Ce que j’ai appris de Prague par Danielle Bleitrach

 Je suis allée à Prague pour approfondir le film de Lang et Brecht sur lequel j’écris un livre et qui décrit l’assassinat par la Résistance tchèque du « bourreau » SS, Heydrich. Et au-delà j’essaye d’analyser la position de l’exilé antinazi, celle de Brecht et de Lang et de bien d’autres qui attendent vainement la révolte du peuple allemand. Ma conclusion est que l’on ne revient pas d’exil et que le nazisme n’a jamais été éradiqué dans les consciences. Qu’un peuple entier puisse adopter la « servitude volontaire, le crime comme issue aux maux qui l’accablent, engendre une vision radicalement pessimiste des possibilités pour l’être humain de sortir de la pulsion de mort pour retrouver la vie, une vision qui peut-être poussera un Walter Benjamin au suicide, mais qui est aussi celle d’un Freud dans « malaise dans la culture ». A Einstein qui l’interroge sur le moyen d’empêcher les guerres, Freud répond  : l’extraordinaire n’est pas que les êtres humains aient besoin de la guerre, mais qu’il existe des gens comme vous et moi à qui elle est insupportable. Nous en sommes toujours là…Et je m’aperçois qu’il est désormais passé dans les moeurs que la guerre, celle qui tue en priorité les civils dans la logique d’Auschwitz et d’Hiroshima ne soulève plus la moindre indignation.

 

Est-ce qu’en finir avec la classe capitaliste serait suffisant ?

Suffirait-il de changer de mode de production, d’en finir avec l’impérialisme, avec le complexe industrialo-militaire pour que l’humanité devienne différente, qu’un espoir soit enfin ouvert? Cela demeure pour moi la condition nécessaire, indispensable mais elle est loin d’être suffisante. J’ai vécu une autre révélation, j’avais toujours dénoncé l’accusation d’antisémitisme qui est portée contre celui ou celle qui critique la politique d’Israêl, je n’ai pas changé comme je continue à penser que la création de l’Etat d’israêl a été un mauvais coup non seulement pour les Palestiniens mais pour les juifs. Mais je sais désormais qu’il y a aussi un antisémitisme profond et qui vérole complètement le mouvement altermondialiste. Là encore les négationnistes ne sont pas isolés, ils sont les éclaireurs et le repoussoir d’une avancée de l’extrême-droite y compris là où il devrait y avoir les conditions d’un combat pour la paix et pour l’humanité. Il y a là de plus en plus paranoïa et racisme au point d’être gêné par la question de l’holocauste comme si cela concernait les seuls juifs. Et là c’est l’échec programmé de toute solution humaine, c’est la balkanisation , le narcissime des micro-différences , la recherche du bouc émissaire pour imaginer que l’on peut vivre ensemble et que l’on s’aime à la manière des nazis.

La question essentielle demeure: l’impossibilité de vivre ensemble

 Freud pose une question qui conserve aujourd’hui toute son actualité : « la question essentielle du destin de l’humanité me semble être celle de savoir si et dans quelle mesure l’évolution de la civilisation réussira à maîtriser les problèmes de la vie en commun causés par la pulsion agressive et autodestructrice des hommes. A ce sujet l’époque actuelle mérite peut-être qu’on s’y intéresse particulièrement. Aujourd’hui les hommes ont poussé tellement loin la maîtrise des formes de la nature qu’avec leur aide ils peuvent facilement s’exterminer jusqu’au dernier. Ils savent cela ce qui explique une grande part de leur inquiétude actuelle, de leur malheur et de l’atmosphère de crainte dans laquelle ils vivent ».

Cette réflexion est à mettre en relation avec le sarcastique commentaire de Freud quand il fait état du « narcissisme des petites différences », cette soif de micro-identités balkanique qui prétend lier « par l’amour » un nombre important de personnes « à condition qu’il en subsiste d’autres destinées à être les cibles des manifestations de l’agressivité (…) Le peuple juif partout dispersé s’est ainsi acquis de remarquables mérites auprès des cultures de ses hôtes ; malheureusement tous les massacres de Juifs durant le Moyen Âge n’ont pas suffi à rendre cette époque plus et plus sûre pour leurs contemporains chrétiens  ».

