La dialectique du développement, par Marc Harpon

Nous disons que le socialisme est la première étape du communisme. Quand un pays arriéré essaie de construire le socialisme, il est naturel que durant la longue période initiale ses forces productives ne soient pas au niveau de celles des pays capitalistes développés et qu’il ne soit pas capable d’éliminer complètement la pauvreté. Par conséquent, dans la construction du socialisme nous devons faire tout ce que nous pouvons pour développer les forces productives et graduellement éliminer la pauvreté, en élevant constamment le niveau de vie des gens.

Autrement, comment le socialisme sera-t-il capable de triompher du capitalisme? Dans le second stade, ou stade avancé du communisme, quand l’économie sera hautement développée et qu’il y aura une abondance matérielle écrasante, nous serons capables d’appliquer le principe « de chacun suivant ses capacités à chacun suivant ses besoins ». Si nous ne faisons pas tout notre possible pour accroître la production, comment pouvons nous développer l’économie? Comment pouvons-nous démontrer la supériorité du socialisme sur le communisme? (Deng Xiaoping, Selected Works, Vol.3, pp.21-22)

Cette semaine, s’est tenue à Istanbul la quatrième Conférence des Pays les Moins Avancés, ou PMA. Ces pays, dont la liste est établie par l’ONU, sont définis suivant trois critères : leur PIB par habitant, qui doit être inférieur à 900 dollars US par mois, leur niveau de développement humain, ainsi que leur instabilité, face notamment aux marchés, puisque ces pays sont souvent caractérisés par une production trop peu diversifiée. Au total, il y a 48 PMA (33 en Afrique, 9 en Asie, 5 dans le Pacifique, auxquels il faut ajouter l’île antillaise d’Haïti).

On voit mal ce que la Turquie a à voir avec la misère extrême qui règne dans les PMA. Avec son Indice de Développement Humain de 0, 812, Ankara n’est décidément pas à plaindre. C’est plus du double de l’IDH du Niger, le plus faible au monde. Mais cela n’a rien d’anormal à vrai dire ou, peut-on penser, c’est dans le bon sens que la Conférence de cette année s’écarte de la norme des trois précédentes. Car c’est la toute première fois qu’un pays en développement accueille cet événement, alors même que ces pays sont les premiers concernés, puisque les Pays Les Moins Avancés appartiennent, bien évidemment, au même Tiers-Monde, comme on disait au temps de la Guerre Froide.

L’écologie au cœur du développement ?

Ce n’est pas la seule amélioration apparente : le rapport parle de « recentrer les politiques et les investissements pour cibler des secteurs comme les énergies renouvelables, l’agriculture, la sylviculture, le tourisme et les services écologiques avancés » afin de favoriser ce que les anglo-saxons appellent  empowerment  économique des populations les plus pauvres, c’est-à-dire afin de les mettre en condition de maîtriser leur destin ou, pour traduire plus littéralement, de leur donner le pouvoir (power) sur elles-mêmes. L’un des auteurs du rapport, le Dr Supachai Panitchpakdi, souligne l’importance des quatre points suivants : « D’abord, identifier des nouvelles sources de financement qui puissent être impliquées directement dans les efforts de transition ; ensuite, créer un environnement favorable qui incite les investisseurs privés à se faire une place sur le marché de l’économie verte ; troisièmement, tirer parti du commerce pour créer un marché global des produits écologiques venus des PMA et de l’exportation de services ; et quatrièmement, concevoir des mécanismes nouveaux et efficaces pour transférer des technologies vertes vers les PMA. »Manifestement donc, la transition vers une économie plus respectueuse de l’environnement, pour la première fois, semble être au cœur même des débats sur le développement. C’est, un énorme pas en avant accompli par les…conseillers en Communication du gouvernement Turc.

Le capitalisme vert et l’environnement des affaires

Mais l’organisation de la Conférence dans un pays en développement n’est pas la seule nouveauté de cette année. Pour la toute première fois, le monde des affaires a rejoint les fonctionnaires comme acteur majeur des débats. On s’en serait douté : la transition vers une économie verte est devenue, avec le réchauffement climatique, un business extrêmement juteux. Et puis, plus d’une déclaration autour de cet événement semble indiquer que, enfin, le libre-marché portera tous ses fruits dans les PMA, comme il l’a fait ailleurs…à ce qu’il paraît. Lors d’une récente conférence de presse, Abdullah Gül, le Président Turc, expliquait qu’il souhaitait que la conférence « fonctionne comme un catalyseur de partenariats entre les entreprises du monde en développement et du monde développé qui puissent dynamiser la croissance et créer des emplois. » On a officiellement parlé de faire un usage plus fin, tenez-vous bien, des firmes multinationales ! C’est pourquoi, d’ailleurs, Coca-Cola, vous avez bien lu, Coca-Cola, était de la partie.

