Étrange Couple : Le complexe militaro-industriel champion de la « défense de la démocratie », par Freytas Manuel

source :  Cubadebate11 juin 2011

traduit de l’espagnol par Maurice Lecomte pour Changement de Société

Selon le Wall Street Journal, le Pentagone et le Département d’Etat se tournent maintenant vers les entrepreneurs de la défense pour consolider le «système démocratique» et promouvoir la stabilité politique dans les pays à hauts risques (les pays pauvres en situation de conflit). Ainsi, les principaux sous-traitants du Pentagone, se trouvant être ceux hégémoniques en matière de contrats de ventes d’armes à travers le monde, peuvent maintenant participer à des projets civils visant à désactiver les «crises potentielles» affectant la «gouvernance démocratique», avec des programmes aussi simples que des conseils d’avocats ou des procédures auto réparatrices.

Selon ce journal, la Maison Blanche s’est contractuellement entendu avec Lockheed Martin (le premier vendeur d’armes du monde) afin de tester l’extension de sa politique de sécurité. Le principe (souligné par le journal) articule une conception du « pouvoir mou » (la démocratie) avec le pouvoir militaire au travers d’opérations destinées à améliorer la stabilité politique et l’influence américaine en des endroits du monde comme le Libéria.

Lockheed Martin Corp est devenu le premier entrepreneur de la défense aux États-Unis grâce à la vente d’armes sophistiquées, telles que des avions de chasse F-35 Joint Strike Fighter. Sa dernière contribution à l’arsenal des Etats-Unis: la formation de femmes procureurs au sein du ministère de la Justice du Liberia. Selon le journal, Washington craint des luttes politiques provoquant des conflits régionaux et encourageant des organisations « terroristes » dans les nations touchées par la pauvreté.

Le secrétaire américain à la défense, Robert Gates, a déclaré que le problème posé par les États faillis « est à bien des égards le défi idéologique et sécuritaire de notre ère. » Les entreprises de la défense sont désireuses d ‘«aider», dit le journal.

Selon le président de Lockheed Martin, Robert Stevens, « la définition de sécurité mondiale globale change ». L’exécutif veut que le fabricant de l’avion de combat le plus avancé de l’armée de l’air se convertisse en acteur clef de la campagne américaine dans l’utilisation des moyens économiques et politiques pour conduire les pays, selon les intérêts stratégiques de Washington, dans un « projet de démocratie » à l’échelle planétaire.


Lockheed est l’un des fabricants d’équipements militaires qui souhaite participer à l’appel d’offres pour un contrat avec le Département d’État pour soutenir les « programmes internationaux en développement dans le domaine du droit pénal », dont la valeur pourrait atteindre 30.000 millions de dollars sur cinq ans.

Le Liberia, indique le journal, est un test décisif pour déterminer si Lockheed est qualifié pour ce « nouveau rôle » d’entrepreneur de la défense.

Ce pays africain a émergé en 2003 de deux décennies de guerre civile intermittente. C’est alors que BAE, une filiale de Lockheedet DynCorp, a commencé à « reconstruire » et à vendre des armes aux forces militaires de ce pays au nom du gouvernement des États-Unis. La politique de sa présidente, Ellen Johnson Sirleaf, a été de favoriser une relation étroite avec la Maison Blanche depuis son élection en 2006.

Northrop Grumman Co., le troisième plus grand entrepreneur de défense américain après Lockheed et Boeing, a formé des « casques bleus » sénégalais aux aspects juridiques des « droits de l’homme ».

En début 2010, DynCorp International Inc a acheté Casals & Associates Inc, une firme spécialisée dans les systèmes juridiques et la promotion de la santé publique dans les pays «en développement» (à savoir les pays pauvres). Cette acquisition « renforce notre alignement sur l’insistance du gouvernement de Barack Obama pour l’utilisation de la « puissance intelligente » dans les défis mondiaux », a déclaré le directeur général de DynCorp, William Ballhaus, en annonçant l’accord.

En 2008, l’entrepreneur de services et technologie militaire L-3 Communications Holdings Inc a acquis International Resources Group Ltd, une entreprise qui travaille sur des projets de développement économique, énergétique et divers autres dans des dizaines de « pays en développement ».

Un autre géant de l’industrie, BAE Systems Inc, a fourni des anthropologues pour accompagner les troupes américaines en Irak et en Afghanistan et « aider à comprendre les cultures locales ». BAE indique qu’elle est à la recherche de plusieurs contrats de « pouvoir intelligent » en Afrique, continent où sont dirigés la plupart de ces programmes de « renfort de la démocratie ».

En résumé, ce partenariat étrange entre armes et «démocratie» mis en œuvre par Washington nous ramène à une parabole: les « Droits de l’homme », la «paix» et la «démocratie» s’imposent à la pointe des baïonnettes.

C’est la substance, la matrice du « pouvoir doux » allié au « pouvoir dur ».

Des stratégies convergentes

Depuis plus de 20 ans, la démocratie de marché (le « pouvoir soft, doux ») coexiste avec les arsenaux nucléaires de l’armée américaine et des puissances impérialistes (le « pouvoir dur »). Il s’agit d’une stratégie à «deux faces» visant à préserver la domination géopolitique mondiale et militaire du système capitaliste, à la fois par la voie de la « persuasion » et celle de la puissance armée.

