Une révolution contre le néolibéralisme? par Walter Armbrust

 

 

 

 

 

 

source : http://english.aljazeera.net/indepth/opinion/2011/02/201122414315249621.html

 Traduit de l’anglais par Maurice Lecomte pour Changement de Société

Ahmed Ezz, l’un des nombreux responsables du NPD (Parti National Démocrate) arrêtés depuis que la révolution de l’Egypte a commencé [EPA]


Le 16 Février, j’ai lu un commentaire affichée au fronton de « Kullina Khalid Saed«  -« Nous sommes tous Khaled Said »-, la page Facebook administrée par le désormais très célèbre Ghonim Wael. A ce moment là, il était environ 21 heures. Le commentaire mentionnait une information annonçant que les gouvernements européens sous pression envisageaient de geler les comptes bancaires des membres récemment déposés du régime Moubarak. Le commentaire disait : « …d’excellentes nouvelles … nous ne voulons pas nous venger sur quelqu’un en particulier… c’est le droit de tout un chacun de demander des comptes, par la loi, à toute personne ayant fait du tort à la nation. Nous voulons la restitution de l’argent national qui a été volé … parce que c’est l’argent des Egyptiens dont 40 % d’entre eux vivent en-dessous du seuil de pauvreté. »Au moment où je me suis connecté à ce lien, 5.999 personnes avaient cliqué sur le bouton « j’aime », et environ 5.500 laissé des commentaires. Je ne me suis pas attelé à la tâche herculéenne de lire ces cinq mille commentaires (nul doute que beaucoup d’autres se soient ajoutés au moment où j’écris), mais une enquête assez longue ne laissait aucun doute que la plupart de ces observations avaient été faites par des personnes ayant cliqué sur l’icône « j’aime » de la page Facebook. Il y en avait aussi quelques-uns qui étaient des partisans du régime, et d’autres qui n’aimaient pas le culte de la personnalité ayant émergé autour de M. Ghonim.  Ce fil Facebook est symptomatique du moment. Maintenant que le régime de Moubarak est tombé, une forte envie qu’il rendre compte de ses crimes et que ses complices soient identifiés est venue au premier plan. Les chants, chansons et poésies réalisées sur la Place Tahrir contiennent toujours un élément de colère contre les voleurs [ haramiyya] qui ont bénéficié de la corruption du régime. Maintenant, la liste des partisans du régime circule dans la presse et la blogosphère. Moubarak et ses plus proches parents (ses fils Gamal et Ala) sont toujours en tête de ces listes. Les articles sur leur fortune personnelle donnent des chiffres allant du plus petit de 3 milliards de dollars au plus élevé de 70 milliards de dollars (repris sur de très nombreux panneaux par les manifestants). Ahmad Ezz, Secrétaire général déposé du Parti National Démocratique est le magnat de la sidérurgie au Moyen-Orient. Il est censé « peser » une valeur de 18 milliards de dollars; Zohayr Garana, ancien ministre du Tourisme, de 13 milliards de dollars; Ahmad al-Maghrabi, ancien ministre du Logement, de 11 milliards de dollars, l’ancien ministre de l’Intérieur Habib Adli, haï pour sa supervision d’un État policier extrêmement violent, a également réussi à amasser 8 milliards de dollars – pas mal pour un fonctionnaire civil !-.  Ces chiffres peuvent se révéler inexacts. Ils peuvent être trop faibles, ou peut-être trop élevés, et nous ne le saurons jamais précisément parce que beaucoup de cet argent est hors d’Egypte, et les gouvernements étrangers n’enquêteront sur les transactions financières des membres du régime de Moubarak que si le gouvernement égyptien en fait demande officielle. Quelle qu’en soit son montant exact, la corruption du régime de Moubarak ne fait aucun doute. La côte la plus basse de la richesse personnelle de Moubarak, « seulement » 3 milliards de dollars, est accablante pour un homme entré dans la Force aérienne en 1950 à l’âge de vingt-deux ans, qui se lancera dans le « service public » pour une carrière de soixante ans. Un problème systémique La chasse aux corrompus milliardaires du régime peut être une inclination naturelle de l’ère post-Moubarak, mais elle pourrait aussi induire en erreur les efforts visant à reconstituer le système politique. Les généraux qui aujourd’hui gouvernent l’Egypte sont évidemment heureux de laisser les politiciens prendre le choc. Leurs noms n’ont pas été inclus dans les listes des personnes les plus insignement corrompues de l’ère Moubarak, alors qu’en fait les échelons supérieurs de l’armée ont longtemps été les bénéficiaires d’un système similaire (et parfois chevauchant l’autre), celui ayant enrichi des civils comme Ahmad Ezz et Habib al-Adly mis [ostensiblement] sur le devant de la scène. L’accent mis pour décrire la corruption comme l’exploitation éhontée du système politique à des fins personnelles est l’arbre qui cache la forêt. Une telle exploitation est assurément un attentat contre des citoyens égyptiens, mais la nommer « corruption » suggère qu’i s’agirait d’une aberration dans un système qui par ailleurs fonctionnerait correctement. Si tel était le cas, alors les crimes du régime de Moubarak pourraient être simplement attribués au mauvais caractère des personnes : changez les gens et les problèmes disparaissent. Mais le réel problème du régime n’est pas que les membres de haut rang du gouvernement aient été des voleurs dans un sens ordinaire. Ils n’ont pas nécessairement volé directement dans le Trésor. Au contraire, ils se sont enrichis grâce à un amalgame entre le politique et les affaires sous le couvert de la privatisation. C’était moins une violation du système que son fonctionnement ordinaire. L’Egypte de Moubarak, en un mot, était un Etat néolibéral par excellence.

