NON à La guerre, trouvons un espace de « survivance » où ne serait pas recherché le meurtre de l’autre par Danielle Bleitrach

   j’appartiens à un club facebook, un seul, celui d’un intellectuel, un vrai, pas un médiacrate, il s’appelle Didi-Huberman, ceux qui l’aiment, ceux qui ont lu quelques uns de ses livres mesureront la distance douloureuse qui existe entre sa quête intellectuelle et ce que nous vivons aujourd’hui. Mais tout à coup en recevant un message d’un autre admirateur-le mot fan est totalement inapproprié- dans une langue que je comprend à peine, l’italien, j’ai été frappé par le grotesque de cette guerre et pourquoi elle me déchire.

Voici le message : siamo entrati in guerra e neppure lo sappiamo. entro in questo spazio che ci interroga per trovare un luogo di ricerca, un luogo altro dall’eliminazione dell’altro.

 En gros je crois comprendre que mon interlocuteur italien dit : « nous sommes entrés en guerre et nous l’ignorons, et pourtant j’entre dans cet espace pour trouver un lieu de recherche, un lieu différent de celui où il est recherché l’élimination de l’autre. »

Et tout à coup s’impose à moi une description de ce dans quoi nous débattons: parce qu’un Italien m’envoit ce message, je vis un cauchemar celui du retour de Mussolini, non seulement le fascisme mais le grotesque du fascisme, notre petit nabot, reparti à l’assaut de la Libye, une monstrueuse armada totalement démesurée en train de chercher à construire un arc de triomphe à la mesure de sa gloriole. Et tandis que jaillissent de terre, des mers et de l’air des missiles, lâchement sans que les lanceurs de mort se mettent même en dange,r le discours bien connu de Mussolini défile devant mes yeux, cet ode au combattant colonialiste d’Afrique.

Noi sentiamo così d’interpretare la volontà dei combattenti d’Africa, di quelli che sono morti, che sono gloriosamente caduti nei combattimenti e la cui memoria rimarrà custodita per generazioni e generazioni nel cuore di tutto il popolo italiano, e delle altre centinaia di migliaia di soldati, di camicie nere, che in sette mesi di campagna hanno compiuto prodigi tali da costringere il mondo alla incondizionata ammirazione.

Notre nabot agité de tics, son alterego italien, le vice et le crime mafieux bras dessus bras dessous, entrant dans l’histoire et nous avec, y pénétrant  par cet arc de triomphe des sables, cette porte du désert face à quelques bergers armés de baton. Ils ont trouvé un ennemi à leur mesure, eux les histrions qui nous déshonorent. Ces matamores hypocrites, étasuniens, britanniques, français, les vieilles fripouilles de toujours avancent bras dessus bras dessous  avec en protection le feu de la plus puissante armada du monde. Voilà ce que disait mon interlocuteur italien en revendiquant en contraste: « un espace de recherche, un lieu différent de celui où il est voulu l’élimination de l’autre ».

Pourquoi Didi-Huberman? A cause de toute son oeuvre qui cherche dans l’art cet espace, un espace politique au sens véritable du terme, celui de la survivance après Auschwitz.  Il y a aussi  son dernier livre, la survivance des lucioles. En référence à Dante qui peint un cercle infernal, une fosse dans laquelle il s’agitent damnés « les conseillers perfides » et leurs âmes sont comme des lucioles, ces lumières qui ne cessent de rappeler ce dont ils demeureront éloignés à jamais et que leur soif de pouvoir a cru leur donner sur la terre, la grande lumière du paradis, celle de la paix et de la sérénité.

Didi-Huberman reprend, en suivant Pier Paolo Pasolini  cette image dantesque mais en lui donnant un tout autre sens: la grande lumière est celle du pouvoir symbolisé par ce que Pasolini a dénoncé comme le néo-fascisme, celui qui n’a même plus d’idéal mais est simple consumérisme, pur faisceau de lumière en dehors duquel personne n’a le sentiment de vivre. La télévision en est la métaphore:  passer à la télévision, même une minute, c’est exister dans une société où il n’y a plus rien d’autre que ce fracas étourdissant pour oublier le vide de nos âmes. Les « conseillers » perfides ne sont plus des lucioles, ils sont dans cette lumière du pouvoir,  ricanants et grotesques, cette lumière éblouissante, anesthésiante, avide,  à laquelle on nous invite à aspirer,  quitte à ressembler à ces idiots qui font des grimaces derrière le présentateur d’un jeu télévisé. La politique, la guerre ressemblant à la téléréalité ou la téléréalité devenue la guerre.

