Rares sont ceux qui pleureront Doha, par Jayati Ghosh

Depuis trois semaines l'Ouganda est secoué de troubles liés à l'augmentation soudaine des prix des aliments et du carburant.

source : Poverty Matters/ The Guardian

traduit de l’anglais par Marc Harpon pour Changement de Société

 

Depuis que l’accord de l’OMC sur l’agriculture a exposé de nombreux pays à des prix alimentaires volatiles, il n’est pas étonnant que les gouvernements soient peu enclins à vouloir sauver les négciations.

Les fonctionnaires de l’OMC et les dirigeants de plusieurs gouvernements ont lancé ce qui est décrit comme un  « ultime effort » pour sauver le cycle de négociations de Doha de ce qui semble une faillite imminente. Le cycle échouera-t-il ? Et cela importe-t-il s’il échoue ? Ou, en d’autres termes, quelle probabilité y-a-t-il de parvenir à un accord et dans quelle mesure ce dernier serait-il profitable aux pays en développement ? Deux réponses courtes : une probabilité faible et une profitabilité très limitée.

Jusqu’ici, les États-Unis (où les hommes politiques se montrent peu passionnés par les négociations sur le commerce extérieur), ou les grandes économie émergentes qui ont gagné en importance, comme la Chine, le Brésil et l’Inde (qui sont moins enclines à accepter des termes qui ne leurs paraissent pas équitables), ou encore l’effet global de la « Grande Récession » (qui a incité plus de pays à la prudence face à une ouverture au commerce qui pourrait diminuer la production nationale et l’emploi) ont été pointés du doigt.

Un aspect dont on parle moins est l’impact de l’Accord de l’OMC sur l’agriculture et la sécurité alimentaire dans le monde en développement. L’apathie ou le franc cynisme de cette partie du monde concernant un nouvel accord commercial peuvent être compris si nous considérons ce qui suit. Fondamentalement, beaucoup de pays en développement ont maintenant une sécurité alimentaire moindre que par le passé, et au moins une partie de ce problème est imputable aux tendances récentes du commerce international.

Les prix alimentaires mondiaux ont été très volatiles durant les quatre dernières années. Ils sont montés rapidement depuis le début de 2007, ont atteint un sommet en 2008, ont baissé ensuite, mais seulement pour augmenter à nouveau depuis le début de 2009. En décembre 2010, l’index des prix alimentaires de la FAO a dépassé sont précédent sommet. En Mars 2011, les prix alimentaires étaient en moyenne environ 37% plus élevés qu’un an auparavant, tandis que les prix des céréales étaient supérieurs de 60%. Des tendances similaires sont clairement visibles sur le marché international du pétrole, dont la hausse a été accentuée par les troubles au Moyen-Orient.

Il est vrai que cette hausse rapide ne peut pas s’expliquer entièrement par l’offre et la demande réelles. L’activité financière spéculative sur les cours futures des matières premières continue de jouer un rôle, tandis que l’investissement dans les matières premières semble une option attractive dans une période de faibles taux d’intérêts, et le mal moral provoqué par les récents sauvetages autorise les investisseurs à sous-estimer les risques. De toute évidence, la régulation d’une telle activité est une composante indispensable de toute stratégie internationale pour stabiliser les prix des articles essentiels.

Mais, clairement, cela ne sera pas suffisant. La possibilité d’une régulation financière future offre un confort limité à des pays qui sont déjà dévorés par ces énormes augmentations des prix alimentaires, qui ont déjà généré d’énormes troubles dans certaines parties du monde en développement. Les pays qui reposent seulement sur les importations alimentaires sont, naturellement, très affectés, mais même les économies qui importent relativement peu de nourriture ont vu les prix alimentaires augmenter à l’intérieur, en réponse aux cours mondiaux.

Dans ce cas, cela renvoie plus au commerce et à la production qu’à la seule finance. Un malheureux héritage du régime de l’OMC est que beaucoup de pays en développement se trouvent maintenant beaucoup plus exposés et vulnérables aux fluctuations de court-terme qui créent l’insécurité alimentaire.

Cela contredit la promesse du cycle d’Uruguay selon laquelle les pays en développement augmenteraient leurs entrées d’argent par les exportations agricoles, que devaient rendre possibles la réduction ou l’élimination des subventions et des restrictions à l’importation dans les pays développés. La réalité s’est avérée très différente, puisque les pays développés se sont servi d’une mention en petits caractères dans l’accord sur l’agriculture pour continuer à verser de grosses subventions et à employer diverses formes de protectionnisme. Pendant ce temps, les pays en développement se sont ouverts à leur commerce agricole, et ont découvert que leurs fermiers devaient rivaliser avec la concurrence massivement subventionnée de l’agrobusiness du Nord. L’ouverture aux échanges a obligé les fermiers à abandonner les cultures traditionnelles, qui étaient souvent mieux adaptées aux conditions écologiques, pour des cultures commerciales reposant de plus en plus sur des intrants achetés, et dépendant de marchés volatiles.

Il se trouve que les cultivateurs du monde en développement ont eu des difficultés à tirer parti des cultures commerciales même dans les périodes de hausse des prix. Les prestation publiques en intrants divers et le régulations gouvernementales encadrant les prix des intrants achetés sur le marché ont toutes été progressivement réduites : donc le prix des semences, des engrais et des pesticides a augmenté assez fortement. La libéralisation financière a rendu plus difficile l’accès au crédit institutionnel pour les fermiers. Des investissements publics insuffisants dans la recherche agronomique et dans la promotion de l’agriculture ont été associées à des pratiques agricoles réduisant la productivité des sols et donc les rendements.

Donc les arguments spécieux qui sous-tendent l’accord sur l’agriculture- suivant lesquels les agriculteurs pourraient facilement passer à la culture commerciale pour augmenter leurs revenus et que les pays en développement pourraient simplement choisir d’exporter la production commerciale et d’importer la nourriture à tout moment, sans conséquences pour la sécurité alimentaire- ont été la recette de la catastrophe dans de nombreux pays.

Maintenant que les prix alimentaires mondiaux battent des records, il n’est pas surprenant que plus de gouvernements soient sceptiques sur les avantages tant vantés d’un commerce censément plus ouvert en particulier quand celui-ci a accru l’insécurité alimentaire de leurs populations. Ils veulent plus de protection contre les importations prédatrices et plus de liberté pour soutenir leur production alimentaire intérieure. Pourtant, le cycle de négociations de Doha en cours contient peu de propositions de ce type.

Cela est-il étonnant que tant de pays en développement aient cessé de croire à la possibilité de gains effectifs et soient prêts à laisser mourir le cycle de Doha ?

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