Marx avant le marxisme ou l’économie politique comme déni du réel, par Marc Harpon

 

Marc Harpon

L’économie s’entend comme la sphère de la vie humaine où les richesses nécessaires à la satisfaction des besoins sont produites (sphère de la production) et distribuées (sphère de la circulation). Le terme renvoie également à la discipline théorique qui se donne ce domaine pour objet. De là toute l’ambiguïté d’une critique de l’économie : critique-t-on un objet ou la théorie de cet objet ?

Cette ambiguïté est redoublée par celle du terme de « critique », qui peut renvoyer soit à une critique interne, soit à une critique externe : dans le premier cas, il s’agit de mettre en crise, pour refonder sur des bases solides. Dans le second, il s’agit plutôt de provoquer l’effondrement définitif de ce que l’on critique. Ainsi, on peut critiquer l’économie politique pour la réformer (critique interne) ou pour la renverser (critique externe).

Plongée au cœur de l’année 1844

En 1844, Marx explique que la commodité l’a forcé à écrire « une critique dirigée contre la spéculation » et à ne pas y mêler une « critique des diverses matières elles-mêmes »(1). La critique des « diverses matières » n’a jamais été faite. Marx s’est plus attaché, dans son œuvre ultérieure à élucider le mouvement réel du monde réel plutôt qu’à le critiquer en moraliste. Mais la critique de la spéculation elle-même aura changé de nature, passés les premiers pas en économie : à partir d’un certain moment, Marx critiquera l’économie politique en tant qu’économiste, alors que, dans sa jeunesse, c’est du point de vue de la philosophie morale, point de vue externe, qu’il prend position sur ou plutôt contre la science économique.

Dans les textes de la maturité, le scientifique redevient parfois philosophe, comme dans les textes de jeunesse le philosophe « préfigure » déjà le scientifique. Mais le savant en herbe ne ressemble en rien à son homologue grisonnant : il est surprenant d’observer le retournement radical de perspective qui conduit Marx à la théorie de la valeur que l’on connaît- qui suppose que « les marchandises s’échangent suivant leur valeur »(2), en étant parti de la naïveté proudhonienne suivant laquelle « là où existe la propriété privée un objet coûte plus cher qu’il ne vaut»(3).

Je souhaite inviter le lecteur à plonger dans les erreurs de jeunesse de Marx, car, en naviguant dans son œuvre, comme je le fais presque quotidiennement depuis très longtemps, je n’arrête pas d’y rencontrer des trésors. Ainsi, dans un des cahiers de 1844 où il réunit ses notes de lecture sur les économistes, celui qui n’est encore qu’un philosophe s’aventure hors du terrain moralisateur où il s’épanouit alors : il explique entre autres pourquoi, en plus de son inhumanité(4), l’économie politique pêche par une vaine abstraction, qu’elle confond avec la saine induction. Ce faisant, il tient des propos dont il n’aurait pas repris une seule ligne à l’identique vingt ans plus tard, après être lui-même devenu un économiste professant des doctrines si voisines de celles de l’école de Ricardo que des monétaristes malveillants comme Paul Samuelson le décriront rétrospectivement comme « un post-ricardien mineur ». Pourtant, cette critique naïve nous dit quelque chose sur une tendance de la science économique qui n’a jamais cessé de s’approfondir, celle qui consiste à réduire le réel à l’abstraction, à rendre celui-ci accidentel et celle-là nécessaire. Cette tendance est au cœur même des postulats du marginalisme qui, depuis longtemps, a remplacé l’homme réel par l’Homo Economicus abstrait animé d’une rationalité occidentale qui n’existe que dans la tête des savants.

Je pèse mes mots quand je parle de plongée : comme tout grand auteur, mais peut-être plus encore que les autres, le Marx romantique et lyrique des années 1844 ne livre pas ses trésor au premier venu. Il faut, pour y accéder, se départir de ses conceptions, même marxistes, comme on enlève ses vêtements avant de se jeter à l’eau. C’est pourquoi, dans la brève explication qui suit, on adoptera le point de vue même du jeune Marx, quitte à en reconstruire les présupposés en cas de besoin, afin que la pensée marche dans les pas de celle du maître et en comprenne le cheminement, y compris dans ses sentiers broussailleux et ses détours compliqués.

Il n’y a (presque) que des prix courants en économie

Abs-straire, c’est littéralement le fait de « tirer de », de « séparer de » ou encore d’extraire. L’abstraction peut donc se définir comme le fait d’isoler mentalement certains caractères d’un objet réel. C’est en ce sens qu’on peut parler par exemple de faire abstraction de tel ou tel fait. Les représentations abstraites peuvent ainsi être tenues pour incomplètes, dans la mesure où, par définition, elles ne reproduisent pas l’intégralité du réel et son irréductible diversité. L’abstraction peut donc se penser comme incompatible avec la vérité, comme adéquation parfaite (et donc complète) entre la pensée (ou le discours) et le réel.

