L’odyssée de l’impasse : analyse de la guerre en Libye, par le colonel Michel GOYA (exclusif TB)

Voici sur l’excellent site dans son genre THEATRUM BELLUM auquel nous l’empruntons cette analyse par un militaire français de la guerre de Libye. inutile de dire que nous n’en partageons pas tous les attendus mais c’est de l’information à la source comme souvent dans ce site.

Michel Goya.jpgLe colonel Michel GOYA, directeur d’études « Nouveaux conflits » à l’IRSEM et docteur en Histoire contemporaine, a confié à Theatrum Belli ce texte d’analyse sur les opérations en Libye. Le colonel GOYA est l’auteur de plusieurs ouvrages remarqués La chair et l’acier ; Irak, les armées du chaos ; Res Militaris.

 

 

 

 

L’opération militaire en Libye, baptisée « Aube de l’Odyssée », s’inscrit dans le cadre d’une résolution des Nations Unies obtenue in extremis grâce à un feu vert distant des États-Unis, la neutralité de la Russie et de la Chine et une intervention directe du président de la République auprès de plusieurs membres non permanents. Avec un soutien également limité des organisations régionales, cette opération repose donc sur des bases politiques fragiles et fluctuantes qui joueront forcément sur la dynamique des opérations militaires. 

Resolution 1973.jpgEn premier lieu, ce processus complexe de consultations successives jusqu’au vote du Conseil de sécurité fait intervenir les forces dans un contexte beaucoup plus favorable au colonel Kadhafi qu’au début de la révolution. En revanche, si la résolution 1973 limite l’objectif de l’opération à la protection de la population et des zones civiles, elle autorise de nombreuses interprétations en évoquant « toutes les mesures nécessaires » pour l’atteindre. La résolution n’exclut même pas complètement une intervention terrestre, du moment qu’elle ne se traduit pas par « le déploiement d’une force d’occupation étrangère ».

Il existe donc une assez grande latitude dans l’emploi de la force depuis la simple mise en place d’une zone d’exclusion aérienne « passive » jusqu’à la destruction complète de l’outil militaire de Kadhafi et même l’élimination de ce dernier. En fonction des choix qui seront faits et des « évènements forts » (ou « cygnes noirs ») qui surgiront, comme un massacre de civils par un des acteurs, les soutiens diplomatiques eux-mêmes peuvent évoluer très rapidement et influer en retour sur les modes d’action militaires.

Pilotes CDG.jpgLa première guerre post-Afghanistan 

Ces modes d’action ont été limités d’emblée au seul emploi de la force aérienne afin de ménager les susceptibilités arabes mais aussi les opinions publiques occidentales après dix ans de conflit en Afghanistan et en Irak. L’attraction est actuellement très forte vers une approche beaucoup plus indirecte dans l’emploi des forces. Il n’en reste pas moins que l’action indirecte, faite d’appuis feux, de soutien et de conseils a quand même besoin d’un acteur terrestre pour obtenir la décision militaire. On ne se rend pas devant un missile de croisière. 

En l’occurrence, l’acteur terrestre auquel la coalition s’associe de fait est bien peu connu et semble très éloigné de la sophistication des forces occidentales. Dès le début de l’opération, la coalition a choisi de poursuivre deux objectifs tactiques parallèles. Le premier est d’établir une maîtrise complète du ciel, par la destruction de la force aérienne loyaliste, au sol ou en l’air, et de tout son environnement de protection et de commandement. Cet objectif a été rapidement atteint grâce au brouillage des communications, aux frappes de missiles de croisière et à la mise en place d’un dispositif de surveillance aérienne à base de radars volants et de patrouilles de chasse. Face à cette action, le colonel Kadhafi peut encore espérer un coup heureux de sa défense antiaérienne et utiliser sciemment la population comme bouclier humain. Il use déjà et continuera à user de désinformation en présentant régulièrement à la télévision des victimes des bombardements, ce qui n’est pas sans effet auprès des pays réticents à l’intervention. Les gains espérés par la coalition sont tactiques, en privant Kadhafi d’une force de frappe qui terrorise les populations et désorganise les troupes rebelles, et psychologiques, en inversant une dynamique qui était redevenue favorable au dictateur.

