Marine Le Pen, mère et fille, ou le paradoxe salutaire de l’assimilation politique, par Eve Gianoncelli

Changement de Société remercie l’auteure de nous avoir confié cet article. Eve Gianoncelli est doctorante en science politique et enseigne à Paris VIII.

« Quitte à se faire baiser une fois de plus, j’aime autant qu’elle soit blonde et qu’elle ait les yeux bleus ! » Ces propos d’un dénommé Patrice Deumié, trouvés par hasard sur le net, nous rappelle que la dite dame, Marine Le Pen est une femme. Non que le soupçon pouvant porter sur son appartenance à la commune humanité se caractérisant par le respect et la reconnaissance de chacun comme un alter ego, indépendamment du sexe et/ ou de la « race », eût pu être mis en cause : le FN serait devenu fréquentable(1). Non, elle est une femme au sens le plus noble de la féminité ; d’aucuns la qualifie même de « sexy ». Son processus de conquête du FN l’avais mis en avant : relooking en 2007 marquant une apparence plus policée. Mais cette féminisation avait pour but de lui permettre d’endosser un rôle éminemment masculin : celui d’une héritière politique, qui, en raison de la fonction, n’admet pas de sexe, ou seulement, « tacitement », le fort. Une féminisation qui lui permet notamment de mettre en avant les valeurs louables de la maternité tout en faisant mieux oublier qu’elle est une femme, celle-ci s’accompagnant d’une neutralisation du point de vue du genre, voire de la « réassomption » d’un virilisme politique – paradoxe apparent qui se révèle de manière criante au lendemain de ces élections cantonales et de la menace que cette « victoire » représente pour notre démocratie.

« Nous » et « eux »

L’extrême droite d’aujourd’hui, comme on le disait, se veut fréquentable : discours féministes, reconnaissance des homosexuels, mise en avant des qualités maternelles : « les mères » se joignent ainsi aux autres délaissés, « chômeurs », « ceux qui ne sont pas énarques », reproche-t-elle à la stratosphère des élites dans une réponse adressée à Jean-François Copé, à la suite des résultats des cantonales. Une manière de distinguer un « nous », authentique, « la France d’en bas », que le FN représenterait et qu’il serait seul à même d’entendre et dont il serait alors seul légitime à porter le voix, d’un « eux » déconnecté de la réalité des Français.

Cette démarcation entre un « nous » et un « eux » s’accompagne d’une autre. La rhétorique des « petites gens » se redouble de celle de la liberté des femmes, de l’égalité des sexes et de la démarcation de la rhétorique fasciste de son père. Nouvelles manières, comme le montrait Eric Fassin de définir une identité française moderne, « par contraste avec des « autres » racialisés, culturellement étrangers à ces valeurs emblématiques de la modernité. (…) C’est au nom de la liberté et de l’égalité entre les sexes, voire entre les sexualités, qu’est tracée la frontière racialisée entre « eux » et « nous »: « nous » traiterions bien nos femmes, voire nos homosexuels – au contraire d’« eux ». «Dans certains quartiers, il ne fait pas bon être femme, ni homosexuel, ni juif, ni même français ou blanc» affirme-elle. Ainsi, la « blanchité sexuelle » constituerait le « nouveau » sujet national comme le soulignait, là encore, Eric Fassin dans Libération (20/12/2010).

De l’incarnation d’une féminité blanche…

La modernité s’incarne ici dans une recomposition autour d’un racisme tristement audible incarné par la voix de la vraie France que représenterait le FN. Ce qui explique son succès à l’heure actuelle, quand l’appel d’air de la stigmatisation dans une France suffocante est offert par le parti au pouvoir. Ce glissement aurait-il été possible si Marine Le Pen n’avait pas été une femme ? Si cette dimension peut sembler secondaire en raison de l’urgence à combattre cette voix qui se veut concordante et qui est dissonante avec les valeurs de la démocratie et de la République, on peut au contraire faire le pari qu’elle peut apporter un éclairage nouveau afin de mieux comprendre et donc de mieux combattre les stratégies mises en place et ce à quoi elles peuvent renvoyer.

La féminité comme dimension stratégique du relooking de Marine Le Pen, apparaissant comme femme moderne, a pu s’accompagner d’une rhétorique féminine : « Je suis mère de deux enfants », déclarait-elle encore sur le plateau du grand journal le 21 mars. Certes, cette rhétorique n’est pas constante, seulement mise en avant de manière relative ; elle n’en porte pas moins une dimension qui se veut humanisante, proche des gens et qui est significative. A cette rhétorique se joint celle de la reconnaissance sexuelle et raciale qui dissimule bien mal le poids du processus de racialisation, marquant un renvoi à une altérité radicale, mais qui n’en trouve pas moins une inquiétante audibilité, à en juger par les votes pour le parti aux dernières élections, même si ceux-ci, politiquement, ne se sont traduits « que » par l’obtention de deux cantons.