Par opposition avec le prix courant, indiqué sur l’étiquette, on nomme « prix naturel » d’une marchandise le prix le plus conforme à sa valeur. En d’autres termes, le prix naturel du blé n’est pas celui qui fait suite à une mauvaise récolte, ni celui qui intervient après une moisson extraordinairement bonne, mais celui vers lequel tend le cours nominal à chaque fois que cessent de telles circonstances exceptionnelles. De là il suit que le prix naturel ne peut se déterminer qu’en faisant abstraction des fluctuations permanentes du marché, de la sphère de la circulation et de la concurrence, et en ne considérant que la sphère de la production et les coûts qu’elle génère.

Penser en termes de prix naturels exige donc de recourir à l’abstraction, dont l’usage appauvrit et trahit le réel. C’est pourquoi Marx écrit que John Stuart Mill, qui a recours à ce concept, « commet l’erreur d’énoncer la loi abstraite de la valeur sans tenir compte du changement ou de l’abolition perpétuelle de cette loi »  par la réalité des prix qui ne réalisent jamais ce fameux prix naturel. (5)

Le grand renversement : nécessité et contingence

On suppose une situation où l’offre et la demande s’équilibrent mutuellement. Dans un tel cas de figure, l’unr et l’autre se contrecarrant, il faut supposer une autre cause qui puisse déterminer le prix ou, ce qui revient au même, la valeur. C’est pourquoi, « en dernière instance », c’est-à-dire lorsque les autres causes possibles cessent d’agir, la sphère de la production est celle vers laquelle on peut et doit se tourner pour expliquer l e prix. Cela peut être tenu pour une loi « constante » dit Marx, c’est-à-dire toujours vraie : il est toujours vrai que quand les autres causes cessent d’agir, la valeur est déterminée par les frais de production.

De là il suit cependant que lorsque les causes situées dans la sphère de la production exercent leur influence, jamais celle des frais de production ne prévaut. Or, l’offre et la demande ne s’équilibrent que rarement, parce qu’un tel équilibre dépend de facteurs infiniment divers et qu’aucun des agents du marché n’est en mesure de contrôler tous ces facteurs, par mi lesquels l’indépendance des agents concurrents pèse lourd. Par conséquent, le jeune Marx peut dire que : « Si c’est une loi constante que, par exemple, les frais de production déterminent en dernière instance le prix (valeur)- ou plutôt lorsque, périodiquement, accidentellement l’offre et la demande s’équilibrent- il y a une loi non moins constante qui veut que ce rapport de compensation n’ait pas lieu. » Une chose est dite nécessaire quand elle ne peut pas ne pas être. Autrement dit, le rapport entre valeur et frais de production n’est pas nécessaire, puisqu’il peut ne pas être et que c’est une règle constante qu’il ne soit pas.

L’abstraction fait donc apparaître des nécessités qui n’existent pas : l’école de Ricardo, donc, confond les choses de la logique et la logique des choses, pour paraphraser un autre texte de jeunesse, Pour une critique de la philosophie du droit de Hegel.

Soit un fabriquant de chaussures. On suppose que chaque article lui coûte une somme x. Si le prix du marché pour ses chaussures se maintien longtemps à un niveau équivalent à x-y, avec y>0, ce fabriquant est condamné à se retirer du marché ou de ce marché là et, par là, à susciter involontairement une diminution de l’offre, c’est-à-dire une hausse des prix, allant peut-être jusqu’au niveau qui aurait pu lui éviter la faillite. De cet exemple, il suit que le rapport de l’offre et de la demande varie « par suite de la disparité entre frais de production et valeur d’échange » et que ces fluctuations tendent à rétablir l’équilibre, ou, suivant les termes de Marx, « ces fluctuations et cette disparité sont […] suivies d’un équilibre momentané ». Car le prix naturel, même atteint après le retrait des fabricants en surnombre, ne peut se maintenir : l’amélioration des méthodes de production, que la course aux profits rend très probables ou l’arrivée de nouveaux capitalistes alléchés par les perspectives renouvelées de profit, sont une menace inévitable.

