La rhétorique absurde de Mère Nature. Pachamama ou socialisme? par Marc Harpon

Marc Harpon

 

Une chose est ma propriété si et seulement si je suis juridiquement fondé à repousser toute personne qui souhaiterait en faire une utulisation contraire à ma volonté (contractualisée ou non). Par exemple, si quelqu’un occupe mon terrain sans mon consentement, le droit me fournit des moyens de l’en expulser. En revanche, si j’ai par contrat accordé l’usufruit de mes biens, ma protestation est illégitime, tant que l »autre contractant demeure dans les limites de ce qui a été convenu.

La responsabilité écologique qui, depuis quarante ans au moins, prend une place de plus en plus large dans le débat démocratique, conduit à l’élaboration de lois bannissant certains actes et établissant des peines pour les contrevenants. C’est donc que la collectivité se dote peu à peu du droit de repousser ceux qui prétendent utiliser la nature contrairement à sa volonté bienveillante. En d’autres termes, suivant la définition donnée ci-dessus de la propriété, la collectivité s’érige en propriétaire de la nature.

De là il suit que ce n’est pas la nature qui conquiert des droits, comme le pensent les adeptes du culte de la Pachamama, notamment en Amérique Latine. C’est nous qui nous en donnons sur elle. Si tel n’était pas le cas, la nature serait sans défense.

C’est tout le sens qu’on pourrait donner à la façon dont Kant conceptualise le droit « réel », au paragraphe 11 de la Doctrine du droit :

« Ce rapport juridique externe de mon arbitre consiste-t-il en une relation immédiate à une chose corporelle? Dans ce cas, il faudrait que celui qui pense que son droit se rapporte immédiatement non à des personnes mais à des choses, se représente effectivement (même si c’est de manière obscure) que, dans la mesure où, à ce qui est droit d’un côté correspond de l’autre côté un devoir, la chose extérieure, quand bien même le premier possesseur l’aurait égarée, lui resterait pourtant toujours obligée, c’est-à-dire se refuserait à tout autre prétendu possesseur, et ainsi mon droit, tel un génie accompagnant la chose et la protégeant contre tout assaut étranger, m’indiquerait toujours le possesseur étranger. Il est donc absurde de concevoir l’idée d’une obligation d’une personne envers les choses et inversement, quand bien même il peut à la rigueur être permis de rendre sensible par l’intermédiaire d’une telle image la relation juridique et s’exprimer ainsi. »

L’arbitre s’entend comme la capacité rationnelle de choisir, d’arbitrer entre plusieurs options. En tant qu’un sujet humain n’est pas isolé, cet arbitre est en relation avec d’autres, de même nature. C’est ce « rapport juridique externe », comme dit Kant, qui est l’objet du droit, ce qui s’accorde avec ce qu’on a vu plus haut, à savoir que le droit de propriété résidait dans un rapport entre sujets et non dans une relation immédiate, cest-à-dire sans intermédiaire, aux objets. Quand on dit à quelqu’un, dans un français un peu désuet, qu’on est son obligé, on veut dire qu’on lui est redevable et qu’on a envers lui l’obligation de lui rendre ses faveurs : être l’obligé de quelqu’un, c’est avoir envers lui une obligation. Ce que dit Kant dans l’extrait ci-dessus, c’est donc que, si la propriété d’une chose était une relation immédiate à celle-ci, il faudrait que cette chose même ait une obligation envers son (premier) possesseur. Or, c’est absurde, puisque quand je suis propriétaire d’un terrain, ce sont les autres hommes qui, de ce fait, ont une obligation envers moi, celle de ne pas y passer ni s’y établir sans mon aval. De là il suit que si on présentait la propriété du terrain comme une relation immédiate à celuic-i, un rapport de mon arbitre au terrain, ce serait une image littéraire simplifiant le fait que le rapport au terrain est médiat, en ce sens qu’il réside d’abord dans un rapport de mon arbitre à celui de mon prochain.

Un droit ou un devoir envers des choses serait possible à condition qu’elles pussent se défendre elles-mêmes. Or, ce n’est pas le cas. L’Amérique latine constitue l’avant-garde de tous les progrès, sociaux et environnementaux. Sur le plan environnemental, elle avance à grands pas vers l’appropriation socialiste de ces moyens de production essentiels que sont les ressources naturelles. Il est urgent de prendre exemple sur elle, en ce domaine comme dans d’autres, mais on aurait tort, comme sont tentés de le faire certains secteurs de la gauche, d’en adopter la rhétorique, alors qu’elle est destinée à s’étouffer dans sa propre absurdité.