La stratégie de contrôle social et politique par des moyens militaires (les dictatures militaires de la doctrine de «sécurité nationale»), a été progressivement remplacée par des administrations civiles, un exécutif, un parlement et des tribunaux complètement malléables en faveur des intérêts et objectifs des banques transnationales capitalistes dans les zones dépendantes en Asie, Afrique et Amérique latine.

Le terme «puissance douce» (soft power) a été inventé par le professeur Joseph Nye, de Harvard University dans son livre en 1990, Bound to Lead: The Changing Nature of American Power [La nature changeante de la puissance américaine], qu’il développa ensuite en 2004 dans Soft Power:The Means to Success in World Politics [Les moyens de la réussite dans la politique mondiale].

La valeur de l’expression en tant que théorie politique a été acceptée par un large éventail d’analystes du système capitaliste comme différenciation entre le pouvoir subtil de la diplomatie et des idées exprimées dans la «démocratie» par opposition aux formes plus violentes de ce qu’on appelle le « pouvoir dur -hard power », exprimé dans le domaine de l’action militaire, de la conquête, ou de l’action cœrcitive de la pression économique.

Nye est l’auteur d’un livre célèbre, appelée « Le paradoxe de la puissance américaine« , dont la thèse principale n’est pas de nier le rôle hégémonique des États-Unis, mais de dire qu’il doit être exercé avec et par l’utilisation de leurs ressources culturelles, de la coopération économique, diplomatique (soft power), plutôt que par ses forces armées (hard power).

En bref, la théorie «dualiste» de Nye propose de modifier l’image « militariste » de l’empire américain pour la remplacer par un visage beaucoup plus amical et conciliant, et obtenir ainsi le consentement du monde à leurs intérêts, mais en utilisant la persuasion plutôt que la force comme stratégie de domination.

D’une certaine manière, la théorie de Nye a inspiré la stratégie développée par le Département d’Etat dans les années 80 en Amérique latine avec son « Projet pour la démocratie », inventé par les stratèges de la Commission Trilatérale fondée par David Rockefeller et intellectuellement dirigé par Zbigniew Brezezinsky.

Les idéaux « libéraux » énoncés par le « Projet pour la démocratie », ou « soft power » ont été présentés comme des substituts en remplacement (ou complémentarité) du « hard power » militaire incarné par les vieux faucons conservateurs américains du gouvernement national.

Ainsi, en Amérique latine, par exemple, c’est la coexistence de la démocratie de marché des États-Unis avec sa chaîne des bases militaires et la Quatrième Flotte, dont la mission est de préserver l’hégémonie militaire américaine dans la région entourant les grandes sources d’énergie, l’eau et la biodiversité qui assurera la survie de l’Empire USA.

Avec la « guerre contre-terroriste » comme hypothèse de conflit continental, le Commandement Sud situe son théâtre d’opérations au moyen du « pouvoir dur » au travers [de la possibilité] d’une intervention militaire depuis l’Amérique centrale jusqu’au Cône Sud.

La démocratie au moyen d’élections périodiques (le « pouvoir mou ») n’est pas incompatible avec la stratégie de la « guerre contre-terroriste » qui rassemble armées et policiers régionaux dans des entraînements et des exercices dans toute Amérique latine.

Grâce à des accords de coopération avec les gouvernements régionaux, les entreprises du Complexe Militaire nord-américain vendent des armes et des systèmes de surveillance et de renseignement, et obtiennent la permission pour l’installation de bases militaires américaines depuis l’Amérique centrale et les Caraïbes, jusqu’à la Cordillère Andine et dans le Cône Sud.


C’est ainsi que dans les années 90, Nye a présenté le « soft power » comme une « théorie politique nouvelle » traduite comme stratégie alternative à la réalité du domaine géopolitique de l’empire américain à travers le monde.

Dans cet univers du « pouvoir mou » comme stratégie du domaine impérial, la structure productive et économique du pays dominé est contrôlée par l’appareil économique transnational présenté comme s’il était une « économie nationale ».


La «gouvernance» du pays n’est plus contrôlée par un gouvernement militaire, mais politiquement avec un gouvernement concevant régulièrement des «élections démocratiques» pour choisir la nouvelle administration de l’Etat capitaliste privé.

Le contrôle politique et social ne se fait plus avec un appareil militaire, mais par l’appareil d’information qui organise et manipule cette dernière en fonction des intérêts des clients des banques et des multinationales qui contrôlent la structure de la production économique du pays concerné.

L’imposition subtile des valeurs et des paramètres de comportement social (appropriée aux intérêts du marché transnational) est en charge des appareils culturels et publicitaires qui légitiment et octroient une échelle de prestige selon « l’idéologie de la consommation » du capitalisme en vigueur présenté comme modèle à imiter.

Ce rêve de contrôle que les banques et les sociétés transnationales n’avait pas pu réaliser avec les dictatures et coups d’État militaires impériaux conçus dans le département d’État, a commencé à être atteint avec l’acceptation passive du système capitaliste en tant que « seule alternative », au moyen du «soft power».

L’application et le fonctionnement du «soft power» (avec le «hard power» à titre de réserve) ne pourraient être possibles sans la mondialisation et l’imposition du système capitaliste comme «monde unique ».

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