Malgré des bénéfices macro-économiques, des dizaines de

millions d’Egyptiens vivent toujours dans la pauvreté [EPA]


Qu’est-ce que le néolibéralisme? Dans sa brève histoire du néolibéralisme –Brief History of Neoliberalis-, l’éminent sociologue géographe David Harvey décrit

« une théorie de la politique des pratiques économiques proposant une promotion la meilleure possible du bien-être humain par la libération des libertés individuelles et des compétences entrepreneuriales dans un cadre institutionnel caractérisé par un droit de propriété privée fortement assis et généralisé, des marchés libres et le libre-échange. »

Il revient à l’Etat néolibéral de garantir, par la force si nécessaire, le «bon fonctionnement» des marchés, et là où les marchés n’existent pas (par exemple, dans l’utilisation des terres, de l’eau, de l’éducation, des soins de santé, de la sécurité sociale, ou de la pollution de l’environnement), l’État doit les créer.


Garantir le caractère sacré des marchés est censé être la limite des fonctions étatiques légitimes, et les interventions de l’État doivent toujours être subordonnées aux marchés. Tous les comportements humains, et pas seulement la production de biens et services, peuvent être réduites aux opérations de marché. L’application du néolibéralisme utopique au monde réel conduit à déformer les sociétés, aussi sûrement que l’application du communisme utopique l’a fait. Rhétorique contre réalité Deux observations sur l’histoire de l’Egypte comme Etat néolibéral peuvent être relevées.

  • Tout d’abord l’Egypte de Moubarak a été considérée comme étant à l’avant-garde de l’instauration des politiques néolibérales dans le Moyen-Orient (et pas sans coïncidence, la Tunisie de Ben Ali aussi).
  • Deuxièmement, la réalité de l’économie politique de l’Egypte à l’époque de Moubarak a été très différente de la rhétorique, comme c’était le cas dans tout autre Etat néolibéral, du Chili à l’Indonésie.

Le politologue Timothy Mitchell a publié un essai révélateur sur la marque du néolibéralisme en Egypte dans son livre « Rule of Experts«  (le chapitre intitulé «Dreamland» – du nom d’un lotissement construit par Ahmad Bahgat, l’un des copains de Moubarak maintenant discrédité par la chute du régime). L’essentiel du tableau que fait Mitchell du néolibéralisme égyptien, alors qu’il était salué par des institutions comme le Fonds monétaire international comme un modèle de succès du marché libre, les outils standards de mesure des économies pointaient de très nettes insuffisances dans l’économie égyptienne. En réalité, l’extension des marchés et l’ordre du jour de la privatisation ont été appliqués, au mieux, de façon inégale.

