Autour du traitement médiatique de l’affaire DSK : de la confusion sur le terrain de la sexualité à la minoration de la question des violences sexuelles, par Eve Gianoncelli

Eve Gianoncelli est doctorante en science politique et enseigne à Paris VIII. Son précédent article publié sur Changement de Société est disponible ici.  Ce nouvel article est également lisible sur son blog personnel.

Le traitement de l’affaire Strauss-Kahn dans les médias pose la question du genre et du féminisme de manière singulière. Les commentaires et les questions de journalistes peuvent donner à voir une confusion des registres se jouant sur le terrain de la sexualité. Celle-ci s’est d’abord faite entre « goût pour les femmes » et violences sexuelles ; cette confusion a pu être doublée par la rhétorique – certes très ponctuelle mais significative – de l’attrait des femmes pour le pouvoir et l’érection du féminisme comme figure repoussoir. Il me semble que se joue à travers ces deux dimensions la difficulté – non sans conséquence – persistant en France à poser certaines questions sexuelles, en particulier quand le pouvoir est concerné, malgré leur politisation accrue.

Entre séduction et violence

Troublante est la confusion qui s’est opérée dimanche en particulier dans le traitement médiatique sur des chaînes de télévision d’information comme BFM TV ou I-Télé entre séduction et violence du point de vue de la sexualité. Troublante car la sexualité ici mobilisée englobe ces deux dimensions de manière dangereuse

Ainsi voit-on un journaliste de BFM TV dimanche poser cette question tout simplement hallucinante à un de ses pairs, Olivier Mazerolle : si DSK était reconnu coupable pourrait-il être excusé par les Français ? Un non assuré est (tout de même) la réponse de l’interrogé. Le fait que ce genre de question puisse être posé doit nous interpeller. Cet exemple « maladroit » est révélateur d’une confusion plus générale, je pense, dans le domaine de la sexualité et qui masque encore, de manière ici extrêmement fâcheuse en raison des enjeux, le poids du genre dans notre société. Preuve en est la question du goût bien connu de certains hommes politiques pour les femmes mobilisé dans le cadre des commentaires : on cite par exemple les aventures extraconjugales de M. Mitterrand – qui en perdrait presque son auréole gagnée la semaine dernière – à travers sa fille Mazarine.

Tout est précisément dans le « presque ». Non seulement on excuse ces comportements mais on n’est pas loin de les légitimer. Finalement, ce goût pour les femmes ne serait-il pas la marque d’un virilisme politique national, de l’homme politique français ? Telle est bien la dimension sous-jacente et à peine voilée dans ses commentaires. Que les conquêtes et penchants puissent ne pas mettre à mal et même participer d’une sympathie pour un bonhomme – on se souvient par exemple des images d’un Chirac faisant publiquement la cour à une femme récemment non loin de Bernadette, diffusées avec un œil amusé au grand journal – est une chose. Mais ce n’est absolument pas ce dont il s’agit ici.

Le problème est que de l’excuse des rapports extra-conjugaux à une forme de reconnaissance du pouvoir de séduction le glissement peut s’opérer vers une forme de minorisation de l’enjeu même des violences sexuelles. Cette question pourrait ainsi en venir à ne constituer qu’une digression fâcheuse par rapport à une marque sympathique voire nécessaire de virilité, constitutive de l’ethos de l’homme politique. Comme si en France, donc, il serait finalement envisageable d’accepter l’inacceptable.

On peut notamment voir ici une nouvelle manifestation de la dissonance entre les deux côtés de l’atlantique. En Amérique, on ne plaisante pas avec cela (et on relira pour cela à bon escient les travaux d’Eric Fassin sur la politisation des questions sexuelles). La question posée à Olivier Mazerolle serait tout simplement impensable dans le contexte américain. D’où la gravité de l’enjeu, à partir du moment où, indépendamment du jugement, le soupçon est porté en raison de l’accusation.

Sexe, pouvoir et féminisme

La confusion des registres s’exprime encore dans la manière dont une journaliste comme Ruth Elkrief peut mobiliser une (simple) accointance entre sexe et pouvoir et ériger le féminisme comme figure repoussoir. Qu’il y ait des femmes que le pouvoir attire, comme elle l’évoque – affirmation qui peut être lue dans ce cadre comme une première mise à distance du féminisme – est sans doute une réalité. Elle poursuit en affirmant que « le féminisme, ce n’est pas qu’une affaire de victimes ». Cette phrase n’a en elle-même que peu de sens. Elle en prend d’une certaine manière lorsqu’on la réintroduit dans la discussion : il s’agit d’écarter d’emblée la rhétorique féministe. Il me semble précisément que la confusion inhérente à cette argumentation même entre sexe, pouvoir et féminisme, double la confusion des registres. En effet ce discours se situe là encore du côté de rapports consentis qui n’ont rien à voir avec la question des violences sexuelles. Et l’on peut et doit « s’étonner » de devoir rappeler le hiatus qu’il existe entre des relations entretenues entre personnes consentantes (bien que les rapports de pouvoir n’en soient pas simplement exempts et que la question du consentement soit bien sûr plus complexe que cela) et la violence sexuelle pouvant prendre la forme d’une tentative de viol.

La mobilisation du féminisme, même si c’est pour s’en distancier, passe à côté de l’enjeu ici posé et se révèle ainsi peu judicieuse. La logique de la présomption d’innocence empêche en réalité de recourir à cette rhétorique du point de vue de l’affaire, elle l’autorise seulement s’il s’agit de se placer à un autre niveau, celui des violences sexuelles. Le problème est que cette posture n’est pas tenable pour un(e) journaliste, appelé(e) à commenter l’actualité, ici qui plus est incertaine, l’affaire attendant d’être instruite au moment des propos. Mais ces formes de confusion ne révèlent-elles pas notre difficulté à aborder ces questions qui mettent en scène les rapports de pouvoir, en particulier quand le pouvoir lui-même est concerné ?

Mobiliser la question des femmes sans tenir compte de celle du genre, c’est-à-dire des rapports de pouvoir conduit ainsi à une confusion sur le registre de la sexualité pouvant conduire à une minorisation de la question des violences sexuelles qu’il faut avoir à l’esprit. Preuve en est, une fois de plus, qu’à ne pas tenir compte du poids du genre comme rapport de pouvoir on passé à côté de questions essentielles.

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