Pour Pasolini et pour Didi-Huberman, dans ce néo-fascisme, les peuples sans pouvoir errent comme des lucioles, comme la promesse d’une véritable lumière, mais Pasolini a fini par desespérer et a écrit en 1975 un texte sur la mort des lucioles. Depuis que mon peuple français, tous les conseillers perfides politiciens, ont accepté cette grotesque guerre sans protester, sans que s’élève la moindre voix,  j’ai vécu moi aussii la mort des lucioles. La nuit où je n’ai pas pu dormir il n’y avait que l’éclair des missiles, leur fracas trouant la nuit de la Méditerranée, les plateaux de télévision et tous ces gens qui bavardaient de tout et n’importe quoi, faisaient de facebook, d’internet le lieu d’une exhibition narcissique permanente, venaient y étaler leur pseudo indignation et se désintéréssaient du crime commis en leur nom. Mon dieu comme on a peur de Marine Le Pen hurlent -ils tous en coeur, le fascisme est à nos portes, mais non voyons il est en nous, déjà là. Intallé à L’Elysée comme dans notre acceptation d’imposer aux « sous-développés » notre jugement sur leur droit à survivre en fonction du pillage qu’ils nous autorisent.

A tous ceux qui jouent à se faire peur avec le Front National, je dédie ce texte pour qu’ils comprennent qu’il n’y a plus que nous pour croire à la fiction du fascisme à notre porte, pour la plupart des peuples de la planète nous sommes des Fascistes, nous sommes pires que les Italiens devant Mussolini, parce que nous méprisons notre petit duce, mais nous acceptons qu’il agisse en notre nom, nous fermons les yeux sur les assassinats pour que l’essence coule dans la bagnole. Nous caquetons sur le danger nucléaire et acceptons l’arsenal qui s’accumule jour après jour et qui trouvera bien son destinataire. N’ayez pas peur de Marine Le Pen, elle vous ressemble. Je sais de quoi je parle, non seulement une bonne partie de ma famille a disparu dans les camps de la mort mais me colle à la peau doublement le fascisme des miens, celui des assassins de Gaza et aujourd’hui celui du colonialisme français, celui qui fut capable de faire exécuter par les tirailleurs sénégalais les massacres de Madagascar, 17.000 morts en une journée… Est-il un exil possible ? Se déplacer seulement de quelques pas et s’enfoncer dans le silence, celui où rebrille les lucioles…

Retour à Didi-Huberman et à cet espace de recherche » où il n’est pas revendiqué la mort de l’autre », c’est tout le sens de ce qu’il ne cesse d’affirmer: les lucioles n’ont pas disparu, c’est parce que nous acceptons une place qui n’est pas la bonne qu’elles ne brillent plus. Il y a déclin mais pas disparition. Didi-Huberman reprend la position de Walter-Benjamin, choisir une sorte d’exil, un léger décalage pour mieux voir le tableau, celui des vaincus de l’histoire pour retrouver les images lucioles porteuses de l’espérance.

Hier en rencontrant des femmes inconnues qui éprouvaient la même horreur que moi de la guerre, des femmes désintéressées par le narcissisme médiatique, et en considérant que mon peuple ne s’était pas laissé avoir par l’appel à la guerre flanquant une tannée aux fiers à bras , aux minables qui approuvaient pour ne pas perdre une voix aux Cantonales, désertant les urnes sans enjeux alors même qu’on lui impose une guerre sans qu’il puisse donner son avis,  j’ai cru entrevoir de pales lucioles, la possibilité d’un espace où ne serait pas recherché le meurtre de l’autre.  

 

Mussolini en Libye

Un commentaire

  1. La cinquième race est celle que l’on voit encore aujourd’hui: la race de fer. Ceux qui en font partie coulent des jours pénibles et sont condamnés à ne connaître aucun répis dans le travail et la souffrance… Un jour viendra où leur perversité sera telle qu’ils en viendront à adorer le pouvoir; la force pour eux remplacera le droit et ils perdront tout respect de ce qui est juste et bon. Et lorsque enfin il ne se trouvera plus parmis eux un seul homme capable d’indignation à la vue du mal, Zeus(…) détruira cette race. Mais quelque chose cependant pourrait la sauver: un soulèvement du petit peuple qui renverserait ses oppresseurs.
    Hésiode


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