 Et Freud commente en se moquant le message d’amour chrétien qui ne pouvait déboucher que sur l’intolérance.   Le nazisme est aussi un message d’amour du Führer à son peuple, une invitation au nom de la communauté à surmonter les divisions de la lutte des classes, auquel le peuple répond comme un enfant qui cherche l’amour du père en acceptant de devenir criminel, torturer jusqu’à l’anéantissement les Juifs bouc-émissaires de cette quête d’amour éperdue, aller asservir d’autres peuples qui comme les Tchèques ou les Slaves auraient vocation à être esclaves.

Le nazisme parle d’amour, celui d’une idole paternelle sévère, Hitler pour les Aryens, celui de ses enfants abrutis par cette quête d’identité symbolique, il suffit de voir le triomphe de la volonté de Leni Riefenstahl pour mesurer à quel point la plus niaise sentimentalité amoureuse se mêle aux effets grandioses des masses soulevées par l’esthétique de la guerre. Dans les bourreaux meurent aussi, le nazisme se présente comme le choix du capitalisme de maintenir par la plus terrible des oppressions son exploitation, mais il y a aussi comme dans le château de Kafka, toujours à Prague, la figure du père, celui de la famille archaïque où seul le père jouit de la liberté totale pulsionnelle ; les autres vivent dans l’esclavage, la  servitude volontaire de l’amour qui les rend complices des crimes du père tout puissant.

La leçon du ghetto

Prague apprend bien des choses sur cette vérité qui doit être recherchée par le mensonge. Prague baroque est la ville de l’illusion, du trompe l’œil : le ghetto  en est une des illustrations. Il a disparu, des hordes de touristes errent dans de vastes avenues où ont pignon sur rue les enseignes de luxe de la planète, une masse ignorante mais pleine de bonne volonté se meut un petit guide à la main. Ils savent qu’il y a ici à voir mais ils ignorent quoi. Les stèles du cimetière ? Leur entassement, leur stratification fait songer aux actions des einsatzkommando sous la direction de Himmler et d’Heydrich : « Lors des actions qui suivirent, au plus tard à partir de Baranovitchi, les victimes devaient s’allonger face contre terre dans les fosses ; elles étaient alors tuées d’une balle dans la tête. Lors des exécutions à Bialysok, Novgorod et  Baranovitchi. Les cadavres étaient plus ou moins bien recouverts de sable ou de chaux avant l’arrivée des victimes suivantes : mais par la suite on ne procéda plus à ce genre d’ensevelissement sommaire, de sorte que pour être exécutés, les nouveaux arrivants devaient s’allonger directement sur les cadavres de ceux qui les avaient précédés. Mais même dans les cas où les corps d’un groupe de suppliciés avaient été recouverts d’une légère couche de chaux et de sable, les suivants pouvaient sentir les corps de leurs compagnons d’infortune dont les membres émergeaient ici et là ». L’entassement des tombes les unes sur les autres disent aussi le contraire de cette ruée vers l’extermination des juifs de l’Est, la tentative des juifs pragois avec à leur tête le rabbin Loew pour participer à l’élan des Lumières et que symbolise l’anecdote du chien crevé jeté par-dessus le mur du cimetière (un witz d’ivrognes gohim pour se mettre en forme avant le pogrome ?). Le rabbin ordonna qu’on l’enterre au milieu des juifs. J’ai vécu toute ma vie dans cet entassement de la shoah, entre l’insupportable désir de guerre et de morts des peuples et la médiocrité sordide de l’intimité, le crime de masse et la petitesse des relations quotidiennes. A ce titre peut-être le plus abominable n’est-il  pas ici mais dans le nouveau cimetière juif dont la tombe la plus visitée et celle du docteur Franz Kafka, enterré avec son père et sa mère. Rien que d’y penser j’en frémis tant je l’imagine en train de revivre éternellement son agonie, de plus en plus squelettique, incapable d’avaler non seulement une bouchée de nourriture  mais un verre d’eau auquel il ne cessait d’aspirer.