Les seules personnes que le néolibéralisme égyptien a travaillé « par le livre » ont été les membres les plus vulnérables de la société, et leur expérience du néolibéralisme n’en a pas une belle image. Les organisations de travailleurs ont été violemment réprimées, [éradiquées]. L’éducation publique et le système de soins de santé ont été vidés par une combinaison de négligences et de privatisations. Une grande partie de la population a subi la stagnation des salaires ou leur baisse par rapport à l’inflation. Le chômage officiel a été estimée à environ 9,4% l’an dernier (il est beaucoup plus élevé pour les jeunes qui se sont engagés dans la Révolution du 25 Janvier), et environ 20% de la population vit en dessous du seuil de pauvreté fixé à 2 $ par jour et par personne.

Pour les riches, les règles étaient très différentes. L’Égypte n’a pas tellement réduit son secteur public, comme la doctrine néo-libérale le préconise, elle a réaffecté des ressources publiques au profit d’une petite élite déjà riche. La manne de la privatisation prévue a été dirigée vers des personnes politiquement bien insérées qui pouvaient acheter des actifs appartenant à l’État pour beaucoup moins que leur valeur de marché, ou monopoliser les loyers issus de sources diverses comme le tourisme et l’aide étrangère. Les proportions énormes des profits réalisés par les entreprises ayant fourni les matériaux de construction de base comme l’acier et le ciment venaient de contrats gouvernementaux, dont une partie à son tour était liée à l’aide de gouvernements étrangers.


Plus important encore, la fonction très limitée de l’Etat recommandée par le résumé de la doctrine néo-libérale a été oubliée dans la réalité. L’économie en Egypte et les affaires de Moubarak son gouvernement ont été si étroitement liées qu’il est souvent difficile pour un observateur extérieur de les démêler. Les relations politiques ont été la meilleure voie vers des profits astronomiques, les hommes d’affaires avaient de puissantes incitations à acheter des fonctions politiques dans les élections bidons gérées par le Parti national démocratique. Quelle que soit la compétition pour les sièges à l’Assemblée du Peuple et au Conseil consultatif c’est principalement au sein du NPD qu’elle se déroulait. La représentation non-NPD au parlement par des partis d’opposition était strictement une question de calculs politiques au coup par coup, pour une élection donnée : comme l’entrée de quelques candidats indépendants connus pour être affiliés aux Frères musulmans en 2005 (ce qui a provoqué des tremblements de peur à Washington); le dictat d’une totale domination néo-démocrate en 2010 (en vue de dégager le chemin pour un premier round prévu de distribution de nouveaux actifs publics aux investisseurs privés).


Parallèles avec l’Amérique

L’économie politique du régime de Moubarak a été façonnée par de nombreux courants dans l’histoire de l’Égypte, mais ses grandes lignes sont loin d’être uniques. Des histoires similaires peuvent être relevées dans le reste du Moyen-Orient, en Amérique latine, en Asie, en Europe et en Afrique. Partout le néolibéralisme a été essayé, ses résultats sont similaires: la vie en accord avec la hauteur de l’idéal utopique est impossible, les mesures formelles de l’activité économique masquent des disparités énormes entre les fortunes des riches et les pauvres; les élites deviennent les «maîtres de l’univers», en employant la force pour défendre leurs prérogatives, et manipulent l’économie à leur avantage, sans jamais vivre dans quoi que ce soit qui ressemblerait au monde marketing imposé aux pauvres.


L’histoire devrait paraître familière aux Américains. Par exemple, les fortunes énormes des membres du cabinet de l’ère Bush, Donald Rumsfeld et Dick Cheney, au travers de leur participation à des sociétés comme Halliburton et Gilead Sciences, sont le produit d’un système politique qui leur permet – plus ou moins légalement – d’avoir un pied dans l’«entreprise» et un autre dans le «gouvernement» au point que la distinction entre le deux devient floue. Les politiciens se déplacent du bureau [directorial] à la salle du Conseil, et vice et versa, sous directives des lobbys.


