Le dernier round : diviser, régner et prendre le pétrole, par Pepe Escobar

 

source Asia Times, 25 Mars 2011

traduit de l’anglais par Marc Harpon pour Changement de Société

Sans voir à travers le brouillard de la guerre, il est presque impossible de comprendre ce qui se passe vraiment en Libye.

L’Aube de l’Odyssée a lieu uniquement parce que les 22 membres de la Ligue Arabe ont voté l’imposition d’une zone d’interdiction de survol au-dessus de la Libye. La Ligue Arabe- couramment ignorée des capitales occidentales parce que prétendument incapable de décisions pertinentes- n’est presque rien à part un instrument de la politique étrangère de la Maison Royale Saoudienne.

Sa « décision » a été favorisée par la promesse de Washington de protéger les rois/cheikhs/oligarques du Conseil de Coopération du Golfe (CCG) contre les aspirations démocratiques de leurs propres sujets- qui désirent les mêmes droits démocratiques que leurs « cousins » de l’Est de la Libye.

C’est le même CCG qui se positionne pour l’invasion de Bahreïn par l’Arabie Saoudite, dans le but d’aider la dynastie sunnite al-Khalifa à écraser le mouvement pro-démocratie. L’Occident considère les membres du CCG comme étant « ses » salauds à lui, tandis que le Colonel Mouammar Kadhafi- d’après la version occidentale- est un terroriste qui s’est fait désintoxiquer et est devenu un escroc.

Le CCG accueille des inconditionnels de l’égalité comme l’Arabie Saoudite, Bahreïn, le Koweït, le Qatar, Oman et les Emirats Arabes Unis (EAU). C’est le CCG qui, le premier, a voté la zone d’interdiction de survol ; ensuite le bras long et pervers de l’Arabie Saoudite a promis des pots-de-vins pour extorquer le consentement de la Ligue Arabe (la Syrie et l’Algérie, par exemple, y étaient sérieusement opposées).

Pour le secrétaire général opportuniste de la Ligue Arabe, Amr Moussa, qui est déjà candidat à la présidence de l’Egypte, c’était une affaire en or ; il a pris ses ordres à Riyad tout en améliorant son CV pour plaire à Washington.

Pour l’Arabie Saoudite, c’était une affaire en or ; l’occasion parfaite pour le roi Abdallah de se débarrasser de Kadhafi (l’animosité entre les deux hommes est de notoriété publique depuis 2002) et l’occasion parfaite pour la Maison Royale de tendre une main à Washington, qui s’inquiète.

On n’est loin du dernier round de l’opération Aube de l’Odyssée. Le Président étasunien Barack Obama a été clair sur le fait que ce dernier round implique « que Kadhafi s’en aille ». On appelle ça le « changement de régime ». Ou, suivant la doctrine Obama du double-front, « l’aide étasunienne » (apportée aux opposants aux « mauvais régimes »). Des régimes pas si mauvais, comme à Bahreïn ou au Yémen, sont encouragés à la « transformation du régime ».

Le problème, c’est que le « changement de régime » n’est pas prévu par le mandat de l’ONU et la résolution 1973.

L’Aube de l’Odyssée est la première guerre africaine du nouveau commandement militaire outre-mer du Pentagone, Africom. Bientôt, elle deviendra la première guerre africaine de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN). Bien qu’on nous la vende comme une « mission limitée », l’Aube de l’Odyssée- qui vise juste à imposer une zone d’interdiction de survol- coûtera au moins 15 milliards de dollars par an. Les membres de la Ligue Arabe sont censés payer une partie substantielle de la facture- puisque le seul d’entre eux à avoir des force militaires impliquées est le Qatar (deux chasseurs Miarage).

Le cirque en cours tourne autour de la façon de « faire transiter » la guerre entre la succursale africaine du Pentagone- qui est basée à Stuttgart, en Allemagne, parce qu’aucun des 53 Etats Africains n’en a voulu- et la succursale européenne du Pentagone, connue également sous le nom d’OTAN.