 Le désir ! Nul n’a mieux que Kafka décrit cet impitoyable bourreau, il fallait être à Prague là où l’ordre nazi flotte dans l’air pour  avoir l’idée d’inhumer pour l’éternité Kafka avec mère et père. Le ghetto avait déjà été éventré du temps où Kafka se débattait dans « les griffes  de Prague, la petite mère ». Du ghetto il  ne reste plus que le témoignage de l’extraordinaire richesse de cette communauté qui comme d’autres en Europe centrale a connu d’atroces pogromes, des persécutions et j’ai alors repensé à ce que m’a dit mon frère un jour : « Ne te préoccupes de rien, nous avons survécu depuis des millénaires, si nous avions été aussi fragiles, aussi sensibles et déchirés que toi et moi, jamais nous n’aurions survécu. Heureusement nous avions des êtres obstinés, entêtés qui ont maintenu la loi, les rites quoiqu’il arrive. » Sur le moment, je me suis révoltée intérieurement, j’ai pensé mais tous les êtres humains sont les survivants d’une longue lignée de joie et de souffrances, pourquoi privilégier celle-ci comme un isolat que rien ne justifie si ce n’est l’élection au malheur d’un dieu capricieux ? Tandis que les Walter Benjamin et les Franz Kafka qui eux me ressemblent errent hagard, sans postérité.  A Prague, j’ai compris ce que mon frère  voulait dire. La loi est infiniment plus miséricordieuse que le désir. Si les juifs ont survécu à tout c’est qu’ils se sont donnés la loi pour supporter leur angoisse, refuser de se soumettre au désir de mort. Il faut défendre la nécessité de la loi sur l’anarchie destructrice des pulsions.

Salo, le fascisme aujourd’hui

La deuxième leçon pragoise tient à la réalité de ce qu’a tenté d’instaurer Heydrich et qui aurait peut-être mérité une description proche de celle de Pasolini dans Salo, un Etat nazi, celui où justement pouvait se réaliser le DESIR d’Heydrich, la vision démente d’Hitler devenue la seule loi. de Salo de Pasolini, les cercles de l’enfer du fascisme se prolongeant dans la consommation de masse, l’Antinferno (« le vestibule de l’enfer ») qui est aussi isolement; le Girone delle manie (« cercle des passions »). Il décrit le viol des adolescents ; le troisième est celui du Girone della merda (« cercle de la merde »), où les victimes doivent notamment se baigner dans des excréments ou manger les fèces du Duc ; le dernier tableau est celui du Girone del sangue (« cercle du sang ») , et l’occasion de diverses tortures et mutilations (langue coupée, yeux énucléés, marquages au fer de tétons et de sexes…), et finalement meurtre des adolescents. Auschwitz est-il autre chose que les cercles infernaux et l’on pourrait faire de Heydrich le maître de ces cérémonies à l’échelle d’un continent. On pourrait également comme le fait Pasolini à la veille de sa mort sombrer dans le pessimisme intégral, celui que suggère notre chapitre, non seulement le nazisme n’a pas été vaincu mais il apparaît aujourd’hui dépouillé de toute transcendance, de toute référence à une communauté illusoire, il n’est plus que consommation de l’autre, le désespoir intégral annoncé par Kafka.

Ce n’est pas le choix d’un Lang qui a déjà traité de l’horreur, le viol des petites filles par un malade mental, en suggérant pour nous aider à penser. A la fin de sa vie il tirera une conclusion de son échec de critique sociale, d’enseignement par la représentation en reprenant la phrase de Brecht dans l’Opéra de Quat’sous : « l’homme est mauvais ». En oubliant simplement ce que dit Brecht « Chacun voudrait être bon mais il y a les circonstances et l’homme est mauvais ». Dépeindre la manière dont le petit homme, Charlot ou Chvéïk détruit « les circonstances » en paraissant s’y conformer avec zèle est la position révolutionnaire.  Peut-être que ce qui manque alors au film et auquel Brecht tient est le rire, le cinéaste que la dramaturge  admire le plus, ce n’est pas un hasard, est Charlie Chaplin, il souhaiterait la truculence, le non sens de Chéïk.  Ce rire est essentiel à la lecture de Kafka, le rire qui nous permet de côtoyer l’infamie sans en éprouver totalement  la douleur.