Le deuxième objectif était de parer au plus urgent en desserrant l’étau des forces loyalistes près de Benghazi. L’armée de Kadhafi repose sur deux composantes majeures : les trois brigades blindées de la garde prétorienne et des milliers de mercenaires venus pour l’essentiel d’Afrique sub-saharienne. Avant la crise, l’arsenal des forces libyennes était conséquent avec 2.000 chars de bataille, presque autant de véhicules de combat d’infanterie et de pièces d’artillerie. Il comprenait également quelques dizaines d’hélicoptères d’assaut qui présentent l’avantage d’être beaucoup plus difficilement repérables que des avions. Comme pour la force aérienne, ces moyens ont été considérablement réduits par les années d’embargo, une maintenance déplorable et les nombreuses défections. Il en reste cependant suffisamment pour équiper convenablement une force de quelques dizaines de milliers d’hommes. Cette armée pro-Kadhafi est techniquement et tactiquement très supérieure aux forces rebelles, motivées mais sans grandes compétences militaires individuelles et collectives. Face à cette menace terrestre, on peut là-encore interpréter le mandat des Nations Unies de manière différente depuis la destruction, préalable ou en riposte, des seuls moyens lourds à portée de la population -artillerie, chars ou hélicoptères- jusqu’à la recherche de la destruction totale de l’armée pro-Kadhafi, meilleur moyen après tout d’assurer la protection de civils. Le fait que la première frappe ait porté justement sur ces forces terrestres a témoigné de la volonté de la coalition, et particulièrement de la France, d’aller loin dans cette voie. 

Ces cibles sont évidemment beaucoup plus nombreuses et fluides que les bases aériennes. Les éléments statiques comme les stocks logistiques ou des positions d’artillerie, repérés par reconnaissance aérienne ou par le sol peuvent être frappés assez facilement. Les éléments mobiles, liés à quelques grands axes le long de la côte, sont plus délicats à traiter. Il est à noter qu’avec les évolutions technologiques récentes, les appareils de la coalition peuvent se passer d’un guidage au sol pour effectuer ce genre de mission. Cette campagne anti-forces terrestres peut durer plusieurs semaines.

 

Bouchard.jpgUn premier « cygne noir »

L’ampleur et la complexité croissante de cette opération aérienne a fait apparaître un premier « cygne noir ». Au début des opérations, le choix des cibles et l’organisation des frappes se sont effectués à partir des centres de commandement opérationnel respectifs des trois membres du « directoire ». Le besoin d’intégrer des Alliés pour asseoir une base diplomatique fragile a fait apparaître un problème technique car beaucoup d’entre eux ont mutualisé leurs structures de planification dans l’OTAN. Ces Alliés conditionnent donc leur participation à l’implication des structures de commandement de l’OTAN qui offrent également l’avantage à certains membres de la coalition, les États-Unis en premier lieu mais aussi l’Italie, d’être moins visibles. 

Cette implication militaire de l’OTAN rétroagit à son tour sur le champ diplomatique en provoquant de fortes réticences de la part de la Turquie et un repli allemand de toutes les structures qui peuvent avoir un lien quelconque avec la guerre en Libye. Le caractère occidental de l’Alliance atlantique gêne également le monde arabe, très sensible à tout ce qui pourrait apparaître comme une « croisade ». Il a donc été décidé de créer un comité politique nettement dissocié de l’Alliance atlantique « sous-traitant » la gestion technique des opérations à l’OTAN. Cette obligation de passer par l’OTAN ou (et) les États-Unis pour toute affaire militaire d’importance ne manque pas de poser des problèmes de diplomatie et de politiques intérieure qui compensent les gains d’efficacité obtenue par la mutualisation de certaines fonctions. La guerre reste encore affaire d’État.

