Des hypothèses douteuses sous-tendent les dernières prévisions démographiques de l’ONU, par Fred Pearse

"Le principe de la transition démographique est universel", d'après l'article "Transition démographique" du Dictionnaire de démographie et des sciences de la population (Armand Colin, 2011)

sources : Nature, 11 Mai 2011 et Climate and Capitalism

traduit de l’anglais par Marc Harpon pour Changement de Société

Les nouvelles projections démographiques mondiales de l’ONU, qui revoient l’hypothèse d’un pic à 9 milliads d’habitants en 2050, risquent d’alimenter le discours fascisants de type Population Puzzle. C’est pourquoi Changement de Société estime devoir publier la traduction ci-dessous. L’auteur de l’article, Fred Pearce, est consultant en écologie pour la revue New Scientist. Il est l’auteur de The Coming Population Crash (Note de Marc Harpon).

Les dernières projections démographiques mondiales, publiées par les Nations Unies la semaine dernière, disent que le monde sera submergé par 10,1 milliards de personnes d’ici à 2100, un milliard de plus que ce qu’on supposait jusqu’alors. On parle déjà à nouveau de désamorcer la bombe démographique.

Mais une considération plus attentive des hypothèses qui sous-tendent ce scénario montrent qu’il est pervers et contradictoire. En fait, il ressemble plus à une construction politique qu’à une analyse scientifique.

Voici le cœur du problème : les nouvelles estimations de l’ONU enregistrent le fait que la population mondiale comme les taux de fécondité sont actuellement légèrement plus bas que prévu il y a deux ans, quand ont été faites les dernières projections. Pourtant, on prévoit des taux significativement plus élevés que ceux prévus il y a deux ans.

Ce paradoxe vient d’un changement apparemment arbitraire des prévisions en matière de fécondité, changement qui exige une explication appropriée. Et rapide. Les plans élaborés pour répondre à des défis mondiaux de plus en plus nombreux- pas seulement le réchauffement climatique et la politique alimentaire- sont fondés sur les projections démographiques de l’ONU. Ces dernières années, on a vu pléthore d’articles scientifiques demandant « Le monde peut-il nourrir 9 milliards d’hommes ? ». On ne tardera pas à réviser ces travaux pour savoir si nous pouvons nourrir 10 milliards de personnes.

Nous nous débrouillons pas mal dans le désamorçage de la bombe démographique. Les femmes, aujourd’hui, en moyenne, ont deux fois moins d’enfants que leurs grands-mères. La fécondité mondiale a baissé, passant de 4,9 enfants par femme au début des années 1960 aux 2,45 attendus entre 2010 et 2015, une prévision revue à la baisse par rapport au chiffre de 2,49 d’il y a deux ans.

La tendance est presque universelle. Avec le recul de maladies infantiles comme la rougeole et le tétanos, pour la première fois de l’histoire la majorité des enfants survivent. La population a quadruplé au siècle dernier pendant que ce changement avait lieu. Mais maintenant, les femmes apprennent à s’ajuster à une mortalité infantile en baisse et font moins d’enfants. L’urbanisation fait partie des autres facteurs à mentionner. Dans une exploitation agricole familiale en Afrique, les jeunes enfants, s’occupant des chèvres et participant à tout, sont un actif économique. Quand les familles déménagent vers les villes, les enfants, exigeant des années d’éducation avant d’obtenir un emploi, deviennent un passif. Les taux de fécondité sont beaucoup moins élevés dans les villes.

Une baisse de la fécondité ne se traduit pas instantanément en une baisse du nombre de naissances. C’est à cause de l’énorme bosse dans la pyramide des âges provoqué par les baby boomers du vingtième siècle- maintenant adultes et féconds. Mais, tandis qu’ils vieillissent, et si les taux de fécondité continuent à tomber, la croissance démographique devrait diminuer et pourrait décliner.

Les questions clés sont celles de savoir à quelle vitesse et jusqu’où la fécondité tombera. Comme le note l’ONU, «  des faibles variations de la fécondité peuvent provoquer des différences majeures de la taille de la population à long terme ». C’est pourquoi les hypothèses construites sur les nouvelles projections sont si cruciales.

Les projections du précédent « scénario moyen » de l’ONU, publié en 2008, menaient à conclure que la population mondiale s’élèverait des 7 milliards actuels, atteindrait un pic au milieu du siècle aux environs des 9,15 milliards attendus pour 2050. Les nouvelles projections ne prévoient aucun pic. La population mondiale atteint 9,3 milliards en 2050 et 10,1 milliards en 2100, avec encore possibilités de croissance.