Tout cela est ridicule autant que criminel

L’univers mental de Heydrich nous plonge non seulement dans « l’inquiétante étrangeté » mais dans une parodie digne de la « famille Adam ». Il crée un bordel, les salons Kitty, lieu d’espionnage de toutes les formes de sexualité des hommes de pouvoir, ceux du Reich et les étrangers. L’histoire anecdotique, celle d’un Suétone, le décrit  finissant par être piégé, l’enregistrement de ses « exploits » provoquant le fou-rire de son collaborateur, ce qui nous laisse tout imaginer surtout quand c’est assorti de commentaires sur son goût pour les soirées de débauche, ses discussions salaces, son besoin de femmes qui se heurte à leur manque d’enthousiasme.  Le meurtre de masse paraît s’accompagner chez cet individu que l’on considère comme un des plus intelligents en tous les cas les plus efficaces du IIIe Reich d’une paranoïa intégrale assortie d’infantilisme du moins si l’on en croît  Burckhardt, le diplomate suisse qui rapporte les propos d’Heydrich et décrit le Geisterbahn (train-fantôme) aménagé par Heydrich dans une partie des caves de son quartier général. Heydrich lui dit : « La franc-maçonnerie est l’instrument de la vindicte juive. Tout au fond de ses temples, il y a un gibet devant un rideau noir qui masque le saint des saints ; seuls les plus suprêmes initiés y ont accès. Il n’y a qu’un mot derrière ce rideau : « Iahvé »- et ce nom en dit assez ». Deux jours plus tard raconte Burckhardt il décrit les deux salles dans lesquelles l’a conduit son hôte, la première est pleine de fichiers dans lesquels sont répertoriés tous les francs-maçons du monde entier . Mais la seconde salle dit plus encore sur Heydrich, elle est sans fenêtre et tendue de noir y règne une obscurité absolue. « Heydrich alluma une lumière violette qui fit peu à peu émerger de l’ombre toutes sortes d’objets de culte de la Franc-maçonnerie. Pâle comme un mort sous cette bizarre lumière, Heydrich parcourut la salle, discourant sur le complot mondial, les degrés de l’initiation et les juifs qui occupaient naturellement le sommet de la hiérarchie et qui préparaient dans le secret la destruction de toute vie. Venaient ensuite des espaces étroits et bas de plafond, toujours plus sombres, où l’on n’avançait que courbé, et qui contenaient des squelettes humains animés automatiquement, qui vous saisissaient aux épaules avec leurs mains osseuses »

Deux commentaires, premièrement il est impossible de tourner cela ou alors il faut oser le faire à la manière du dictateur de Charlie Chaplin, en menant la moquerie jusqu’au burlesque comme le  souhaitait  Brecht et qui l’a accompli en faisant d’Arturo Ui le gangster du trust du chou-fleur avec un mauvais goût petit-bourgeois. Deuxième commentaire, si tout cela ne terminait pas dans les atrocités d’Auschwitz on serait secoué d’un rire inextinguible devant le caractère misérable d’un tel imaginaire et la vraie question est donc comment une telle vision peut-elle s’imposer aux peuples entraîner jusqu’au bout leur adhésion.

.En fait ce qui est au centre de la description que Lang fait de Heydrich et à travers lui du nazisme dont il est  la perfection incarnée est selon nous l’idée déjà exploitée dans Mabuse de la folie de ce système. Il ne s’agit pas d’une simple crise d’hystérie d’un « inverti » mais bien de la psychose, le rapport à la langue dénote la forclusion psychotique. On sait qu’il y a dans la psychose non pas un fait de sa propre histoire que l’on a refoulé mais qui a eu une signification, et une élaboration minimale, mais il y a faille fondamentale dans la possibilité symbolique.

 Lacan appelle cette faille symbolique la forclusion. Ce qui est dans l’expérience rejetée du psychotique, lui parle de l’extérieur, devient une hallucination totalement réelle, un délire qui aspire tout une série de signifiants pour combler le manque. Il y a eu forclusion, fermeture, renvoi au dehors, et il n’y a plus de différence entre le mot et la chose. Si Heydrich ne veut pas entendre une autre langue que l’allemand c’est parce qu’il ne peut pas supporter que la traduction marque qu’il y aurait une barre entre le signifié et le signifiant, le mot allemand est la chose elle-même qui n’a jamais été symbolisé.