L’OTAN s’est déjà immiscée dans les affaires de la Somalie en 2010- transportant par les airs des centaines de soldats ougandais. Elle conduit en ce moment l’opération Ocean Shield au large de la Corne de l’Afrique. Et avant l’Aube de l’Odyssée elle avait placé la Libye sous la surveillance permanente de ses avions AWACS- qui font partie de l’Opération Active Endeavour, vieille de dix ans.

Globalement, le rôle combiné des tentacules mondiaux du Pentagone tombe sous la doctrine de la Full-Spectrum Dominance [domination totale, articulant le contrôle sur la terre, l’air, la mer et l’espace, ndt], qui vise à empêcher tout pays en développement, ou groupe de pays, d’établir des alliances ou des relations privilégiées avec la Chine ou la Russie.

La Chine et la Russie font partie des quatre principaux pays du BRIC, avec le Brésil et l’Inde. Les Quatre se sont abstenus lors du vote à l’ONU. Seulement 48 heures après ce vote précipité, Mouammar Khadafi avait menacé de transférer ses juteux contrats énergétiques à des entreprises de Russie, d’Inde ou de Chine, s’il était attaqué par l’Occident.

Comité de Guerre

L’opposition libyenne est une masse hétéroclite où se mêlent des tribus mécontentes, le mouvement généreux de la jeunesse, des civils et des militaires ayant déserté le régime de Kadhafi, des agents sponsorisés par la CIA (tels que l’ancien ministre de la justice Mustafa Abdel-Jalil), des islamistes liés (ou non) aux Frères Musulmans, et les clans monarchistes de la confrérie Al-Sanussi. Les clan Al-Sanussi sont la principale tribu de la région de Benghazi ; la plupart des « rebelles » portant le keffieh et brandissant leurs Kalashnikov sont Al-Sanussi, comme l’était le roi Idris, renversé par Kadhafi en 1969.

Le Conseil de Transition Libyen se nomme maintenant « gouvernement par interim »- bien qu’il se dise encore déterminé à conserver l’unité de la Libye. Mais la sécession ne peut pas être exclue- parce que, historiquement, la Cyrénaïque a toujours été en désaccord avec la Tripolitaine. Si Kadhafi peut rassembler une majorité des tribus, le régime ne s’effondrera pas.

Tous les yeux se portent sur la « marche verte » annoncée maintenant par la tribu al-Warfalla, forte d’un million d’hommes, la principale tribu de Libye ; elle s’était ralliée à l’opposition mais se montre maintenant impatiente de ontrer sa loyauté à Kadhafi.

Il n’y a aucune garantie que le Mouvement du 17 février, la force politique à l’avant-garde de la révolte libyenne, avec une plate-forme démocratique favorable aux droits de l’homme, l’Etat de droit et des élections équitables, ait la main dans un environnement post-Kadhafi.

L’Occident privilégiera une direction parlant anglais, et en bons termes avec Washington et les capitales européennes. De préférence, une marionnette docile. Le pétrole pourrait corrompre les nouveaux dirigeants jusqu’à la moelle. Ajoutez à cela les nouvelles encore fumante affirmant qu’ al-Quaïda au Maghreb Islamique (AQMI)- probablement encore un autre front de la CIA- avec son maximum de 800 jihadistes, soutenait déjà les « rebelles ». Pas étonnant que les scénarios de fin du monde fusent de partout- la chute de Kadhafi ayant tout le potentiel pour produire un nouvel Afghanistan ou un deuxième Irak.

L’accord obtenu par Obama, le premier ministre britannique David Cameron et le Président Français Nicolas Sarkozy veut que l’OTAN joue « un rôle clé » dans l’Aube de l’Odyssée. Traduction : pour toutes les questions pratiques, l’OTAN sera aux commandes. La direction politique se réduira à un « comité de pilotage » de ministres des affaires étrangères- un club franco-anglo-américain saupoudré de Ligue Arabe. Ils sont censés se rencontrer bientôt à Bruxelles, Londres ou Paris.