Bien entendu, puisqu’il s’agit d’aider les PMA à se développer, on a pris soin d’inscrire 550 entreprises issues de ces pays, sur la guest list de près de 2000 entreprises ! C’est ainsi que Gregor Avril, le directeur général de l’Association des Industries d’Haïti, a pu rencontrer des compagnies souhaitant importer du rhum haïtien ou d’autres intéressées par le granit de son pays. Abdullah Gül estime que l’aspect le plus important de l’événement, c’est cette présence du monde des affaires, qui a pris la forme d’un salon organisé par la principale organisation patronale turque.

Comprenez : les milieux patronaux turcs souhaitent faire des affaires avec les PMA. Et dites-vous que, dans dix ans, l’industrie turque se délocalisera en Ouganda, après avoir commencé à sous-traiter au Mali. Je caricature un peu, mais la Conférence des Pays Les Moins Avancés est représentative des ambitions économiques et géopolitiques de la Turquie et de sa place dans notre système-monde. Géographiquement et économiquement, la Turquie est une sorte de moyen terme entre l’Europe et l’Asie. Stratégiquement, elle est, avec Israël et la clique saoudienne, le principal relais des intérêts occidentaux (c’est-à-dire essentiellement étasuniens) au Moyen-Orient. Pour dire les choses dans un langage bourdieusien: la Turquie est, dans ce champ du pouvoir mondial qu’est le champ géostratégique, un dominant-dominé : dominée parmi les dominants, elle est dominante parmi les dominés. Au royaume des aveugles, le patronat d’Ankara est borgne. Mais lui aussi, a besoin de débouchés pour ses marchandises et, surtout, pour ses capitaux et, la planète étant déjà partagée entre bandes impérialistes, c’est aux confins (non pas géographiques mais économiques) du monde qu’il cherche son salut.

Tout le monde y trouve son compte apparemment : le patronat des PMA, qui veut développer son capitalisme national, les entreprises occidentales, qui veulent développer leurs profits (et en passant, leur communication), et la bourgeoisie turque, qui rêve en plein jour de développer une comédie d’impérialisme.

La souveraineté du capital et le progrès social et écologique

Favoriser l’essor capitaliste dans les PMA est une solution extrêmement périlleuse. D’abord parce que tout porte à croire qu’on ne peut pas faire confiance au secteur privé pour protéger l’environnement : les multinationales, qu’on cherche à impliquer, sont plus une partie du problème écologique qu’une partie de la solution. Ainsi, Coca-Cola est loin d’avoir les mains propres en matière de responsabilité écologique. Et ce n’est pas mieux pour ce qui est du traitement des travailleurs : dans L’Affaire Coca-Cola, par exemple, on découvre l’implication de la multinationale dans des violences inhumaines à l’encontre de syndicalistes colombiens. De l’irresponsabilité écologique d’Areva au Niger, aux violations éhontées des droits des travailleurs pratiquées par les sous-traitant de nos multinationales de l’habillement, en passant par l’implication de Total dans des affaires de travaux forcés dans l’ex-Birmanie, les exemples abondent qui prouvent que, décidément, on ne peut pas faire confiance au secteur privé.

Ensuite, il y a apparemment un paradoxe a vouloir combattre la pauvreté des populations par un système qui repose sur la pauvreté, ou, pour parler comme David Harvey, sur la dépossession. Le patronat ne crée pas d’emploi, il en détruit. C’est précisément cela, l’exode rural, la destruction des « emplois » ruraux dans de petites exploitations familiales sans laquelle le capital ne trouverait pas les armées ouvrières dont il a besoin. Une cause connue de l’ampleur de la catastrophe haïtienne du début de l’année 2009 est à chercher dans la politique menée à partir des années 1970 pour chasser les paysans de leurs campagnes, politique dont l’effet a été autant de grossir les bidonvilles que de fournir de la main-d’œuvre aux sweat-shops de Port-au-Prince.