Ce qui est rejeté forclos, est un fragment de l’histoire du patient, fragment qui n’a pas été symbolisé au moment où l’histoire s’est produite et ce vide engendre délires, hallucinations, impossibilité d’appréhender sa vie.

Lang, en témoigne sa référence à Mabuse, a très vite perçu la folie meurtrière d’un tel système et il ne peut pas plus la représenter qu’il ne souhaite représenter le meurtre de la petite fille par le malade mental. Au contraire, il va situer la folie au point exact où s’exprime sa propre angoisse. La référence à la langue étant selon nous juste à l’intersection entre la psychose du nazisme et le questionnement du créateur sur l’inquiétante étrangeté, le reniement personnel de l’Allemagne qui pourtant jusqu’à la fin lui collera aux talons, l’exil de Lang, l’entretien du doute du spectateur sur ce qu’il voit à l’écran, un point de capiton entre le cinéaste du regard du doute et son insertion dans un univers malade où il est définitivement exilé. Nul besoin dans ce cas d’insister sur l’antisémitisme des  nazis, tout est dit dans la langue, dans la violence avec laquelle le bourreau hurle « Deutsch, Deutsch ! »

Le retour du fils du bourreau

Quand j’étais à Prague au printemps 2011, il était beaucoup commenté la visite faite le 23 mars 2011 par Heider Heydrich, qui vit actuellement en Allemagne , dans le village de Pananeske Brezany, proche de Prague, où il vécut une partie de son enfance. Le palais qui s’y trouve était la résidence privée du couple Heydrich pendant la guerre, et c’est de là que le Reichsprotektor partit pour se rendre au Palais Hradcany le jour de son assassinat (27 mai 1942). Aujourd’hui, le palais tombe en ruine, mais l’administration locale n’a ni les moyens ni les compétences pour procéder à une restauration. Heider Heydrich s’est proposé d’aider à lever des fonds pour les travaux en question . Mais le maire, Libor Holik, s’y est fermement opposé. Heider Heydrich a été plutôt indigné de cette réaction, affirmant qu’il n’avait jamais eu l’intention de lever les fonds lui-même, mais de procéder à une recherche d’aides financières Européennes, mécénats etc. Le fait est qu’à cette occasion on a appris que le fils d’heydrich non seulement jouissait d’une certaine aisance mais qu’il estimait avoir assez d’amis dans les institutions européennes pour mener à bien son projet. Il a de surcroît déclaré à la radio télévision pragoise qu’il n’en voulait pas à la population tchèque d’avoir tué son père, c’était la guerre, il pouvait comprendre. J’ai eu la curiosité de chercher où le fils Heydrich – dont jamais personne n’a entendu le moindre mot de condamnation des crimes paternels- avait passé sa carrière. Il est ingénieur de l’aéronautique d’un trust de l’aviation qui avait beaucoup œuvré durant le nazisme mais qui fut tout de suite blanchi.  Le pire est sans doute que ce qui m’indigne dans cette petite histoire provoquera sans doute les remarques de quelque jeune gens affirmant que l’on ne saurait imputer au fils les crimes du père. Tant est désormais considéré comme normal que d’anciens résistants soient considérés comme des criminels comme communistes et que l’on trouve normal que le fils Heydrich appartiennent à une classe capable de mobiliser les fonds pour un tel projet « historique ».