7 commentaires

  1. 1° ) Evidemment, lorsque l’on est matérialiste au raz de paquerettes, on ne peut que raisonner ainsi. Mais si la nature est une chose, moi qui suit issue de la nature, ne suis-je pas aussi une chose, et alors, ne peut-on me traiter comme telle ?

    2° ) Lorsque l’on ne croit pas à une « force d’harmonie universelle » (quel que nom qu’on lui donne) – on fait pourtant, à travers l’expérience psychologique, l’expérience scientifique comme à travers l’expérience artistique de ce qu’est, ou au pire pourrait être, l’harmonie. Ne pas oublier que par exemple toutes les recherches d’Einstein (avant la peur du nucléaire qu’il a finit par encourager par sa peur même) était motivée par cette recherche d’harmonie.

    La nature n’est pas une simple chose qu’il faudrait dompter, controler, exploiter. On s’aperçoit, quand on y cultive la beauté qu’on n’en détruit pas l’efficacité, au contraire.
    J’espère que la complexité et la beauté de l’interaction de l’homme et de la nature, où l’on ne sait jamais qui est le maître et qui est l’élève, source de questionnement et de contemplation, vous feront changer d’avis.

    Que ce soit Père ou Mère-nature, ce sont des symboles peut-être un peu simplistes, que se croit obligés d’utiliser ceux qui veulent « éduquer le peuple », et je le regrette.

    Quel dommage que les études supérieures dans tous les domaines ne soient pas plus ouvertes à tous. Elles permettent, quand elles sont bien faites, d’envisager toutes la beauté et toute la complexité et tout le mystère du monde… elles permettent aussi de n’être plus sûr de rien et de partir pour des explorations et des questionnements sans fin et merveilleux !

  2. PS : on ne pourrait donner des droits qu’à ceux qui peuvent se défendre ? j’ai bien compris ? non ?

    • Vous ne voulez peut-être pas comprendre : le jour où la nature pourra se constituer partie civile n’est pas venu…

      D’autre part, votre accusation de matérialisme ne tient pas al route : la réflexion que je mène dans cet article s’écarte de mon matérialisme habituel, puisqu’ellle s’enracine dans la référence à Kant et au criticisme, encore appelé « idéalisme critique ».

      Certaines des positions que je défends seraient reniées par Lénine lui-même (Cf. Matérialisme et emprio-criticisme) ou par un matérialiste éminent comme Engels. L’essentiel est que la nature n’étant pas douée de volonté, elle n’est pas susceptible d’entrer avec nous dans le type de rapports qui rend nécessaire le droit.

      PAr ailleurs, le fait de se réfugier dans l’esthétisme ne dispense pas d’une argumentation, ce dont vous avez conscience, puisque vous donnez la forme d’une démarche rationnelle à un discours qui s’enracine dans le sentiment de la beauté mais aussi du caractère sublime de la nature, le sublime étant défini comme ce qui nous dépasse au point de nous donner le sentiment de l’infini…

      Le problème, c’est que ce type de sentiment n’est pas me semble-t-il une donnée objective, comme en témoigne le fait que vous vous référiez à l’expérience esthétique, à l’expérience psychologique ou à la motivation subjective des recherches d’un savant éminent. L’expérience d’un sujet (l’expérience qu’il a, par opposition à l’expérience que l’on fait) n’est ni une démonstration ni une expérimentation en elle-même concluante, ou alors le premier illuminé venu a raison quand il prétend faire l’expérience « psychologique » de la grâce de son Dieu.

      D’une certaine façon vous ne sortez pas de la sphère esthtétique, entendue comme la sphère de la sensiilité (sensation et sentiment), suivant le sens grec du terme aesthesis. A supposer cependant que ce qui relève de cette sphère puisse être concluant, mon propos n’en serait pas changé. En épigraphe à « En finir avec Dieu », Stephen Dawkins, le père de l’approche « synthtétique » du « néodarwinisme », fait remarquer qu’on n’on peut apprécier la beauté d’un jardin sans pour autant l’imaginer peuplé de fées, ce que, manifestement, vous pouvez concevoir. De la même manière je crois qu’on peut prendre soin d’un jardin sans en faire un jardin enchanté et que l’écologie ne devrait surtout pas ré-enchanter le monde, s’il ne veut pas se priver des soutiens des rationalistes, s’il ne veut pas se limiter aux ames romantiques d’artistes et de poètes.