L’ONU doit encore rendre public le détail de sa démarche, mais une foire aux questions publiées avec les nouvelles projections affirme que l’essentiel de la différence est due à une révision à la hausse des prévisions en matière de fécondité- une révision sans lien avec les tendances actuelles.

Il y a une raison à cela. Pendant des années, les démographes ont considéré que la fertilité mondiale tendait inexorablement vers le taux de remplacement des pays riches situé autour de 2,1 enfants par femme. Mais durant les 30 dernières années, ce chiffre a semblé de plus en plus surévalué. Dans presque tous les pays développés, les taux de fécondité sont tombés bien en-dessous des niveaux de remplacement. En dépit d’un léger rebond ces dernières années, la plupart de l’Europe reste en-dessous de 1,5.

« Dans presque tous les pays développés, les taux de fécondité sont tombés bien en dessous des niveaux de remplacement ». Avec une large part de l’Asie et de l’Amérique Latine sur la même voie, l’ONU a repensé le terme de 2,1. En 2003, sa division de la population, sous son directeur d’alors, Joseph Chamie, a décidé que les projections du « scénario moyen » devraient plutôt faire l’hypothèse d’une convergence à 1,85. Ce fut un compromis, m’a dit Chamie. Certains défendaient le chiffre de 1,6, alors que d’autres voulaient garder 2,1. Ce dernier groupe, a-t-il dit, craignait qu’une estimation basse envoie le « mauvais message » d’une fin de nos problèmes démographiques.

Les projections faites en 2008 gardaient les chiffre de1,85, mais il est maintenant revenu à 2,1- la principale raison du bond de 9 à 10 milliards. L’hypothèse est désormais que les pays au taux de fécondité le plus élevé tomberont au chiffre de 2,1 et pas plus bas, tandis que ceux situés en-dessous vont monter pour l’atteindre.

Est-ce réaliste ? Comme l’a dit en 2002 Joel Cohen, un démographe de l’Université de Columbia à New York : « Il n’y a aucun cas connu de population située en-dessous du niveau de remplacement qui ait convergé vers ce niveau et y soit restée ». Les choses n’ont pas changé. Chamie a dit cette semaine qu’il n’avait vu aucune « preuve convaincante » pour justifier un retour au chiffre de 2,1.

L’ONU se targue d’avoir incorporé une approche plus probabiliste dans le modèle sur lequel reposent les nouvelles projections. C’est bien. Mais, comme le dit clairement l’ONU, le modèle « a incorporé la nouvelle hypothèse que, sur le long terme, le niveau de fécondité nécessaire au remplacement sera atteint ». En d’autres termes, le nouveau terme de l’évolution de la fécondité, fixé à 2,1, n’est pas issu de la nouvelle analyse probabiliste. On l’a imposé dans le modèle, et l’ONU devrait expliquer pourquoi.

3 commentaires

  1. E, réalité l’ONU anticipe a juste titre les effets désastreux des politiques économiques qui vont être mise en place pour récompenser les banques de leurs faillites. Dans la mesure où elles vont plonger le monde dans la misère, la mortalité infantile et plus généralement l’insécurité économique (dont les retraites) va augmenter et donc le taux de fécondité va remonter😉

    Et, hélas, je ne suis même pas sûr que ce que je dis ci-dessus soit satirique😦

  2. Les prévisions sont toujours difficiles mais quand même, on ne peut qu’être effrayés par les effectifs envisagés : Plus de 10 milliards d’hommes à la fin du siècle ! 50 fois la population des débuts de notre ère !
    La Terre peut elle supporter durablement de tels effectifs ? Au delà des problèmes alimentaires que la baisse de la fertilité des sols et la crise énergétique vont provoquer, on peut surtout se demander, quelle place nous laisserons à la nature et aux autres habitants de la planète dans de telles circonstance.
    De quel monde voulons-nous ? Ne serait-il pas plus raisonnable de tout faire pour abaisser notre fécondité et revenir à des effectifs beaucoup plus bas ? Pour ma part je pense que l’humanisme relève de cette démarche. Protéger la nature, nous faire plus humbles.

    • D’après vous, est-ce que ces prévision comprennent les conflits futur? Si la population ne fait qu’augmenter dans un monde d’inégalités où les premier besoin seront quasiment inexistant dans certaines régions du monde, ne pensez-vous pas que cela nous mènera à un conflit à grande échelle? Un conflit qui pourrait reprendre les mêmes conséquences que certains conflits passés, et qui par conséquent pourrait décimer la population. Mais où se trouve l’humanisme ici ?


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