Conclusion provisoire

Paradoxalement cet univers coexiste avec celui d’une merveilleuse année d’étude. Nous travaillons ensemble avec un groupe d’étudiants. L’une d’entre elle m’a dit hier: il s’est créé entre nous un « entrechamp », un lieu magnifique d’échange, de respect les uns des autres, nous cherchons à comprendre et il est trés important que nous confrontions les générations. Elle a ajouté aussi l’importance du féminisme et j’ai compris ce qu’elle voulait dire par là. premièrement il s’agit d’un des rares progrès qui ne soit pas totalement défait dans les consciences même si le contexte de non éradication du fascisme le rend fragile. Plus intéressant encore alors même que le droit humain en tant qu’universel abstrait fait eau de toute part, au point que l’on puisse parler de guerre humanitaire se donnant pour but la défense des droits de l’homme. La question des femmes se pose nécessairement à l’intersection entre ce droit naturel abstrait et le concret singulier de chacun où chacune qui exige tout, la paix, l’emploi, de quoi vivre, la santé mais aussi la dignité et le vivre ensemble. Alors que tenter de mener le combat sur internet n’a cessé de me déchirer cette rencontre entre une trentaine d’individus de genre, d’âge , d’expériences différents n’a cessé de m’apaiser et de me faire retrouver le rire, celui qui empêche de souffrir de l’infamie.

2 commentaires

  1. et oui Danielle, puisque tu as toujours la jeunesse en toi, forcément que tu es bien avec les jeunes,
    et si tu faisais du vélo tu irais faire le Tour de France,
    dépêche toi quand même, après septante ans il faut beaucoup s’ entraîner !

    bel article ,

    merci Danielle,

    Yves Le Gloahec

  2. merci Yves, je t’offre ce long texte que je viens d’écrire sous le titre « aimer la vie est une tâche politique »

    Hier quelqu’un que j’ai connu et supporté il y a disons un siècle, enfin dix ans … Qui m’avait demandé d’être mon « amie » face book et à la quelle je n’avais pas répondu pour diverses raisons et en particulier parce que je n’ai aucune estime pour elle et parce que c’est un être sordide et assez ennuyeux m’a relancée et m’a expliqué que j’avais moult défaut et a terminé sa description venimeuse par un « tu dois être bien seule ». J’étais stupéfaite: me priver d’elle ce serait me condamner à la solitude. Ce mode de penser narcissique est si caractéristique de certains de mes ex-camarades. J’ai été heureuse de mener des combats collectifs mais c’était rarement pour autre chose que parce que je croyais aux buts que nous défendions ensemble. Quand on n’attend plus rien de fondamental d’un combat on s’aperçoit qu’on a perdu beaucoup de temps, comme dirait Proust d’une histoire d’amour, avec des gens qui n’étaient même pas « votre type ». Mais l’existence d’un but est une joie en soi malheureusement la confiance ne s’invente pas et quand cette confiance a disparu pourquoi subir une scène de ménage perpétuelle ? J’ai parfois l’impression d’avoir consacré trop de temps à la survie de quelque chose qui n’existait plus et qui n’engendrait que divisions, haines, insultes, jalousies. Un jour j’ai du porter plainte pour harcélement et j’ai compris qu’il fallait tourner la page non seulement pour moi mais pour le souvenir de combats qui furent magnifiques et qui aujourd’hui continuent leur écho en moi.

    Avec le temps je pense souvent à la réflexion d’Einstein sur l’insondable cruauté de l’humanité et sur la mesquinerie du quotidien, comment se préserver de tout cela sinon en ayant conquis le droit à une certaine solitude non comme une privation mais un choix de l’essentiel.

    J’ai conscience d’avoir tant reçu de la vie, elle m’a tout accordé, il y a des gens qui ont vécu une vie entière sans connaître l’amour, l’amitié, l’engagement et le goût d’apprendre, de sentir mais il dépend de moi que ce qui m’a été accordé continue à germer en moi pour cela il faut savoir tailler, greffer pour continuer non comme le don de la jeunesse mais comme la sagesse et l’extraordinaire liberté de la vieillesse. Si je vous dit tout cela c’est parce que je suis convaincue que l’être humain n’est jamais préparé aux choses importantes de la vie. Deux exemple, l’amour et la retraite. Ca vous tombe dessus et peut vous anéantir au moins pour quelque temps et vous découvrez ce caractère dévastateur auquel rien ne vous avait préparé, là vous êtes réellement seul à cuver le choc. Ces derniers temps, toujours grâce à mes ex-camarades en particulier j’ai découvert que l’insulte suprême de ces gens était que j’étais « vieille », j’ai été un peu étonné que l’on prétende m’en rendre coupable, de surcroît je ne me sentais pas vieille et je savais que bien des hommes de mon âge ne se voyaient pas disputer le droit d’exister. Alors je me suis dit « tu ne savais pas qu’il y aurait aussi ce combat là à mener ! Tu as du défendre ton droit à l’emploi, à l’avortement, à la dignité et tu ignorais qu’il y aurait encore celui-là. Comment le mener ?  » J’ai beaucoup réfléchi et je me suis dit que mon expérience pourrait servir.