      Le danger pour l’écologie de s’aliéner les rationalistes sont manifestes quand on voit comment les scientifiques de premier plan (dont un ou deux sont des ordures politiques, il est vrai) qui constituent l’AFIS, l’Association Français pour l’INformation Scientifique, se tiennent éloignés, voire franchement sceptique de tout ce qui touche à la préservation de la planète…

      Ceci étant dit, si j’autorise votre commentaire, c’est bien parce que je ne le trouve pas dépourvu d’intérêt et que cela m’a fait plaisir d’y apporter une réponse ferme mais fraternelle et respectueuse…

      Merci de lire Changement de Société et d’y contribuer par vos commentaires

      Amitiés

      Marc Harpon

  3. C’est drôle comme ce terme « rationaliste » me fait froid dans le dos.
    Je suis fille d’une prof de philo rationaliste… qui prétendait que la psychanalyse était « dépassée » (mais on ne savait pas par quoi)… et qui projetait sur sa fille toutes les pulsions irrationnelles qu’elle ne pouvait même pas voir, puisqu’elle en niait l’existence.

    Il me semble que pour avoir un comportement et un raisonnement parfaitement rationnels, il faudrait au minimum maîtriser tous les facteurs, toutes les variables déterminant (rationnellement) notre comportement et notre raisonnement.

    Or ce n’est pas le cas.

    Il me semble que la psychanalyse est une tentative d’approche très intéressante vaguement scientifique du comportement humain (mais en fait tissée d’hypothèses plus ou moins vérifiables et que son créateur lui-même n’a jamais traité autrement que comme des hypothèses plus ou moins opérantes dans le traitement de souffrances psy).

    Il arrive à des humains, quand ils ne peuvent accepter la réalité qu’on leur présente de s’enfoncer dans le déni, et je le vois pratiqué autant par des gens se réclamant du rationalisme que par des gens qui se disent religieux…
    Par des ingénieurs d’EDF par exemple en cas de Tchernobyl… (ex pris au hasard).

    Il me semble que, même si la science a fait d’énormes progrès dans la connaissance du cerveau humain, il reste encore d’énormes mystères concernant notre raisonnement. Et quant au choix de nos prémices… là c’est sans fond… il nous faut donc, en tout cas pour le moment, chercher ailleurs l’axe de nos actions.

    Ce qui nous fait accorder une valeur exceptionnelle à l’être humain, pris dans la chaîne de l’évolution et entouré d’êtres vivants et habités d’être vivants (ex : flore intestinale) qui lui sont indispensables et qui dépendent de lui, c’est quoi ?

    La volonté ? c’est quoi ce truc là ? on m’a souvent reproché de ne pas en avoir… je n’en ai jamais eu… des motivations, oui… parfois, genre : aspiration au bonheur, à l’harmonie, à un rayon de soleil après la pluie… (dites moi quel utilité rationnelle un rayon de soleil qui se matérialise dans des gouttes d’eau ?)

    Mais je ne désespère pas des rationalistes matérialistes… je pense que l’écologie peut être comprise aussi matériellement, économiquement.

    Ah là là, je suis désolée, ma pensée va dans tous les sens, et vous allez me dire que je mélange tout… mais justement, je pense que tout est lié et réciproquement (sourire).

  4. Personnellement, je suis assez indifférent aux rayons de soleil ou aux envolées de colombes…Et je ne crois pas que la fantaisie des amoureux de la nature soit partageable, ni qu’il soit acceptable qu’ils nous demandent d’agir suivant leur sentiment…Il est pire de subir les passions des autres que de subir les siennes propres, me semble-t-il. D’où ma question : comment pouvez-vous fonder une politique écologique, car c’est bien de cela qu’il est question, sur la seule fantaisie des amateurs de petits oiseaux? Quel moyen proposez-vous pour accorder la fantaisie des maniaques des fleurs et des exaltés de l’harmonie universelle et l’indifférence des autres? Car il faut bien les accorder si l’on veut que les uns et les autres s’engagent dans la voie qui seule peut permettre de sauver notre planète et notre espèce. Par ailleurs, comment faire pour que la contrainte juridique à la protection de la nature fonctionne si elle n’est fondée que sur la sensibilité de certains, et non pas sur la raison que tous ont en partage? Ne craignez-vous pas que votre sens de l’harmonie, érigée en politique, soit voué à l’inefficiacité la plus totale faute d’adhésion de ceux qui ne sentent pas comme vous…Et s’il fallait renverser le sens de la pédagogie que j’évoquais dans l’article : reformuler l’écologie dans les termes de la raison, pour la rendre accessible à ceux qui ne pensent ni avec leur yeux, ni avec leur peau, ni avec leur coer, mais avec leur tête…Nous autres rationalistes, sommes, têtus!