L’une des nouveautés dans la stratégie rhétorique du FN réside peut-être dans la manière dont Marine Le Pen pourrait prétendre non seulement entendre mais incarner cette nouvelle France – incarnation qui va se matérialiser dans une candidature à la présidentielle. Et c’est ici que sa « féminité blanche », c’est-à-dire la norme de la féminité(2), peut se faire valoir. Il faut en effet rappeler que la nation a un genre, comme en témoigne de manière emblématique pour le cas français, sa personnification en Marianne. La figure féminine a plus généralement justifié la mission civilisatrice de l’Occident durant le colonialisme. La mise en avant audible de la figure de la mère, qualité féminine que sa nouvelle apparence de femme moderne lui permet de mieux incarner, peut être lue comme l’essence d’un patriotisme « renouvelé » dont le FN revendique aujourd’hui l’incarnation véritable. Si la France est femme, c’est une bien pâle et sombre nouvelle Marianne qui se présente à nous mais qui n’en pourrait pas moins trouver ici un ressort de légitimation certain.

A une neutralisation nécessaire du point de vue du genre

La « chance » de contrecarrer ces ressorts se situe pourtant dans la nécessité de la neutralisation du point de vue du genre qu’appelle l’endossement de la posture politique. L’apparence ne dissimule aucune réalité quand c’est bien la « digne » fille de son père qui s’exprime. Tout en prétendant endosser un habit féminin synonyme de la véritable République mise à mal, elle ne peut que se révéler, dans l’opposition à ses valeurs. Si sa désignation à la tête du parti et son discours peuvent accréditer la thèse d’une rupture du sexisme avec ses frères et soeurs, le fascisme, le racisme et la xenophobie – et on relira à cet égard, urgence d’autant plus actuelle, les magnifiques pages montrant l’analogie entre le sexisme et le racisme de Colette Guillaumin(3) – la capacité nécessaire qu’a Marine Le Pen de faire oublier qu’elle est femme au moment même où elle se présente comme une mère constitue une brèche salutaire dans laquelle on peut et doit s’engouffrer.

La neutralité en apparence parfaite du point de vue du genre dans l’héritage dont elle assume la charge tout en prétendant s’en éloigner (notamment par rapport aux Juifs que les Musulmans ont remplacé comme « ennemi intérieur »), éloignement que renforce son statut de femme et de mère, lui permet de poursuivre la voie du père et de n’incarner aucun des handicaps qui affectent « traditionnellement » la pathologie féminine. La mère sait en effet se faire oublier pour porter un discours nationaliste viriliste qui s’exprime à travers une agressivité que ces détracteurs auraient peine à assimiler à l’hystérie singulièrement féminine à laquelle Nicolas Sarkozy pouvait encore renvoyer Ségolène Royal lors du débat opposant les deux candidats avant le second tour de l’élection présidentielle de 2007. Les crocs du père sont montrés, et la rhétorique apaisée n’affiche que son caractère stratégique et factice.

Un monstre politique ?

L’identité stratégique des femmes politiques dont les études du genre ont pu rendre compte ces dernières années(4) et à laquelle Ségolène Royal notamment a donné sa pertinence se révèle sensiblement une grille inopérante pour penser ce monstre politique (au sens étymologique) qu’est Marine Le Pen. Le rappel à l’ordre de genre qui est constitutif de l’entrée des femmes en politique peut se révéler à la fois maîtrisé en étant incarné de manière convenue et « convenable » par l’incarnation d’une féminité audible, et neutralisé par l’endossement du rôle d’homme politique. Et c’est précisément ici que se révèle l’inconséquence de sa posture : fille de son père et, il faut l’espérer, du point de vue de la nation, mère sans enfants en raison de l’impossible incarnation qu’appelle l’héritage extrémiste.

On peut alors, pour conclure, revenir à la phrase ayant ouvert notre propos. On pourrait, après tout, trouver dans ce propos tout machiste une manière réjouissante de conférer enfin à une femme politique un éminent statut de sujet qui s’incarnerait dans la sexualité : « elle n’est pas « baisable » mais celle par qui on pourrait se faire baiser ». Egalité sexuelle. Ou plutôt, dans ce discours, maintien des normes du genre par le recours à la sexualisation. Non pas tant, contrairement à ce que monsieur affirme, parce qu’elle est une femme. Mais précisément parce que, malgré – ou à cause de – sa prétention politique, elle n’en est pas tout à fait une.

Notes :

(1) Pour un Français sur deux, le FN devrait être considéré comme « un parti comme les autres » selon un récent sondage BVA-Absoluce diffusé lundi et réalisé en partenariat avec le quotidien Les Echos et la radio France Info (Le Monde, 28 mars 2011).

(2) Voir par exemple, pour la France, les travaux d’Elsa Dorlin, notamment « Les blanchisseuses : la société plantocratique antillaise, laboratoire de la féminité moderne, in Helène Rouch, Elsa Dorlin et Dominique Fougeyrollas-Schwebel, Le corps entre sexe et genre, L’Harmattan, coll. « Bibliothèque du féminisme, Paris, 2005, p. 143-165.

(3) Colette Guillaumin a en effet montré la manière dont le sexe et la race fonctionnent sur une prémisse naturaliste commune. Voir notamment Colette Guillaumin, Sexe, Race et Pratique du pouvoir. L’idée de nature, Paris, Côté-femmes, 1993.

(4) Colette Guillaumin a en effet montré la manière dont le sexe et la race fonctionnent sur une prémisse naturaliste commune. Voir notamment Colette Guillaumin, Sexe, Race et Pratique du pouvoir. L’idée de nature, Paris, Côté-femmes, 1993.