La financiarisation de l’accumulation (3/4) par John Bellamy Foster

source : Monthly Review

Traduit de l’anglais par Marc Harpon pour Changement de Société.

La première et la deuxième partie de cette conférence sont disponibles en traduction ici et .

Crises financières et financiarisation

Dans leur tentative de nier la signification historique réelle de la Grande Crise Financière, la plupart des économistes du courant dominant et des analystes financiers ont naturellement minimisé ce caractère systémique, la présentant comme une phénomène de type « cygne noir », c’est-à-dire comme un événement massif mais complètement imprévisible et susceptible d’apparaître, comme sorti de nulle part, une fois tous les cent ans ou à peu près. (Le terme « cygne snoir » vient du titre du livre de Nassim Nicholas Taleb publié à la veille de la Grande Crise Financière, et dans lequel un « événement de type cygne noir » est défini comme un moment de changement des règles du jeu à la fois extrêmement rare et impossible à prévoir.(28)

Toutefois, certains des économistes les plus critiques, même au sein de l’establishment, comme Nourriel Roubini et Stephen Mihm dans leur Crisis Economics, ont rejeté cette théorie du « cygne noir », caractérisant plutôt la Grande Crise Financière comme un phénomène de type « cygne blanc », c’est-à-dire comme le produit d’un processus parfaitement prévisible, récurrent et ordinaire, sujet à une analyse systématique. (29) La plus impressionnante tentative de fournir une approche des crises financières fondée sur des faits historiques, soulignant la régularité de tels troubles du crédit, se trouve dans This Times Is Different : Eight Centuries of Financial Folly de Carmen Reinhart et Kenneth Rogoff (30) (Le titre de leur livre a pour but de renvoyer à la phase euphorique de toute bulle financière, où apparaît l’idée que le cycle des affaires et de la finance a été transcendé et que l’expansion spéculative peut se poursuivre indéfiniment).

 

Le plus grand théoricien du cygne blanc, bien sûr, Minsky, qui nous a donné l’hypothèse de l’instabilité financière, construisant sur la base de ‘intuition fondamentale de Keynes cvoncernant « la fragilité introduite dans le processus d’accumulation capitaliste par certaines propriétés inévitables des structures financières capitalistes. » (31)

Néanmoins, ce que des penseurs comme Minsky, Roubini et Mihm, et Reinhart et Rogoff semblent oublier, dans leur intérêt excessif pour le cycle financier, c’est les changements structurels de long terme dans le processus du système capitaliste. Minsky est allé jusqu’à corriger Keynes lui-même pour avoir laissé « des idées de stagnation et de raréfaction des opportnités d’investissement prendre le pas sur une perspective cyclique ». Ainsi, Minsky a cherché explicitement à corriger la théorie de Keynes, en partculier son analyse de l’instabilité financière, en la plaçant entièrement dans le cadre de cycles d’activités de court-terme, ignorant les tendances de long terme dans lesquelles Keynes a largement enraciné son analyse des crises financières. (12).

L’argument de Keynes était donc très différent de la théorie à laquelle nous nous sommes habitués par l’intermédiare de Mlinsky. Il a souligné que la tendance à la stagnation- ou le déclin dans les profits attendus sur des investissements nouveaux dans une économie riche en capital- servaient à diminuer le pouvoir de la monnaie et de la finance. Ainsi, pour Keynes, notait Minsky, « L’argent fait la loi dans le poulailler quand la quantité attendue de titres réels fait défaut » (33). Comme le dit Keynes : « Parce qu’elle doit son accumulation à un capital ayant déjà pris de l’importance », une économie mûre, riche en capital est ainsi faite que « les opportunités d’investissements supplémentaires sont moins attractives à moins que le taux d’intérêt ne chute d’une de façon suffisament rapide ». L’incertitude associée à la tendance à diminuer du profit escompté de nouveaux investissements a donné une énorme impulsion à la « préférence pour les liquidités » (ou, comme Keynes l’appelait aussi, « la propension à ammasser » de l’argent) et à la spéculation financière comme une alternative à la formation du capital, aggravant les difficultés de l’économie.

