L’OTAN se la joue Kosovo en Libye, par Victor Kotsev

 

source : Asia Times, 25 Mai 2011

traduit de l’anglais par Marc Harpon pour Changement de Société

C’est officiel : des troupes occidentales sont présentes en Libye, comme on peut le voir sur la video d’Al Jazeera disponible ici. Alors que Kadhafi,  semble prêt, d’après le président sud-africain Jacob Zuma, à accepter de négocier avec les rebelles, les hélicoptères français sont attendus par les insurgés armés par les pays impérialistes. Il semble que l’OTAN ait décidé d’aller jusqu’au bout de cette campagne, quitte à sortir des limites du mandat de l’ONU. Depuis le début, Fidel avait raison. (Note de Marc Harpon)

En 1973, le Congrès des États-Unis est passé outre le veto du Président d’alors et a promulgué la prétendue Loi sur les pouvoirs de guerre, qui exige qu’un président étasunien ayant lancé une campagne militaire sans autorisation du Congrès mette un terme aux opérations en moins de 60 jours.

Ce délai peut être prolongé de 30 jours supplémentaires « si le Président estime et certifie par écrit au Congrès qu’une nécessité militaire inévitable concernant la sécurité des Forces Armées des États-Unis exige qu’on continue à utiliser ces forces armées dans le but de hâter un retrait rapide de ces forces ».

Le délai concernant les deux mois de campagne contre le dirigeant libyen Mouamar Kadhafi a expiré vendredi dernier, mais le Congrès n’a reçu aucune demande écrite du Président Barack Obama. Une telle requête serait peut-être déplacée, parce qu’il n’y aurait aucun besoin d’assurer les arrières de troupes étasuniennes en train de se retirer, et, de fait, il n’y a (officiellement) aucun soldat étasunien sur le terrain en Libye.

Et il n’y a non plus aucune intention de retourner en arrière. « Nous n’arrêterons pas nos actions en cours, qui sont limitées et servent à soutenir cette opération humanitaire capitale dirigée par l’OTAN (Organisation du Traité de l’Atlantique Nord) » a déclaré Tommy Vietor, un des porte-paroles du National Security Council, au New York Times, tandis que le délai parvenait à son terme.

En revanche, l’OTAN étend les opérations de façon significative. Lundi, le Ministre Français des Affaires Étrangères, Alain Juppé a annoncé que deux hélicoptères d’assaut étaient en route pour les côtes libyennes à bord du vaisseau d’assaut amphibie Le Tonnerre, tandis que le Ministre de la Défense français, Gérard Longuet affirmait à Al-Jazeera que la Grande-Bretagne enverrait aussi des hélicoptères (les Britanniques ont démenti). C’est un nouveau développement qui, à moins d’un succès inattendu contre Kadhafi et ses forces, pourrait très bien être un prélude à une guerre d’infanterie.

L’arrivée d’hélicoptères de combat rapprochera dores et déjà l’OTAN du combat. Jusqu’ici, l’alliance a évité toute tactique qui impliquerait un risque de pertes. Ce n’est plus le cas avec les hélicoptères. S’ils peuvent frapper leurs cibles avec une précision que les avions de chasse n’offrent pas, ils sont aussi beaucoup plus vulnérables aux tirs lancés depuis le sol et aux batteries portatives antimissiles aériens que l’armée de Kadhafi a en stock. « [Un hélicoptère] peut être touché par le feu d’armes légères, il peut être touché par un lance-roquettes portatif, et tout cela signifie qu’il y a désormais un risque que le personnel de l’OTAN soit abattu » a dit un analyste réputé des questions de défense à Al-JAzeera.

En partie par mesure préventive (bien que l’OTAN ait rejeté une telle grille d’analyse), l’alliance a bombardé férocement les structures de Commandement, les Communications, les postes de Contrôle et les Renseignements (C4ISR) du gouvernement libyen, et diffusé leur « message » en attaquant de façon répétée les quartiers généraux (probablement vides à présent) de Kadhafi à Bab Al Aziziya à Tripoli.