Le chômage était un grief majeur pour des millions des protestataires égyptiens [EPA]


Comme le dogme néolibéral interdit tout rôle légitime du gouvernement autre que de garder le caractère sacré du libre marché, l’histoire récente américaine a été marquée par la privatisation constante des services et ressources autrefois fournis ou contrôlés par le gouvernement. Mais ce sont forcément ceux ayant un accès proche au gouvernement qui sont les mieux placés pour tirer profit des campagnes gouvernementales vendant les fonctions qu’il exerçait jusqu’alors. Ce n’est pas uniquement les républicains qui sont impliqués dans cette corruption systémique.

La participation à Citigroup de Robert Rubin, secrétaire du Trésor de l’Ère Clinton ne résiste pas à un examen minutieux. Lawrence Summers a apporté un soutien déterminant pour la déréglementation des contrats de dérivés financiers alors qu’il était Secrétaire du Trésor sous Clinton, et bien profité de sociétés impliquées dans les mêmes pratiques tout en travaillant pour Obama (et bien sûr, ces dérivés déréglementés ont été un élément clé de la crise financière qui a conduit à un renflouement fédéral massif de l’industrie bancaire dans son ensemble).


Ainsi, en termes égyptiens, quand le Secrétaire Général du NDP Ahmad Ezz a accaparé le marché de l’acier et a reçu des contrats pour promouvoir des projets de construction publics-privés, ou lorsque l’ancien ministre du Parlement Talaat Mustafa a acheté de vastes étendues de terres pour l’implantation de l’ensemble immobilier haut de gamme Madinaty sans que ce dernier ait à s’engager dans un processus d’appel d’offres (mais avec l’avantage de l’infrastructure routière et des services publics de l’État), ils se retrouvent tant logiquement que moralement en situation de pratiquer la corruption. Mais cette pratique était aussi typiquement américaine que la tarte aux pommes, au moins dans les limites des deux dernières décennies. Toutefois, dans le climat actuel le plus important ne réside pas dans les déprédations de l’entourage destitué du régime Moubarak. C’est plutôt le rôle des militaires dans le système politique. C’est l’armée qui gouverne actuellement le pays, bien que transitoirement, ce que la plupart des Egyptiens espère. Aucun représentant des échelons supérieurs de l’armée égyptienne n’apparaît sur les différentes listes d’anciens alliés du régime devant être appelés à rendre compte. Par exemple, Ahrar, organe de presse du parti libéral, titre en couverture sa 17ème édition de Février ; « Les réserves financières de la corruption totalisent 700 livres de dollars [environ 118 milliards de dollars] dans 18 pays. » Un concentré de puissance économique considérable Mais l’article ne dit pas un seul mot sur la place de l’armée dans ce vol épique. Les militaires étaient néanmoins parties prenantes du capitalisme de copinage de l’ère Moubarak. Après une carrière relativement courte parmi les officiers militaires de haut rang, ils sont récompensés par des avantages tels que des postes très rémunérateurs dans les conseils de gestion de projets de logements et des centres commerciaux. Certaines de ces entreprises viennent essentiellement du secteur public transféré au secteur militaire quand le FMI [mise sous mandat du FMI] a exigé des programmes d’ajustement structurel afin de réduire le secteur civil public. Mais les généraux ont également reçu des largesses du secteur privé. Les dépenses militaires étaient aussi lucratives, car elles incluaient à la fois le budget de l’Etat et les contrats avec les sociétés américaines fournissant le matériel et l’expertise technique. Les États-Unis ont fourni une grande partie du financement de ces dépenses en vertu de la règle exigeant que beaucoup d’argent soit recyclé par les sociétés américaines, mais toutes ces transactions nécessitent des intermédiaires. Quels sont donc ceux pouvant le mieux intervenir comme intermédiaires pour des contrats d’aide américaine à l’étranger que des militaires désignés comme destinataires des services concernés par cette aide ? À cet égard le complexe militaro-industriel égyptien a copié une page du livre de jeux américain; en effet, dans la mesure où les militaires égyptiens ont bénéficié de l’aide étrangère américaine, l’Egypte faisait partie du complexe militaro-industriel américain, célèbre pour son système de porte tournante avec le recyclage de militaires à la retraite comme lobbyistes auprès des employés des entrepreneurs de la défense.