    Il arrive un âge où on ne peut plus tout faire, il faut choisir cet essentiel, c’est-à-dire tout ce qui vous préserve ce formidable désir de vivre, cette indignation et ce bonheur d’être au monde qui est si précieux, c’est une tâche politique. Parce que l’air du temps est à la destruction, à la pulsion autodestructrice d’un système qui a fait son temps et qui tend vers la mort de l’humanité. Je choisis à chaque instant de les combattre en exigeant que ma vie soit telle que je le veux et non telle que l’on voudrait m’y contraindre.

    je suis allée hier voir ma toubib, elle était stupéfaite : à Prague j’ai marché durant environ trente kilomètre par jour pendant huit jours le tout terminant par une sciatique phénomènale et une rage de dent homérique, elle m’a conseillé de dormir 48 heures d’affilé… Mais il fait un temps superbe ma terrasse croule sous les fleurs, j’ai écrit 240 pages de mon mémoire, Prague m’inspire… Alors dormir juste ce qu’il faut et goûter chaque moment de la vie… J’aime tant le printemps, ce moment où les genêtset les lilas d’Espagne poussent dans les fossés et où l’air se fait si léger que depuis mon enfance je crie de bonheur. Je vais à la bibliothèque et je reviens chargée de livres quand j’en découvre un qui m’est aventure je m’immerge en écoutant la musique que j’aime. Il y a mes études, le plaisir de refaire le monde autour d’un film, le sandweech dévoré à la caféteria de la fac, les fou-rires … Il y a la famille avec parfois ses encombrements : il faut donner ce que l’on doit ne serait ce que pour avoir le coeur en paix et puis il y a la découverte d’un enfant qui vous éblouit, qui vous ressemble, d’un adolescent qui vous fait ses confidences et d’un être vieux et fragile qui vous dit « merci » d’être là à ses côtés pour le protéger… C’est tout cela que la solitude vous offre comme une escapade…

    Quand je suis rentrée de Prague, je suis arrivée à une heure du matin toute seule en traînant ma valise, j’avais une jambe en proie à une douleur abominable, une dent de sagesse qui irradiait (on me l’a arrachée avant-hier) et j’avançais dans les rues en me disant « ma fille je suis fière de toi, quand tu es née il n’tait pas prévu que tu survivrais et encore moins qu’étant née fille tu irais toute seule à Prague, goûtant la découverte de cette ville magique jusqu’à l’épuisement, que tu te balladerais ainsi sans rien demander à personne dans la nuit à ton âge vénérable. Ca ils ne pourront jamais te l’enlever cette formidable liberté que ta génération a conquise : il faut défendre la vie sur tous ceux qui ne veulent que la mort! » Cela passe par l’exigence de savoir réellement ce qu’on veut, ce qu’on choisit et ce que l’on refuse. Aimer la vie est une conquête politique de la liberté d’être soi-même jusqu’au bout ne renoncez jamais à ce droit .

    Je vous parle souvent de l’expérience des camps de la mort, la trentative de détruire l’être humain, de le mener jusqu’à l’irréalité totale, l’impossibilité d’exister pour lui interdire toute révolte mais il y a aussi l’apprentissage de la survie, et il y en a trois selon moi : le premier est la solidarité, accomplir de petits gestes, le second est d’entretenir des relations avec celui ou celle qui vous restitue la singularité de ce que vous êtes pour ne pas oublier, le troisième est de comprendre que la surréalité permet de lutter contre l’irréalité. La surréalité est ce que défendaient les surréalistes : un réel de plus, celui de la création, de l’imaginaire. Aujourd’hui il ne faut accepter que ce qui vous permet cette survie. D’où l’apparence de solitude et le refus d’un monde peuplé de fantômes.

    Danielle Bleitrach


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