Au fondement de tout cela : une tendance de l’économie à sombrer dans un état de faible croissance et de sous-emploi : « C’est une étonnante caractéristique du système économique dans lequel nous vivons ». Keynes écrivait « qu’il semble capable de rester dans un état chronique de sous-activité pour une période considérable sans aucune tendance du marché ni à la reprise ni à l’effondrement complet. De plus, les preuves indiquent que le plein-emploi, ou même le quasi plein-emploi, est rare et de courte durée ». Ces maux ont conduit Keynes à ses propositions de long terme pour « l’euthanasie des rentiers » et une « quelconque socialisation complète des investissements » (34)

Keynes n’a pas développé sa théorie de long terme de la stagnation et de la spéculation financière. Néanmoins les élaborations postérieures de la théorie de la stagnation construites sur ses intuitions devaient naître dans les travaux des principaux de ses premiers disciples, Alvin Hansen, et dans la tradition néo-marxienne associée à Michal Kalecki, Josef Steindl, Paul Baran et Paul Sweezy. Il y a eu essentiellement deux tendances dans la téorie de la stagnation qui s’est développée sur la base de Keynes (et de Marx). La première, fermement défendue par Hansen, et par le Sweezy de la fin- mais caractérisant tous ces penseurs d’une façon ou d’une autre- examinait la question de la maturation du capitalisme, c’est-à-dire des économies riches en capital avec une capacité productive massive inexploitée qui pourrait être accrue rapidement. (35) Ce potentiel énorme à construire une capacité productive s’est dressé contre la réalité de débouchés de plus en plus rares pour l’investissement, puisque les investissements actuels étaient freinés (dans des conditions de maturité industrielle) par les investissements d’hier. « La tragdéie de l’investissement, remarquait Kalecki, est qu’il cause des crises parce qu’il est utile ». (36)

La seconde tendance, de laquelle Monopoly Capital de Baran et Sweezy est indubitablement l’exemple le plus connu, se concentrait sur la monopolisation croissante dans l’économie moderne, monopolisation qui équivaut à « la tendance des surplus à augmenter » dans une économie dominée par les firmes géantes, et les effet négatifs que cela a sur l’accumulation.

Dans les deux tendances, les économies et surplus potentiels générés normalement par l’économie dépassent les opportunités d’investissements profitables de ce surplus, conduisant à une tendance à la stagnation (croissance ralentie et augmentation du chômage et du sous-emploi). « L’état normal de l’économie capitaliste monopoliste, écrivaient Baran et Sweezy, est la staganation » (37). La croissance rapide ne pourrait donc pas être assurée, comme le pense la science économique dominante, comme un développement naturel du système au stade de la maturité/des monopoles, mais est désormais dépendante, comme l’a affirmé Kalecki, de « facteurs de « développement » spécifique » pour dynamiser la production. Par exemple, les dépenses militaires, le marketting, l’expansion des services financiers, des innovations changeant les modes de vies comme l’automobile ont tous servi comme des étais pour soutenir l’économie, à l’extérieur de la logique interne de l’accumulation. (38)

Aucun de ces penseurs, il faut le souligner, ne s’est concentré au départ sur la relation macro-économique entre la production et la finance, ou sur la finance comme [outlet] du surplus. (39) Bien que Monopoly Capital avançait que le secteur FIRE pouvait aider à absorber le surplus économique, cette remarque était reléguée à la dernière partie du chapitre sur l’effort de vente, et n’a pas fait l’objet d’une insistance particulière. (40) Toutefois, les années 1970 et 1980 ont vu un ralentissement du taux de croissance de l’économie capitaliste au centre du système, comme résultat d’un gonflement extrême de la finance, agissant comme un facteur de compensation. N’ayant pas de débouché dans la production, le capital a trouvé refuge dans la spéculation, dans la sphère de la finance appuyée sur la dette (un territoire de possibles, de futurs, de produits dérivés, de permutations, etc.). Dans les années 1970, l’incroyable dette totale des Etats-Unis avoisinnait une fois et demie la taille du PIB. En 2005, c’était presque trois fois et demie le PIB et pas loin des 44 billions [trillions, ndt] du PIB mondial. (40)

La finance spéculative a progressivement acquis une vie propre. Bien que dans l’histoire antérieure du système des bulles financières soient venues à la fin d’un boom cyclique, et aient été des événements de court-terme, la financiarisation semblait maintenant, paradoxalement, se nourrir non de la prospérité mais de la stagnation, et être de longue durée. (42) Les banques centrales des principaux Etats capitalistes, qui reçurent le rôle de  » prêteurs de dernier recours  » , avec pour tâche de soutenir et en dernier recours de tirer d’affaire les institutions financières majeures à cahque fois que c’était nécessaire (sur la base du principe qu’elles sont « trop grosses pour disparaître »)