Par conséquent, il est presque impensable que les généraux du Conseil militaire suprême permettent volontiers plus que des changements cosmétiques dans l’économie politique de l’Egypte. Mais ils pourraient être contraints de le faire à contrecœur. L’armée est un instrument contondant, pas bien adaptée pour contrôler des foules de manifestants. La dernière déclaration du Conseil militaire suprême a réitéré la fois la légitimité des revendications des mouvements pro-démocratie, et l’exigence que les manifestations cessent afin que le pays puisse se remettre au travail. Si les manifestations continuent au point que le Conseil militaire suprême estime qu’il ne peut plus les tolérer, ce ne seront pas les généraux faisant partie de la corruption de l’ère Moubarak mais les soldats [conscrits] qui seront chargés de les réprimer de manière meurtrière (et en effet, dès le début de la révolution certains comptes rendus mentionnent des refus d’exercer la répression ordonnée). manifestants pro-démocratie et leurs sympathisants ont souvent répété les slogans « l’armée et le peuple sont un » et « l’armée est avec nous ». Ils avaient les conscrits à l’esprit, et beaucoup étaient inconscients des différences marquées entre les intérêts des soldats et ceux des généraux. Entre les conscrits et les généraux existe un corps d’officiers intermédiaires dont les loyautés professionnelles ont fait l’objet de beaucoup de spéculations. Les généraux, pour leur part, veulent maintenir leurs privilèges, mais sans régner directement. La Prolongation de l’administration directe expose et rend vulnérable le Bureau du Conseil militaire suprême aux défis des autres agents laissés à l’extérieur. En outre, l’administration directe rend impossible de cacher que les officiers d’élite ne font en réalité pas partie de la « main unique » composée du peuple et de l’armée (conscription). Ils sont plutôt logiquement dans le même camp qu’Ahmad Ezz, Safwat Al-Sharif, Gamal Moubarak, et Habib al-Adly – précisément les noms de ces listes de membres du régime et ses affidés devant faire face au jugement.

Les

En fin de compte l’intense spéculation pour savoir combien d’argent le régime de Moubarak a volé, et combien le peuple peut s’attendre à récupérer pour la nation est un leurre. Il importe peu pour les pauvres que ce chiffre se révèle être de 50 ou 500 milliards de dollars, si l’Egypte reste un État néolibéral dédié au fondamentalisme du marché libre, tout en créant de nouveaux actifs privatisés pouvant être recyclés aux initiés politique riches. Si l’on cherche des indices sur la façon dont la Révolution du 25 Janvier peut restructurer profondément l’Egypte, il vaudrait mieux se pencher sur des questions telles que le genre d’avis que le gouvernement intérimaire de généraux sollicite dans l’accomplissement de son mandat pour refaire un gouvernement égyptien. La période de gouvernement militaire sera probablement aussi courte qu’annoncée, suivie, on l’espère, par un gouvernement civil intérimaire pour une période donnée (au moins deux ans) au cours de laquelle les partis politiques seront autorisés à s’organiser sur le terrain en vue d’élections libres. Mais les gouvernements provisoires ont une manière de devenir permanents. Des technocrates ou des idéologues? On entend parfois des appels à mettre en place un gouvernement de «technocrates» qui assumerait les questions pratiques de la gouvernance. « Technocrate » semble neutre – un expert technique qui serait en capacité de prendre des décisions à partir de principes « scientifiques » -. Ce terme est souvent appliqué à Yusuf Boutros Ghali, par exemple, cet ancien ministre du Trésor qui était l’un des jeunes que Gamal Moubarak fit entrer au cabinet en 2006 sous prétexte de préparer le terrain en vue de la prise du pouvoir par le fils du Président. Ghali est désormais accusé de s’être approprié 450 millions de Livres Egyptiennes en lien avec Ahmad Ezz. Une fois, je me suis trouvé assis à côté de Ghali lors d’un dîner au cours de l’un de ses voyages à l’étranger, et j’ai eu l’occasion de lui demander quand le gouvernement égyptien serait prêt à des élections libres. En réponse il m’a débité l’antienne du régime maintenant discréditée que les élections étaient impossibles parce que la démocratie réelle se traduirait par la prise du pouvoir par les Frères musulmans. Evidemment Ghali contestera l’accusation d’avoir servi de pompe de l’argent de l’Etat via Ahmad Ezz. Mais comme l’un des principaux architectes des programmes de privatisation de l’Egypte, il ne pouvait pas ne pas savoir faciliter [par la mise en œuvre du système] la construction de l’empire Ezz de l’acier, tout en détruisant les systèmes d’enseignement et de soins de santé d’Egypte.