Obama a téléphoné au premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan et l’a apparemment convaincu au sujet de cet accord- bien que dans un discours tenu devant les membres de son parti, Justice et développement, au pouvoir, Erdogan ait dit qu’il « ne pointera jamais une arme sur le peuple libyen ». 

Le ministre français des affaires étrangères, Alain Juppé, a dit que tous les membres de la coalition militaire n’étaient pas membres de l’OTAN, « ce n’est donc pas une opération de l’OTAN ». Ne vous méprenez pas : c’en est bien une.

Cette guerre « tantôt OTAN tantôt non » est grosso modo ce que voulait Sarkozy- une plate-forme « héroïque » pour assurer sa réélection en 2012. Mais la motivation de l’Occident a surtout un goût de pétrole. Puisque l’Arabie Saoudite n’est plus sur le marché, la Libye est une pièce de choix pour un Occident affamé d’énergie : une station essence géante au milieu du désert avec très peu de monde aux alentours.

La masse des réserves de pétrole et de gaz avérées de la Libye se situe dans la Cyrénaïque « rebelle ». Le pétrole et le gaz représentent 25% de l’économie, 97% des exportations et 90% des revenus de l’Etat. Sarkozy- de même que l’Occident- craint une guerre prolongée. La France veut qu’elle s’arrête tout de suite. Contrairement à l’Allemagne, à la Grande-Bretagne et à l’Italie- qui ont déjà leur part du gâteau- la France bave à l’idée de se tailler la part du lion en matière de pétrole.

Il n’y a absolument rien d’humanitaire à propos de l’actuel jeu de casino qui se joue à l’intérieur de l’UE et de l’OTAN. La seule chose qui compte c’est la bonne position relativement à l’ère post-Kadhafi- le pactole énergétique, la primauté géostratégique autour de la Méditerranée et dans l’espace du Sahara et du Sahel, les opportunités juteuses dans le business de la « reconstruction ».

Changement de régime ou balkanisation ?

Donc la droiture morale occidentale peut se résumer ainsi : si vous vendez beaucoup de pétrole, achetez nos armes, et pétez la gueule d’Al Quaïda, ça ne nous pose pas de problème. Vous pouvez même tuer vos propres citoyens, dès lors que c’est par douzaines, et non par milliers.

C’est ainsi que l’Arabie Saoudite peut s’en tirer avec n’importe quoi dans l’actuel climat de anti-insurrectionnel, avec la Maison Royale grillant tous les feux rouges pour écraser toute aspiration démocratique dans le Golfe Persique.

Quant à ces régimes qui tuent peut-être des milliers de leurs citoyens- et ont du pétrole, et menacent de le vendre aux Russes ou aux Chinois, leur destin est de combattre une résolution ONU/Tomahawk.

Les forces de la contre-révolution sont en train de se rassembler sous la houlette de l’Occident. L’armée saoudienne restera à Bahreïn. Le CCG légitime la guerre occidentale en Libye. La stratégie favorite de l’Occident en Libye consiste à diviser pour mieux régner, et se tirer avec le pétrole. La grande révolte arabe de 2011 est-elle sur le point de s’écraser dans les sables du désert ?

Un commentaire

  1. Les peuples arabes doivent rester vigilants et mobilisés : ils ont le nombre pour eux. Un retour au règne de la peur serait dramatique pour eux.Le problème de la Libye c’est que la  » révolte  » a été instrumentalisée, créée de toutes pièces par des puissances étrangères au pays. Il ne s’agit pas d’une révolte du peuple libyen qui est avant tout partagé en tribus. Les Américains ont tout simplement réussi à monter une tribu contre une autre tout comme ils ont réussi à diviser le peuple ivoirien grâce notamment à leurs mouvements religieux évangélistes. Cela prouve aussi qu’en haut lieu on ne tolère plus les  » cas particuliers  » au nouvel ordre mondial. La France pour l’instant ne représente plus rien de ce qui faisait sa force intellectuelle quand il s’agissait de chasser les tyrans du pouvoir et de promouvoir le bien être des peuples.


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