Une contradicton clé résidait dans le fait que l’explosion financière, tout en encourageant la croissance à court terme de l’économie, provoquait une plus grande instabilité et une plus grande incertitude sur le long terme. Ainsi, Magdoff et Sweezy, qui se sont engagés dans un commentaire permanent de ces développements des années 1970 aux années 1990, ont avancé que tôt ou tard- étant donné la globalisation de la finance et l’impossibilité de la contrôler à ce niveau- le gonflement extrême de la superstructure financière par-dessus une base productive stagnante était susceptible de conduire à un crash majeur du niveau de celui des années 1930. Mais la question de savoir si un effondrement aussi massif, s’il devait avoir lieu, conduirait la financiarisation à s’arrêter, demeurait, selon eux, une question ouverte. (43)

« In an era of finance, » Toporowski writes, « finance mostly finances finance. »44 Hence, production in recent decades has become increasingly « incidental to the much more lucrative business of balance-sheet restructuring. » With the big motor of capital accumulation within production no longer firing on all cylinders, the emergency backup engine of financial expansion took over. Growing employment and profit in the FIRE sector helped stimulate the economy, while the speculative growth of financial assets led to a « wealth effect » by means of which a certain portion of the capital gains from asset appreciation accruing to the well-to-do were funneled into increased luxury consumption, thereby stimulating investment. Even for the broad middle strata (professionals, civil servants, lower management, skilled workers), rapid asset price inflation enabled a large portion of employed homeowners to consume through new debt the apparent « capital gains » on their homes.45 In this manner, the expansion of debt raised asset prices, which in turn led to a further expansion of debt that raised asset prices, and so on: a bubble.

« Dans une ère de finance, écrivait Toporowski, la finance finance essentiellement la finance ». (44) Dès lors, ces dernières décennies, la production est devenue progreessivement « [incidental] face aux affaires beaucoup plus lucratives de [balance-sheet restructuring] ». Avec l’enrayement des cylindres du gros moteur de l’accumulation du capital par la production, le moteur de secours de l’expansion financières a pris le relais. La croissance de l’emploi et du profit dans le secteur FIRE a aidé à stimuler l’économie, tandis que la croissance spéculative des titres financiers conduisait à un « effet de richesse » au moyen duquel une certaine proprtion des gains de capital issus de l’appréciation des titres [accruing the well-to-do] était acheminée [funnelled] vers une consommation en hausse de biens de luxe, et stimulait ainsi l’investissement. Même pour les larges strates de la classe moyenne (indépendants, fonctionnaires, [lower] management, ouvriers qualifiés), l’inflation rapide de la valeur du patrimoine a permis à une large proportion de salariés propriétaires de logements de dissoudre dans de nouvelles dettes les « gaisn de capital » apparents faits sur leurs maisons. (45) De cette manière, l’expansion de la dette a augmenté le prix des titres, qui à son tour, a conduit à une plus grande extension de la dette qui augmentait le prix des titres et ainsi de suite : une bulle.

La dette peut être vue comme un médicament qui sert, dans des conditions de stagnation économique, à relever l’économie. Cependant son utilisation à des échelles toujours plus larges, dont un tel processus a besoin, ne fait rien pour vaincre la maladie sous-jacente, et sert à générer ses propres effets secondaires désastreux à long terme. Le résultat est le piège de la stagnation-financiarisation. La gravité de ce risque saute aux yeux aujourd’hui que le capital et son Etat n’ont pas d’autre réponse à l’actuelle Grande Crise Financière/Grande Récession que de tirer d’affaire les institutions financières et les investisseurs (aussi bien les entreprises que les particvuliers) à hauteur de billions de dollars avec pour effet de redresser entièrement le système pour la n-ième fois. Cette dynamique de financiraisation liée à une économie sous-jacente stagnante est l’énigme du capital monopliste-financier. Comme l’a boservé Toporwski, « le paradoxe apparent du capitalisme » au début du vingt-et-unième siècle est que « l’innovation financière et la croissance » sont associées à « l’expansion industrielle spéculative », tout en approfondissant « systématiquement la stagnation économlique et le déclin ». (46)

 

 

 

 

  28)Nassim Nicholas Taleb, The Black Swan: The Impact of the Highly Improbable (New York: Random House, 2007).  29)Nouriel Roubini and Stephen Mihm, Crisis Economics: A Crash Course in the Future of Finance (New York: Penguin, 2010), 13-37.