 

Rebelles libyens.jpgA la recherche d’une paix 

Sans que celui soit exprimé ouvertement, la coalition est un allié de fait d’une rébellion dont on connait peu de choses mais dont on espère que l’aide aérienne compensera sa faiblesse militaire et lui permettra de reprendre l’initiative des opérations. C’est pour l’instant le cas, le siège de Benghazi a été levé et les rebelles se sont même emparés des villes d’Ajdabiya et de Brega et menacent les localités du golfe de Syrte. En oubliant que cette offensive est en contradiction avec l’objectif affiché par la coalition de cessation des combats, on peut s’interroger sur la capacité des rebelles à continuer ainsi jusqu’à Tripoli qui apparaît avec la personne même de Kadhafi comme un des centres de gravité ennemis. 

Il est probable qu’il sera de plus en plus difficile de s’approcher de la région de la capitale, source de la force du « guide ». L’outil militaire de Kadhafi peut aussi s’adapter à la menace aérienne en le camouflant par « civilianisation » (que se passera-t-il par exemple si les mercenaires utilisent des voitures de tourisme comme véhicules de transport ?), en s’incrustant dans le terrain et en cherchant à porter le combat à l’intérieur des villes (1)

Si un nouveau retournement de la situation militaire en faveur de Kadhafi paraît peu probable, le dictateur peut résister à la rébellion en Tripolitaine. Il peut toujours espérer une erreur de frappe des appareils de la coalition, ce qui serait médiatiquement et diplomatiquement désastreux, une usure des soutiens des opinions publiques ou un épuisement financier (2)

La situation pourrait alors se débloquer par un effondrement soudain ou un étouffement progressif des soutiens à Kadhafi, suivi de l’élimination ou de la fuite du dictateur. Elle peut aussi se figer si Kadhafi et les rebelles acceptent d’arrêter les combats et de négocier. 

Dans le premier cas, la chute du régime du colonel Kadhafi ne déboucherait pas forcément sur une normalisation de la situation. On ne peut exclure, un scénario de type irakien ou afghan avec un nouvel État qui tarde à se mettre en place et le maintien ou le développement d’une opposition armée. Quel sera alors l’attitude de la coalition ? Faudra-t-il mettre en place une force de stabilisation ? 

Dans le deuxième cas, compte tenu de la personnalité du colonel Kadhafi, de la désorganisation de la rébellion et du passif de violence accumulé depuis plus d’un mois, cette paix négociée semble moins probable qu’une partition du pays avec tous les risques de déstabilisation que cela induirait. Le colonel Kadhafi retrouverait des marges de manœuvre lui permettant de revenir sur le champ du terrorisme, comme après les bombardements américains de 1986 et l’échec de son aventure au Tchad. Il pourrait entamer une campagne d’étouffement de la rébellion, tandis que celle-ci se réorganiserait et s’équiperait pour tenter à nouveau de renverser le dictateur. 

Il est quand même rare que les guerres, surtout les guerres civiles et les révolutions, ne se terminent pas par la victoire d’un camp.

Colonel Michel GOYA

 

NOTES 

(1) En octobre 2001, il avait suffit de deux semaines pour que les Taliban et leurs alliés trouvent des parades aux frappes de précision des Américains imposant à ces derniers de faire appel à des bombardements lourds pour obtenir les mêmes effets tactiques mais au prix de dommages collatéraux beaucoup plus importants.

(2) La France dépense quotidiennement cinq fois plus d’argent en Libye qu’en Afghanistan, soit environ six millions d’euros. Voir Georges Dienekes, Le coût de la guerre en Libye, 24 mars 2011, www.ultimaratioblog.org

Un commentaire

  1. Bonjour,

    Le site est « THEATRUM BELLI » et non « THEATRUM BELLUM ».
    Merci de mettre le lien hypertexte vers TB.
    Cordialement.


Comments RSS TrackBack Identifier URI

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s