Par ailleurs, les solutions de type libéral que l’on propose désormais aux PMA, sont, au moins dans l’idée qu’en ont certaines capitales occidentales, étroitement dépendantes du cycle de négociations de Doha. Or, le précédent cycle de négociations de l’OMC, l’Uruguay round, a eu des conséquences désastreuses sur l’économie des pays du Sud, PMA compris. Les violences qui ont secoué l’Ouganda ces derniers temps sont une conséquence directe de la perte de souveraineté alimentaire provoquée par l’abandon des réglementations qui protégeaient les agricultures nationales.

Enfin, puisqu’il est question de souveraineté, le développement du capitalisme ne conduit qu’à la souveraineté du…capital, au mieux national, au pire international.

Révolutionner constamment les instruments de productions

Le capitalisme n’est donc pas sans danger. Mais y-a-t-il une autre voie vers le développement ? Si par développement humain on entend l’amélioration de la qualité de vie de la population, alors, le développement n’est pas possible sans surplus, ce dernier étant défini comme l’excédent des quantités produites sur les quantités nécessaires à la production.

On suppose par exemple une société simple dans laquelle ne s’échangeraient que du blé et du fer. Le blé y est nécessaire à la production du fer en ce sens qu’il nourrit le travailleur de cette branche et le fer est nécessaire à la production du blé puisque le paysan s’en sert comme outil de production. De plus, il faut des travailleurs nourris au blé pour produire le blé lui-même et des outils en fer pour fabriquer du fer. Chaque marchandise est donc et produite et utilisée dans nos deux branches. On suppose maintenant que, pour produire 400 quintaux de blé, il faut 280 quintaux de blé et 12 tonnes de fer et que, pour produire 20 tonnes de fer, il faut 120 quintaux de blé et 8 tonnes de fer.

Dans la situation de cet exemple, emprunté à Piero Sraffa (La Production de marchandises par des marchandises, paragraphe 1), la quantité de blé produite ( 400 quintaux) est strictement égale à la quantité utilisée dans le processus productif (280 dans la branche agricole et 120 dans la branche « métallurgique »). Autrement dit, cet exemple est celui d’une société dans laquelle les perspectives de développement sont nulles: il n’y a aucun surproduit, comme dirait Marx.

De là il suit que pour qu’il y ait développement humain, il faut qu’il y ait un développement des forces productives. C’est la tâche historique de la classe capitaliste d’assurer ce développement-ci, sans lequel la classe ouvrière ne peut assurer ce développement-là : « La bourgeoisie ne peut exister sans révolutionner constamment les instruments de production. », écrivaient Marx et Engels dans Le Manifeste. Cette révolution permanente des instruments de production est ce sans quoi la productivité du travail ne peut générer les surplus sans lesquels la question de la qualité de la vie est éclipsée par celle de la survie. C’est ce bien ce qu’expliquait Lénine, durant la NEP :

 « Cela signifie que, dans une certaine mesure, nous re-créons le capitalisme. Nous le faisons vraiment ouvertement. C’est le capitalisme d’Etat. Mais le capitalisme d’Etat dans une société où le pouvoir appartient au capital et le capitalisme d’Etat dans un Etat prolétarien, sont deux concepts différents. Dans un Etat capitaliste, le capitalisme d’Etat signifie que le capitalisme est reconnu par l’Etat et contrôlé par lui dans l’intérêt de la bourgeoisie, et au détriment du prolétariat.

Dans l’Etat prolétarien, la même chose est faite dans l’intérêt de la classe ouvrière, dans le but de renverser la bourgeoisie encore forte, et de la combattre. Il va de soi que nous devons accorder des concessions à la bourgeoisie étrangère, au capital étranger. Sans la plus petite dénationalisation, nous devrons louer à bail des mines, des forêts et des gisements de pétrole aux capitalistes, et recevoir en échange des biens manufacturés, des machines, etc., et ainsi restaurer notre propre industrie. » (Lénine, Collected Works, vol. 32, p. 491)

L’expérience a prouvé que nous avions tort. Il apparaît qu’un certain nombre de stades de transistion étaient nécessaires- le capitalisme et le socialisme d’Etat- pour se préparer- par des nombreuses années d’efforts- à la transition vers le communisme. Sans se reposer directement sur l’enthousiasme, mais aidés par l’enthousiasme engendré par la grande révolution, et sur la base de l’intérêt personnel, de la motivation personnelle et des princpies des affaires, nous devons d’abord nous mettre au travail dans ce pays de petite paysannerie pour construire des passerelles solides vers le socialisme au moyen du capitalisme d’Etat.