L’armée égyptienne contrôle une gamme d’affaires allant des usines aux hôtels [EPA]


La dernière fois que j’ai rencontré le terme «technocrate» a été dans le livre de Naomi Klein, The Shock Doctrine [La stratégie du choc] – une mise en accusation accablante du néolibéralisme, qui fait valoir que le fondamentalisme du marché libre promu par l’économiste Milton Friedman (lequel est extrêmement influent aux États-Unis) est fondé sur la restructuration des économies à la suite de perturbations catastrophiques, car le fonctionnement normal, ordinaire des sociétés et des systèmes politiques ne voterait jamais en sa faveur. Les perturbations peuvent être naturelles ou artificielles, telles que … les révolutions.

Les chapitres concernant la stratégie du choc appliqués à la Pologne, la Russie et l’Afrique du Sud sont intéressants à lire dans le contexte de la révolution d’Egypte. Dans chaque cas, lorsque les gouvernements (communistes ou apartheid) se sont effondrés, des «technocrates» ont été mobilisés pour diriger ces pays soudainement privés de gouvernements fonctionnels, et créer l’infrastructure institutionnelle de leurs successeurs. Les technocrates semblent avoir toujours avoir appliqué une forme de ce que Klein appelle «thérapie de choc» – l’imposition de programmes de privatisation massifs avant que les populations stupéfiées aient pu examiner leurs options et potentiellement voter pour moins d’options idéologiquement pures [libéralement s’entend] mais plus dans le sens de leurs propres intérêts. La dernière grande vague de révolutions a eu lieu en 1989. Les gouvernements qui se sont alors effondrés étaient communistes, et le remplacement dans ce «moment de choc» d’un système économique extrême par son contraire semblait à un grand nombre prévisible et même naturel. Une des choses qui font que les révolutions égyptienne et tunisienne sont potentiellement importantes à l’échelle mondiale, est qu’elles ont eu lieu dans les Etats qui étaient déjà néolibéraux. L’échec complet du néolibéralisme à livrer le « bien-être humain » à la grande majorité des Egyptiens a été l’une des principales causes de la révolution, du moins concernant la motivation première de millions de gens qui n’avaient pas de lien avec les médias sociaux et qui se sont retrouvés aux côtés des activistes pro-démocratie.Mais la Révolution du 25 Janvier reste un « un moment de choc ». Nous entendons des appels pour introduire des technocrates afin de relancer une économie hébétée, on nous dit chaque jour que la situation est délétère et qu’il y a un vide du pouvoir dans le sillage non seulement de la disgrâce du NPD, mais aussi du large discrédit des partis de l’opposition légale, qui n’ont joué aucun rôle dans la Révolution du 25 Janvier. Dans ce contexte, les généraux sont probablement heureux de tous ces discours sur la récupération de l’argent volé par le régime, parce que le revers de la médaille, c’est un courant d’inquiétude concernant l’état de l’économie. L’idée que l’économie est en ruines – touristes restant à l’écart, confiance des investisseurs brisée, emploi dans le secteur de la construction au point mort, nombreuses industries et entreprises opérant très en deçà de leur pleine capacité – pourrait bien être la justification la plus dangereuse [efficace] pour imposer des réformes cosmétiques laissant intacte la relation incestueuse entre la gouvernance et les affaires.


