieu – celle par exemple qui entre dans la chambre à coucher).
    L’importance que l’on veut accorder à l’état ne peut pas être un signe suffisant pour juger du caractère révolutionnaire ou réactionnaire d’une politique: ça dépend quel état, quelle prérogative de l’état; vouloir qu’il ne pénètre pas dans la chambre à coucher n’implique pas autre chose qu’un rejet du totalitarisme et saurait être interprété comme une volonté plus ou moins latente de détruire ledit état. Car ce serait concevoir l’état, voire l’état important, comme forcément totalitaire et se mêlant des affaires de chambre à coucher.
    Comme je crois au contraire que c’est le libéralisme qui se révèle être une arme du totalitarisme des bourgeois, tout affaiblissement de ce que cette classe défend objectivement en masse (notamment le racisme, l’impérialisme, le sexisme etc), même motivée par des forces qui sont censées lui être favorables (des fils à papa, des « bobos » etc), se révèle à mon sens très positive. Je m’en réjouis sans nuance comme je me réjouis de l’abolition des privilèges même si je sais que ça servait aussi les intérêts de gens méchants et malintentionnés. Je m’en fous car dans les faits ça se retourne contre eux.
    Enfin tout ça pour dire que je préfère les bourgeois libéraux antiracistes, antisexistes et antihomophobes (même américains) aux révolutionnaires d’extrême gauche français qui n’ont rien compris à Marx et qui se retrouvent, comme on disait autrefois, à une époque qui t’est chère je crois, être les « alliés objectifs » des dominants.
    Tu vois que je fais référence à certaines discussions passées…
    amitiés
    Faysal

    • Salut Fayçal…9a faisait longtemps! Comment s’est passée l’année du côté de Timbaud? J’ai un nouveau numéro de téléphone, que je t’enverrai par mail…Afin de poursuivre cette discussion de vive voix…9a serait pas mal qu’on se retrouve avec Aurélien…J’ai entamé une réponse à ce que tu dis, mais je ne crois pas l’avoir méditée assez pour la publier…Et puis, ça serait mieux qu’on en parle autour d’un verre non?

      Amitiés


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