  30) Carmen M. Reinhart and Kenneth S. Rogoff, This Time is Different: Eight Centuries of Financial Folly (Princeton: Princeton University Press, 2009).   31) Minsky, « Money and Crisis in Schumpeter and Keynes, » 121; also see Minsky, John Maynard Keynes.   32) Minsky, John Maynard Keynes, 79-80.  33) Minsky, John Maynard Keynes, 78.   34) Keynes, The General Theory, 31, 228, 242, 249-50, 376-78; John Maynard Keynes, « The General Theory of Employment, » Quarterly Journal of Economics 51 (February 1937): 216; Dudley Dillard, The Economics of John Maynard Keynes (New York: Prentice-Hall, 1948), 146-54.  35) L’argument de la maturité saute aux yeux chez Sweezy dès les années 1940 dans la Theory of Capitalist Development (New York: Monthly Review Press, 1972), 220-21. But it took on far greater prominence in his later work beginning in the early 1980s. Mais il prend une importance beaucoup plus grande dans ses travaux tardifs commençant au début des années 1980. Voir Four Lectures on Marxism (New York: Monthly Review Press, 1981), 26-45.  36) Michal Kalecki, Essays in the Theory of Economic Fluctuations (New York: Russell and Russell, 1939), 149; Alvin H. Hansen, Full Recovery or Stagnation? (New York: W.W. Norton, 1938).  37) Paul A. Baran and Paul M. Sweezy, Monopoly Capital (New York: Monthly Review Press, 1966), 108.  38) Michal Kalecki, Theory of Economic Dynamics (New York: Augustus M. Kelley, 1969), 161. See also Josef Steindl, Maturity and Stagnation in American Capitalism (New York: Monthly Review Press, 1976), 130-37.  39) Toporowski argues that Kalecki and Steindl, beginning with Kalecki’s 1937 article on « The Principle of Increasing Risk, » dealt extensively with the contradictions at the level of the firm of reliance on external financing and rentier savings (as opposed to the internal funds of corporations) in funding investment. This was never developed, however, into a theory of « credit inflation » or integrated with a notion of finance as a means of boosting aggregate demand. Toporowski avance que Kalecki et Steindl, à partir de l’article de 1937 de Kalecki sur « The Principle of Increasing Risk », traitaient largement des contradictions au niveau des firmes qui dépendents de financements externes et de l’épargne de rentiers (par opposition aux fonds propres des compagnies) pour financer leur investissement. Cela n’a jamais été développé, toutefois, sous la forme d’une « théorie de l’inflation du crédit » ni intégré à la notion de la finance comme moyen de booster la demande globale. Voir Toporowski, Theories of Financial Disturbance, 109-30; Michal Kalecki, « The Principle of Increasing Risk, » Economica 4, no. 16 (1937): 440-46.  40) Baran and Sweezy, Monopoly Capital, 139-41.  41) Total outstanding debt here includes household, business, and government (national, state, and local)La dette totale inclut ici les ménages, les entreprises, l’Etat (Etat fédéral, Etat, et collectivités locales).; Réserve Fédérale, Flow of Funds Accounts of the United States, Tableaux L.1 and L.2; Economic Report of the President, 2006, Table B-78; voir aussi Foster et Magdoff, The Great Financial Crisis, 45-46. 42) Sweezy, « The Triumph of Financial Capital, » 8.   43) Harry Magdoff and Paul M. Sweezy, « Financial Instability: Where Will It All End? » Monthly Review 34, no. 6 (November 1982): 18-23, et Stagnation and the Financial Explosion, 103-05.  44) Jan Toporowski, « The Wisdom of Property and the Politics of the Middle Classes, » Monthly Review 62, no. 4 (September 2010): 12.  45) Toporowski, « The Wisdom of Property, » 11. Keynes lui-même a sinalé une richesse négative qui fait que les tendances à la stagnation (le déclin de l’efficiacité marginale du capital) affectaient ainsi négativement les participations au capital, avec pour conséquence la diminutiond ela consommation des rentiers, qui ensuite renforçait la stagnation. Voir Keynes, Théorie générale, 319 (Edition en langue anglaise). L’inflation du prix des titres, avec l’effondrement de l’ère de la financiarisation qu’elle implique, a accru aussi bien « l’effet de richesse » que « l’effet de richesse négative » au-delà des quelques rentiers, jusqu’à toucher la large strate intermédiaire (« la « classe moyenne »).  46) Toporowski, End of Finance, 8-9.   47) Harvey, The Enigma of Capital, 245.

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