Cette stratégie semble tout droit sortie du manuel de la guerre du Kossovo en 1999. Comme l’écrit Robert Haddick dans Foreign Policy :

« La stratégie de bombardement de l’OTAN est maintenant probablement plus concentrée sur l’objectif d’intimider politiquement et psychologiquement le régime plutôt que sur celui de frapper les forces militaires. Les attaques répétées contre le complexe sont destinée à saper le prestige de Kadhafi Les frappes de l’OTAN sur le complexe et d’autres lieux de résidence possible pour les dirigeants peuvent aussi viser à effrayer les proches de Kadhafi…Mais cela ne fonctionne peut-être pas assez vite pour certains dirigeants de l’OTAN. Le général David Richards, le plus haut dirigeant militaire britannique, a appelé à élargir la liste des cibles acceptables. Richards veut ajouter les « infrastructures » aux cibles de la liste de l’OTAN…Richards espère peut-être reprendre la stratégie utilisée avec succès contre Slobodan Milosevic durant la campagne aérienne du Kosovo en 1999. Comme je l’ai expliqué dans une chronique précédente, l’OTAN a rencontré une impasse similaire durant sa campagne de bombardements contre la Serbie. Elle a ensuite étendu ses attaques contre les lieutenants de Milosevic et les actifs économiques auxquels tenaient ces lieutenants en Serbie. Ce changement de tactique a créé une pression suffisante au sein du cercle dirigeant pour contraindre Milosevic à se rendre. La définition des « infrastructures » que Richards a en tête comprend peut-être ces actifs des dirigeants. » [1]

Les parallèles avec la campagne du Kosovo ne s’arrêtent pas là. Certaines sources ont spéculé sur la possibilité que des mercenaires de l’ex-Yougoslavie puissent combattre du côté de Kadhafi avec des mercenaires africains ; le think tank étasunien de premier plan Stratfor prétend qu’il n’a pas pu vérifier cette information (la présence de mercenaires quelconques n’a pas été confirmée) mais signale l’arrestation récente de citoyens libyens à la frontière serbo-croate comme une possible preuve indirecte.

Du côté de l’OTAN, la pratique consistant à entraîner et à armer les rebelles et à (suppose-t-on) utiliser de petites équipes de forces spéciales comme guetteurs au service des frappes aériennes imite de près les tactiques utilisées dans l’ex-Yougoslavie. Le faible soutien international derrière la campagne aérienne étendue ajoute aux ressemblances.

Bien qu’aucun dirigeant occidental ne l’ait reconnu pour l’instant, le modèle du Kossovo a été au débattu dès le début de l’intervention militaire, tout comme l’option d’un débarquement au sol. Comme l’écrivait Stratfor en Mars :

« La question devient alors celle de la mesure dans laquelle cette opération reste aérienne, comme la guerre au Kosovo, ou devient une opération sur le terrain. Le Kosovo est la solution, mais Khadhafi n’est pas Slobodan Milosevic et il peut avoir le sentiment de n’avoir nulle part où aller s’il rendait les armes. Pour lui, le combat pourrait être une question de vie ou de mort, alors que pour Milosevic ce n’était pas le cas. Lui et ses partisans pourraient résister. C’est la grande inconnue. L’alternative est de maintenir une opération aérienne pour une période prolongée sans résultats clairs ou d’envahir. [2]

On doit noter que jusqu’à la fin de la guerre de 1999, des plans pour une invasion terrestre étaient élaborés, les frappes contre les structures C3I de la Yougoslavie se sont intensifiées dans le but inavoué d’affaiblir toute résistance possible, et tout cela a contribué à la décision de Milosevic de se retirer.

Il semble que l’OTAN ait atteint un point où sa stratégie défectueuse l’oblige à repenser. J’ai déjà expliqué qu’une mauvaise stratégie conduit à l’impasse [3], et mon affirmation rejoint celle d’autres analystes, tels que Jonathan Marcus de la BBC [4]. Le site français de renseignement Intelligence Online explique :

« Le contre-amiral James G. Faggo, chef des opérations de la 6e flotte américaine, en charge du G3 (renseignement), qui était à Paris en fin de semaine dernière, a indiqué à ses interlocuteurs français que 60% du potentiel de l’armée libyenne restait opérationnel à la mi-mai. Cette évaluation du renseignement militaire américain concerne tout particulièrement les troupes de choc du régime, comme la 32e brigade. Ces éléments, en pointe au début des opérations contre les insurgés, sont actuellement tenus à l’écart des affrontements, notamment à Misrata. […]

Au sein de l’état-major français, des généraux admettent un « flottement » entre l’échelon politique de l’Alliance, le Conseil de l’Atlantique Nord et les « briques » militaires activées pour l’occasion. La chaîne de commandement, très complexe […] est peu adapté[e] au traitement de cibles très mobiles… Selon nos sources, des avions d’attaque au sol sont ainsi régulièrement obligés de se poser à court de carburant, à force d’attendre la désignation d’un objectif. » [5]

La question de savoir pourquoi l’OTAN s’est enlisée ainsi est le sujet d’un très large débat qui n’est pas fini. Une façon gentille de présenter les choses serait de dire que les politiciens ont échoué à prendre en compte ce que les analystes en matière de sécurité ont vu clairement ; cela ne change rien à l’hypocrisie qui sous-tend la campagne, et signifie que les dirigeants de l’OTAN ont prétendu ne pas voir l’évidence.

