Exclusion contre exploitation : pas de match nul à la FFF , par Marc Harpon

 

Marc Harpon

Il paraîtrait que ces messieurs de la Fédération Française de Football auraient évoqué, lors d’une réunion tenue l’hiver dernier, leur souhait que les joueurs « binationaux » et les « blacks », paraît-il « grands, costauds et puissants » fassent l’objet de quotas limitant leur présence dans les clubs. Le problème est très grave et les propos sont, bien évidemment, scandaleux. Mais, me semble-t-il, il s’agit, une fois n’est pas coutume, d’un symptôme d’une des pathologies de notre époque de « fin des idéologies ». La disparition de l’Union Soviétique, qui marque la fin d’un cycle révolutionnaire sans précédent dans l’histoire, et incarne donc la double « fin » de l’histoire et des dites idéologies, a une conséquence majeure : la question de la proportion (insuffisante ou excessive, suivant la position des uns et des autres dans un spectre allant de la xénophobie de l’extrême droite au cosmopolitisme faussement internationaliste de certains secteurs de la gauche) des identités parmi les dominants remplace de plus en plus la question de la domination elle-même. Comme le font des auteurs comme Walter Benn Michaels, on peut s’inquiéter de ce que, chez nous, l’égalité n’ait pas remporté le match contre la diversité.

 

S’il est vrai que les productions intellectuelles et ce que l’on nomme communément la culture émanent des rapports constitutifs des modes de production et de reproduction de la vie matérielle, alors, la coexistence, même pacifique de deux modes de production, était la condition d’une dualité culturelle mondiale. Une telle dualité était d’ailleurs accrue par la compétition de la guerre froide de même que par l’interventionnisme culturel maladroit de type jdanovien que pratiquaient certains pays socialistes. Le résultat de l’effondrement du bloc de l’Est est donc la fin de d’une bénéfique dualité culturelle. Le marxisme nous apprend que les hommes ne sont pas une réalité extérieure à l’histoire : il n’y a pas l’homme puis l’histoire, comme ensemble des événements qui lui adviennent ; il y a des hommes qui font leur propre histoire et qui, en la faisant, ce font eux-mêmes, dans des conditions qu’ils ont trouvées toutes faites. Ils sont à la fois ce qui fait l’histoire et ce qui est fait par l’histoire. De là, il suit que la « nature humaine » ne veut strictement rien dire, et que seule existe la « culture humaine », entendue comme ce que, en différents lieux et à différentes époques, les hommes ont fait d’eux-mêmes. Une fois disparu le bloc socialiste, le débat scientifique et politique mondial a donc régressé à son stade infantile, où l’histoire n’existe plus, ou du moins pas encore, sinon comme une série d’épiphénomènes affectant des essences éternelles. Après la contre-révolution planétaires, les groupes humains, s’ils ont encore une histoire, ne sont plus dans l’histoire et encore moins de l’histoire. Ils sont des civilisations, des cultures ou des identités éternelles qu’il s’agit de reconnaître dans leur droit à exister ou d’accepter dans leur tendance à s’entre tuer. Multiculturalisme et choc des civilisations sont les deux faces de la même régression idéologique de la fin des « idéologies ».

 

Cette mutation civilisationnelle ou culturaliste de la pensée, est celle qui fait qu’on pense plus en termes de dedans et de dehors, de in et de out, d’inclusion et d’exclusion qu’en termes de haut et de bas. La lutte entre civilisations, dans une société mondialisée par l’effet même du mode de production capitaliste, tend à se transformer en une lutte interne à chaque civilisation : la croisade odieuse contre l’islam extérieur devient une traque constante de l’islam intérieur, la défense extérieure des « valeurs occidentales » devient une défense intérieure de la France, « fille aînée de l’Eglise », et de son « identité » nationale. Ainsi, les débats nationaux en viennent-ils à être structurés par une dialectique de l’identité et de l’altérité, de l’intériorité et de l’extériorité. Avec une telle structure, deux positions extrêmes peuvent délimiter le spectre des opinions politiques : du côté gauche, on défend le droit de l’extérieur à vivre à l’intérieur, et du droit, on défend le droit de l’intérieur à se protéger contre l’extérieur. Cette dialectique du dedans/dehors est aussi bien celle du Front National, qui parle par exemple de « ré-enraciner le sport » en imposant que « les championnats nationaux ne [soient] désormais ouverts qu’aux clubs dont une partie significative des joueurs sont de nationalité française, voire nés ou ayant résidé un temps minimum dans la région ou se situe le club » que celle du CRAN qui, en règle générale, se positionne ne faveur de l’affirmative action à l’anglo-saxonne. La question est toujours celle de la présence du dehors dans le dedans : est-elle trop ou pas assez importante ? Le dehors est-il sous-représenté ou trop représenté ? Discrimination négative ou Négative ? Visibilité de la diversité (le dehors chatoyant) ou de l’identité (le dedans censément homogène, voire gris et triste pour certains) ? Reconnaissance de l’identité ou de l’altérité ?

 

Que 100% des aigles royaux soient des oiseaux n’implique pas que 100% des oiseaux soient des aigles royaux, puisque ceux-ci sont en voie de disparition. Imaginez-vous que les hérons décident d’entrer en lutte pour défendre « les oiseaux en général », par la même occasion, ils défendraient ces aigles royaux, dont ils constituent la pitance…C’est précisément le problème que pose la logique du dedans et du dehors, lorsque les « communautés » se mettent à revendiquer chacune leur part du gâteau capitaliste, en réclamant leur quota de ministres, leur quota de patrons et de cadres dirigeants, leur quota de présentateurs télé, leurs quotas de membres sur les listes électorales. Cette logique fait jouer les masses populaires pour des gens qui n’aspirent qu’à passer du côté de la classe exploiteuse : elle fait jouer les ouvrier pour la petite-bourgeoisie de « leur » communauté et non pas pour eux-mêmes. Etre exclu, c’est être tenu hors de quelque chose. Tant que la lutte contre l’exclusion visera non à exclure le capitalisme mais à y inclure également chaque communauté, les gens comme moi seront inquiets. Il est certes impératif de condamner les projets racistes de certains cadres dirigeants de la Fédération Française de Football, mais il est aussi essentiel d’articuler cette condamnation à une logique de classe, voire de l’y incorporer. Sans cela, les travailleurs immigrés et « issus de l’immigration » de même que ceux venus d’un DOM risquent de se faire arnaquer de la même façon que l’ont été les travailleurs américains blancs et noirs, qui subissent aujourd’hui des inégalités plus fortes que dans les années 1960 alors même que la classe dominante étasunienne s’est ouverte à l’apport de l’ex-petite bourgeoisie africaine américaine.

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