Ou pire, si le mouvement pro-démocratie se laisse bousculer par la narrative de la « ruine économique », des structures pourraient être mises en place par des «technocrates» sous l’égide du gouvernement militaire de transition qui lieraient et entraîneraient le gouvernement civil éventuel pour et dans une accélération du rythme des privatisations. Les idéologues, y compris ceux de la bande néolibérale, sont sujets à un mode de pensée religieux : si « cela » ne fonctionne pas, ce n’est pas la faute de la magie, mais plutôt du chaman qui a effectué le charme. En d’autres termes, la logique pourrait être que ce n’est pas le néolibéralisme qui a ruiné l’Egypte de Moubarak, mais la mauvaise application du néolibéralisme.


Des
ballons d’essai pour ce récit en termes de sorcellerie sont déjà lancés à l’extérieur de l’Egypte. Le New York Times a publié un article le 17 Février, présentant les militaires comme une force régressive opposés à la privatisation et visant un retour à l’étatisme nassérien. L’article oppose les soi-disant « bons côtés » du régime de Moubarak (programmes de privatisation) à l’ancien et mauvais socialisme arabe, ignorant complètement le fait que si le système de privilège militaire peut, peut être, préserver certaines ressources du secteur public de l’économie civile transféré sous la pression des programmes d’ajustement structurel du FMI, l’empire des généraux est loin d’être limité à ce secteur public délimité quasi clandestin.

Les officiers ont également été récompensés avec des avantages du secteur privé; les empires d’affaires mixtes publics/privés ont tellement mélangé, mixé les rôles que ce qui relève soit du gouvernement, soit du privé est devenu indiscernable ; tant les militaires que les civils ont ratissé les loyers de l’aide étrangère. Les généraux peuvent bien préférer un nouveau cycle de sorcellerie néolibérale. Plus de privatisation permettrait tout simplement de libérer plus d’actifs et les loyers y afférant que seule la classe politique (dont les généraux) peut acquérir. La réparation d’un Etat en faillite néolibérale par des applications plus rigoureuses du néolibéralisme pourrait être le moyen le plus sûr pour eux de préserver leurs privilèges.


Une telle réparation néolibérale, serait cependant une tragédie pour le mouvement pro-démocratie. Les revendications des manifestants étaient claires et largement politique: renverser le régime; mettre fin à la loi d’urgence, mettre fin à la torture d’Etat, organiser des élections libres et justes. Ces exigences implicites en début de mouvement sont devenues par la suite explicites avec une attente de justice sociale et économique plus grande. Les médias sociaux peuvent avoir aidé à organiser le noyau d’un mouvement qui a finalement renversé Moubarak, mais l’élément important réside dans les griefs économiques intrinsèques au néolibéralisme portés par suffisamment de gens dans la rue pour finalement submerger les forces de sécurité. Ces griefs ne peuvent être réduits à la misère noire, les révolutions n’étant jamais réalisées par les plus pauvres des pauvres. C’était plutôt l’érosion du sentiment que certaines sphères de l’homme devraient rester en dehors de la logique des marchés. L’Egypte de Moubarak a dégradé les écoles et les hôpitaux, et garanti des salaires nettement insuffisants, en particulier dans le secteur privé en expansion constante. C’est ce qui a transformé quelques centaines de militants en des millions de manifestants déterminés. Si la Révolution du 25 Janvier n’aboutit pas à un repli du néolibéralisme, ou même débouche sur son intensification, ces millions auront été trompés. Le reste du monde pourrait être trompé ainsi. L’Egypte et la Tunisie sont les premiers pays à mener à bien des révolutions réussies contre des régimes néo-libéraux. Les américains pourraient s’inspirer de l’Egypte. En effet, il y a des signes qu’ils sont déjà en train de le faire. Les enseignants qui protestaient contre les tentatives du gouverneur du Wisconsin de supprimer le droit de négociation collective ont assimilé leur gouverneur à Moubarak. Les égyptiens pourrait bien à l’Amérique « ‘uqbalak«  (vous être le suivant).


Le Dr.
Armbrust Walter est le camarade Hourani, Maître de conférence à l’Université d’Oxford pour les Études Modernes du Moyen-Orient. Il est l’auteur de Culture de masse et Modernisme en Egypte (Cambridge University Press, 1996).

Cet article est paru sur Jadaliyya.


Concernant les mésaventures de Wael Ghonim, on peut voir ; http://fr.wikipedia.org/wiki/Wael_Ghonim

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