    Marc Harpon

  5. cher marc, mon disque dur a été détruit, je ne peux plus accéder à l’intérieur du site, donc voici un texte écrit rapidement sur « la période ».

    Et si on reparlait des infirmières bulgares…par Danielle Bleitrach
    .par Danielle Bleitrach, jeudi 17 mars 2011, 11:40.

    Bonjour à tous, le disque dur de mon ordinateur a été détruit, en attendant la réparation, j’en ia profité pour travailler sur mon livre tout en suivant l’actualité hors internet. fascinant…

    Japon, Chine et … URSS

    Il est tout à fait étrange que PERSONNE, je dis bien PERSONNE ne paraisse se poser un certain nombre de questions.

    D’abord tout en partageant la douleur du peuple japonais, imaginez que le même séisme se soit passé en Chine et qu’on ait assisté à la même gestion de la crise par les autorités chinoises imaginez ce qu’on aurait entendu… Là, pas la moindre critqiue contre une gouvernement qui visiblement a été disons… dépassé… pour être charitable… pas la moindre allusion à la manière dont les centrales nucléaires ont été privatisées, leur entretien confié à coup modique à des sous traitants, j’en passe et des meilleures…

    Maintenant si vous voulez imaginer ce que cela aurait donné avec la Chine, souvenez vous de Tchernobyl, de la manière dont les soldats soviétiques sont partis à la mort on les appelait … Les liqudateurs… Cette fois ceux qui s’occupent de la centrale sont des « héros »…

    Du côté de la Libye

    Là c’est toujours aussi étonnant… Personne ne se pose la moindre question sur la relation qui pourrait exister entre l’affaire des infirmières bulgares et l’attitude de Sarkozy…

    Pourtant celui que le dit Sarkozy a voulu avec son alterego Bernard henri levy vendre en vain à l’Europe et au G8 (auquel la Chine n’assistait pas), le dirigeant du Conseil qui était censé être le représentant du peuple libyen n’est que l’ancien ministre de la justice de l’affaire des infirmières bulgares (ce qui on l’avouera est une référence). Souvenez l’hôpital où les dites infirmière officiaient étati l’hôpital de benghazi. En fait, l’hôpital selon la plupart des rapports de l’époque, était dans un tel état d’hygiène que l’infection provenait de l’hôpital même. Et il semblait bien que certains s’étaient servis au lieu d’équiper l’hôpital. le ministre de la justice en question jouait-il un rôle? Comme par hasard l’intermédiaire était kouchner, c’est à dire comme BHL un allié fidèle des USA et d’israêl.

    Mais quand aujourd’hui le fils de kadhafi parle de l’argent versé à Sarkozy, je ne serais pas étonné que l’argent se soit retrouvé mêlé dès cette époque à des questions tout à fait trouble de rançon qui n’ont jamais été élucidées.

    Il est étrange que nos médias manquent à ce point de curiosité…

    Enfin, vous noterez à quel point notre presse s’accommode de l’intervention saoudienne à barhein, et s’indigne sur la Libye… A quel point aussi ce sur quoi je ne cesse de vous prévenir dès le moment où on nous a inventé un kadhafi isolé avec son dernier carré de mercenaire est une stupidité qui ne tient pas compte de la gestion tribale du conflit et du fait que les appetits occidentaux à partir de benghazi sont apparus un peu trop évident recréant l’unité autour de kadhafi..;

    Dernier point d’étonnement, il est étrange que personne ne voit que Sarkozy est en campagne électorale, un bonne guerre crée l’unité et il a savonné la planche sous les pieds de son seul rival alain Juppé… mais je reviendrai sur le sujet.

    Danielle Bleitrach

    .

  6. L’application du droit collectivisé dans une société qui s’est construite grâce à la coopération et au génie de grands hommes à l’imagination hors norme (je ne conteste pas le rationalisme scientifique) ne peut être efficace à la condition que l’environnement, considéré non comme un bien garanti exploitable, mais une extension organique de notre subjectivité collective et inaliénable, soit vu et défendu non strictement à la lumière de ce qu’elle offre en termes de biens et services pour tous, mais bien plus en ce qu’elle apporte comme espace de tranquillité, d’apaisement et source de création et d’union indispensable à l’élaboration d’une vision commune et rationnelle de la protection de l’environnement.


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