La science économique repose sur la négation de son propre objet

Comment donc, alors que l’équilibre du prix naturel n’est jamais que momentané, les économistes peuvent-ils présenter leur discours sur ce même prix naturel comme scientifique ? La question se pose d’autant plus que le point de vue que l’économie politique professe s’apparente à un pur renversement du réel :

« Ce mouvement réel, dont la loi n’est qu’un moment abstrait, contingent et unilatéral est considéré par les économistes comme accidentel et non essentiel. »

On suppose une pièce qu’on ferait de façon rapide et fluide passer d’une température élevée à un froid extrême. La logique exige qu’à un certain moment, la température soit de zéro degrés, même si ce moment doit être extrêmement bref chronologiquement. Faire de ce moment la « loi » de la variation, c’est littéralement faire abstraction de tous les autres moments du processus. De même que le thermomètre ne fait que passer par le zéro, la valeur des marchandises ne fait que passer par le prix naturel. Celui-ci, n’est donc « qu’un moment abstrait, contingent et unilatéral ». L’exactitude se définit comme la précision. La descirpition renversée que donnent les économistes du réel est donc profondément inexacte. C’est peut-être pour cela que Marx ironise en accusant l’école de Ricardo de réduire l’économie à des « formules pénétrantes et exactes ». En tout cas, elles sont tout sauf pénétrantes, puisqu’elles recouvrent le réel d’un voile d’illusion plutôt que de le dévoiler.

Mais pourquoi accepter et professer une science non pas approximative mais fausse ? Parce que cette science s’abolirait elle-même en cherchant l’exactitude, répond Marx. En effet, l’économie politique est la discipline à la fois descriptive et prescriptive qui porte sur la production et la répartition des richesses. Or, dans une situation où les unités de production, les entreprises, sont détenues par des propriétaires privés, plutôt que par la société tout entière, chaque unité de production remplit sa fonction sans se coordonner avec toutes les autres. En d’autres termes, l’anarchie de la production, « le hasard », est la loi qui préside à la production. Si donc une science est une discipline théorique et/ou pratique dévoilant ou assignant les lois qui sont ou doivent être celles d’un domaine particulier, alors l’économie politique n’est pas une science tant que le domaine d’objets qui est le sien est anarchique.

De là, il suit que les économistes n’ont d’autre choix pour faire exister leur science que de lui imaginer des lois qu’elle ne trouve pas dans le réel :

« [… Si les économistes voulaient énoncer ce mouvement abstraitement, ils devraient, parmi les formules pénétrantes et exactes auxquelles ils réduisent l’économie politique, choisir la formule fondamentale que voici : dans l’économie politique la loi est déterminée par son contraire, à savoir l’absence de loi. La vrai loi de l’économie politique, c’est le hasard, et nous, les scientifiques, nous retenons dans le mouvement du hasard certains moments pour les fixer sous forme de lois. »

En 1844, la philosophie morale et la philosophie politique marxiennes se déploient contre l’économie politique, présentée comme science inhumaine. Plus tard, la science économique se déploiera contre la pensée politique du socialisme utopique. Mais, contrairement à ce qu’on pourrait attendre, ses intuitions scientifiques ne seront pas le développement de quelques considérations théoriques esquissées au détour de sa critique morale. Il y a là aussi renversement : le jeune Marx place, comme on vient de le voir, la valeur dans la sphère de la circulation, alors que le Capital la fera naître dans celle de la production.

L’histoire intellectuelle de Marx consiste donc en un éloignement des racines utopiques par le développement d’une science, comme si l’adversaire de Marx, ce n’était pas ce Ricardo qu’il critiquait trop hâtivement, mais cette critique hâtive elle-même. On peut concéder au Marx du Capital que l’abstractione st un mal nécessaire sans lequel aucune science n’est possible. Mais, d’un autre côté, on est forcé de reconnaître combien il vise juste lorsque, en 1844, sa plume immature reproche à l’économie politique de renverser le réel et de prendre les choses de la logique pour la logique des choses.

  1. Economie et philosophie( Manuscrits parisiens), in Marx, Oeuvres II, Economie II, Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade (Pléiade II), p. 5. Sauf mention contraire, tous les extraits cités viennent des pages 16 et 17 de ce même volume, l’explication détailliée et presque linéaire de la dixième « note de lecture » occupant l’essentiel de ce qui suit.
  2. Salire, prix, plus-value, in Marx, Oeuvres I, Economie I, Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade (Pléiade I), p. 508.
  3. Pléiade II, p. 9
  4. Pléiade II, p. 13 : « Si, pour lutter contre les conséquences inhumaines de l’économie politique, Sismondi et Say sont obligés de toureer le dos à cette science, qu’est-ce que cela prouve? Une seule chose : l’humanité se situe au-dehors de l’économie politique, l’inhumanité au-dedans. »
  5. Inutile de préciser que c’est exactement le contraire que Marx dira dans ses oeuvres plus tardives. D’ailleurs, le livre I du Capital, en dehors de sa toute première section, fait largement abstraction de la sphère de la production, en particulier dans la troisième section. Marx a en effet établi que, les marchandises s’échangeant à leur valeur, ce n’est pas dans la sphère de l’échange que le profit, comme quantité de valeur, est généré.