Autrement, nous n’arriverons jamais au communisme, nous n’amènerons jamais des vingtaines de millions de personnes au communisme. Voilà l’expérience que nous a enseigné le cours objectif du développement de la révolution. (Lénine, Collected Works, vol. 32, p.350)

A La Havane ou à Pékin

L’heure du prolétariat n’a peut-être pas encore sonné dans les PMA. Elle sonnera pour les autres avant de sonner pour eux…décalage horaire oblige. Et peut-être alors, l’internationalisme authentique prenant la place de humanitarisme affairiste, les autres apprendront-ils à les aider sans condescendance ni arrières-pensées inavouées…La seule question est celle de savoir si les bourgeoisies des PMA donneront ou non raison à Fanon, sur leur incapacité à s’acquitter de leur mission historique. C’est tout l’intérêt d’un socialisme de marché (Chine, Vietnam) ou d’un socialisme avec le marché (l’actualisation du modèle économique cubain) : faire jouer une bourgeoisie (Chine) ou une micro-bourgeoisie de cuentapropistas (combinée à une gestion décentralisée d’entreprises publiques autorisées à recourir à des stimulants matériels) dans un sens qui soit celui de l’intérêt national. Une fois n’est pas coutume, c’est du côté des pays socialistes que se trouve le salut du monde en développement.

Bien entendu, il n’y a aucune recette toute faite pour construire un monde meilleur à l’échelle d’un pays : le socialisme chinois n’est pas le socialisme cubain, ni celui dont le Mozambique aurait besoin. Les mêmes méthodes ne fonctionnent pas éternellement dans un même contexte national : les progrès énormes fait par Cuba, notamment dans les années 1980, qui restent dans la mémoire des habitants de l’île comme une « période d’abondance », et ceux faits, notamment en matière d’agriculture biologique durant la terrible Période Spéciale (celle qui suit immédiatement l’effondrement de l’URSS et les lois scélérates dites Helms-Burton, votées contre Cuba par le Congrès étasunien), résultent de l’application de méthodes bien distinctes de celle des décennies précédentes, et encore plus différentes de celles qu’ouvre, dans un contexte nouveau marqué par la crise économique mondiale, l’actualisation du modèle économique et sociale de la Révolution. Mais, c’est à La Havane ou à Pékin que devraient avoir lieu les Conférences des PMA…à moins qu’elles ne se tiennent dans un des pays directement concernés, ce qui serait une première mondiale.

Sources :

http://english.pravda.ru/history/10-05-2011/117862-optimism_ldc-0/

http://www.guardian.co.uk/global-development/poverty-matters/2011/may/11/least-developed-countries-private-sector

http://www.guardian.co.uk/global-development/poverty-matters/2011/may/12/least-developed-countries-business-networking

http://www.lepartidegauche.fr/editos/vues-dailleurs/1722-notre-role-dans-la-crise-haitienne

http://www.monde-diplomatique.fr/2005/03/SHIVA/11985

https://socio13.wordpress.com/2011/05/09/rares-sont-ceux-qui-pleureront-doha-par-jayati-ghosh/

https://socio13.wordpress.com/2010/10/09/limperialisme-du-carbone-devaste-lafrique-par-tony-iltis/

Pour aller plus loin :

Harvey (David), Reading Marx’s Capital, Douzième Leçon (en anglais), chapitres 26 à 33

 Marx et Engels, Le Manifeste du Parti Communiste

Marx, Discours sur le libre-échange, Pléiade I (Economie I).

Sraffa (Piero), La Production de marchandises par des marchandises, DUNOD

https://socio13.wordpress.com/2010/12/14/la-souverainete-nationale-le-cac-40-et-areva-par-marc-harpon/

https://socio13.wordpress.com/2010/12/23/wikileaks-ce-que-lon-savait-deja-sur-les-relations-internationales-par-marc-harpon/

https://socio13.wordpress.com/2009/11/23/peoples-democracy-la-revolution-chinoise-evaluer-les-soixante-ans/

https://socio13.wordpress.com/2008/08/03/les-reformes-de-1978-leconomie-socialiste-de-marche-par-rolf-berthold/

https://socio13.wordpress.com/2008/12/22/la-lutte-ideologique-et-leconomie-socialiste-de-marche-erwin-marquit-communist-party-of-the-united-states-of-america/

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