Il pourrait y avoir tout un tas de raisons à une telle défaillance, largement liée à des considérations diplomatiques et politiques. Une source qui conseille le Sénat étasunien m’a une fois confessé que les politiciens écoutent souvent attentivement puis ignorent les conseils censés. La stratégie de campagne aérienne, bien qu’opportune sur le plan diplomatique (le Conseil de Sécurité de l’ONU ne pouvait accepter qu’un mandat pour l’extension de la zone d’interdiction de survol) était viciée dès le départ. Ce que l’OTAN semble faire maintenant, c’est la réparer en route. Il est pour le moins incertain que cela apporte les résultats escomptés. Si les frappes en hélicoptère s’avèrent inefficaces ou s’il y a trop de pertes du côté de l’OTAN, une nouvelle révision des tactiques et stratégies sera nécessaire, et, à moins d’une invasion terrestre, l’alliance n’a pas d’issue.

L’opposition internationale à une invasion en Libye est aussi montée en puissance, mais la coalition a ignoré toutes les critiques jusqu’ici et a distordu avec hâte la Résolution 1973 du Conseil de Sécurité de l’ONU, qui autorise la zone d’interdiction de survol, à un point tel que la campagne militaire ne la reflète en rien. Il ne semble y avoir aucune envie d’arrêter maintenant, en dépit des incertitudes inhérentes à la poursuite de l’escalade.

En effet, le seul progrès significatif des rebelles rapporté ces dernières semaines- près de la ville portuaire de Misrata dans l’Ouest- a servi à prolonger la guerre plutôt qu’à soulager la détresse des civils. Comme le rapporte le New York Times, « L’intérêt stratégique de Misrata n’a pas été perdu de vue par l’équipage [du bateau d’approvisionnement rebelle] Al Iradah 6. Des mois durant, les rebelles piégés dans la ville, à 130 miles [209 kilomètres] de Tripoli, ont fourni au mouvement d’opposition libyen un argument puissant contre toute discussion du but de la guerre et de la partition nationale »

Pour revenir au parallèle avec le Kosovo, nous devrions nous rappeler, avec toute l’amertume que cela implique que la Serbie est un pays européen peuplé de blancs. En dépit du fait que les européens de l’Est sont toujours considérés comme des européens de seconde zone, cela compte dans l’opinion publique européenne et, par conséquent, dans l’esprit des décideurs européens. Au Kosovo, l’OTAN tuait pour faire plier l’ennemi à ses exigences dans le but d’organiser le départ de Milosevic de la province, et d’éviter une campagne terrestre. Malgré cela, la guerre a été extrêmement coûteuse en vies civiles.

La Libye, en revanche, se situe en Afrique, et est peuplée de personnes dont l’émigration en Europe a causé une vague de racisme et de xénophobie. Bien que personne ne l’admettra, leur vies valent sûrement moins cher dans l’esprit des politiciens occidentaux que ne valaient des vies serbes et albanaises. Ainsi, en Libye, on pourrait s’attendre non seulement à un Kosovo mais à une suite qui ne s’est jamais concrétisée au Kosovo : un Kosovo dopé aux stéroïdes.

1. This Week at War: The Milosevic Option, Foreign Policy, 20 Mai, 2011.

2. The Libyan War of 2011, Stratfor, 21 Mars, 2011.
3. Libya aviation show cannot help NATO, Asia Times Online, 11 Mai, 2011.
4. Libya stalemate leaves Nato without ‘Plan B’, BBC, 11 Mai, 2011.

5. voir Intelligence Online, no. 641, 19 Mai 2011

2 commentaires

  1. Oui, ce n’est pas surprenant c’est la tactique des assassins de l’OTAN et de l’imperialisme « diviser pour gagner » ne serait-ce que pour voler des puits de pétrole ! Ils ont essayé ailleurs, en Amérique-Latine : Venezuela, Bolivie et a

  2. J’ajoute (erreur inform) : et autres tentatives ! Mais quel dommage cette abstension à l’ONU de la Russie, de la Chine ! Une grave erreur et un drame pour lme Peuple Lybien ! La Chine devrait pourtant avoir un peu plus d’Internationalisme à ses directives ? Pour se prétendre toujours Communiste?


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