FRANTZ FANON: LE RETOUR ? par Philippe Pierre-Charles

 source : Groupe Révolution Socialiste (Martinique)

Un demi-siècle après sa mort le 6 décembre 1961, Frantz Fanon, l’un des porte-drapeaux les plus prestigieux du mouvement révolutionnaire du tiers-monde de l’époque, revient- bien trop timidement encore – sur la scène des débats liés au combat contre l’oppression.

On comprend aisément pourquoi la pensée et l’exemple de Fanon avaient, dans les années 50 et 60 du siècle dernier, enflammé les esprits anticolonialistes d’Afrique, des ghettos afro-américains ou de la frange radicalisée des campus étasuniens ou portoricains, des guérillas d’Amérique du sud, des rebellions d’Asie…Mais en ce début du XXIème siècle de capitalisme globalisé où les guerres populaires ont laissé la place aux manifestations altermondialistes et au réveil encore hésitant du mouvement ouvrier ici et là dans le monde, comment comprendre le regain d’intérêt pour ce théoricien exalté de la lutte de libération nationale et de la violence révolutionnaire ?

Nous Antillais, qui n’avons réussi que depuis les années 80 (et pas encore suffisamment), à « restituer Fanon à son peuple »,nous notons avec un immense intérêt l’écho qu’il rencontre auprès de cercles radicalisés de la jeunesse des banlieues françaises. Nous n’oublions pas que la France officielle a rageusement diabolisé Fanon avant de « faire fonctionner l’éteignoir » du désintérêt, de l’ignorance, de l’occultation.

Le retour de Fanon, (que Daniel Bensaid a été parmi les premiers militants français à flairer), est un indice aussi bien de son universalisme trop souvent nié par ses détracteurs que de la résonance particulière de ses écrits avec les nouvelles résistances à l’oppression et à l’écrasement de l’Homme, à l’ère du post-colonialisme;

Post-colonialisme ? Le Martiniquais n’aurait pas manqué de pester contre ce terme, du moins quand il prétend s’appliquer aux dernières colonies de la France, car il traduit à la perfection la manie du colonialisme français à masquer par les « néo » et les « post » le maintien de sa très classique domination coloniale sur ce qu’il appelle l’ « Outre Mer ». L’une des obsessions de Fanon c’était précisément de lever les « masques blancs », de percer « derrière les formules juridiques et les apparences modernistes les réalités de l’oppression dans son caractère global » – expression si chère à Fanon – c’est-à-dire à la fois économique, politique, culturel, psychique.

Frantz Fanon n’a été ni le seul ni le premier à avoir démonté les mécanismes de l’exploitation économique et de assujettissement politique des colonies, à avoir analysé « l’aliénation culturelle » et les traumatismes psychologiques générés par ce système d’oppression sur ses victimes. Mais il est peut-être celui qui a scruté avec le plus de rigueur et de la façon la plus systématique les faits, les distorsions, les contradictions liés à l’abomination coloniale. Par ces temps de polémiques furieuses sur la question du voile islamique par exemple, on gagnerait à relire les pages très dialectiques écrites sur le sujet, il est vrai dans un autre contexte, dans son ouvrage « L’an V de la révolution algérienne». Il est peut-être celui qui a relié avec le plus de pertinence et d’insistance les différents niveaux de l’oppression coloniale et souligné le plus radicalement le caractère indispensable de la rébellion du colonisé pas seulement pour re-conquérir sa terre, ses richesses naturelles, le pouvoir politique mais aussi et en même temps, dans un même mouvement, son être même dans toute sa réalité psychique et physique.

Les dénonciations par Fanon de l’horreur coloniale, ses colères contre les atermoiements de « la gauche française », sa volée de bois vert contre «les mésaventures » de la « bourgeoisie nationale » des pays dominés n’ont pas forcément davantage de fondation théorique que celles du marxisme révolutionnaire depuis des décennies avant lui. Mais ses analyses au scalpel prennent sous la plume de Fanon une dimension charnelle, une puissance de conviction, une vigueur éthique qui fascine tout opposant sincère de la domination de l’Homme par l’Homme !

L’impatience à fleur de peau qui traverse l’œuvre de Fanon est celle d’un lutteur exigeant, d’un intellectuel liant étroitement la parole et les actes. L’Homme, répétait-il, n’est pas ce qu’il dit. Il est ce qu’il fait.

On n’est pas obligé, surtout 50 ans plus tard, de partager toutes les analyses de Fanon, par exemple sur les rôles respectifs de la paysannerie et du prolétariat dans le combat émancipateur des pays de la périphérie du capitalisme ou encore sur « la violence (qui) désintoxique ». On peut aussi constater que ses analyses lumineuses sur certains épisodes de la vie de sa Martinique natale voisinaient avec une évidente sous-estimation de la complexité socio-historique de ce même pays;

Mais il faut absolument tordre le cou à certaines accusations injustes faites à Fanon. Son appel explicite au « réveil » des masses prolétariennes d’ Europe (‘in « Les damnées de la terre ») détruit les propos qui le présentent comme un « anti-européen ». De même, la radicalité de son discours est le contraire du nihilisme. Ses charges d’une grande virulence contre le colonialisme qui massacre et déshumanise ne l’amène jamais à l’essentialisme qui aujourd’hui encore embrume l’esprit de certaines victimes de la « domination blanche » qui n’est rien d’autre que la domination du colonialisme et de l’impérialisme.

Le même fil humaniste, généreux, révolutionnaire relie l’acte de Fanon adolescent partant avec enthousiasme en « Dissidence » contre la domination nazie à son acte d’adhésion au FLN algérien contre l’occupant français et, dans la foulée, à son engagement « pour la révolution africaine ». Une même pulsion, un même souffle se retrouvent dans toutes les étapes d’une vie pressée, passant en quelques années de l’analyse sans concessions de « l’expérience vécue du noir » (« Peaux noires et masques blancs »), à la sociologie d’une révolution (L’an V de la révolution algérienne),  puis à l’analyse impliquée des luttes africaines («Pour la révolution africaine »), avant de s’achever pratiquement sur son lit de mort avec ce remarquable effort de réflexion stratégique et d’appel à l’action des «Damnés de la terre ». Une leucémie foudroyante a empêché que toutes les pistes que l’on sent ouvertes dans ces pages ultimes ne soient développées par cet esprit attachant, rigoureux et passionné mais qui toujours a voulu «interroger».

Pour suivre ces pistes et surtout les développer aujourd’hui, nous avons l’obligation de nous écarter aussi bien des approximations staliniennes qui voulaient le disqualifier par épithète de « nationaliste», que des confiscations nationalistes cherchant à réduire la portée subversive et finalement anti-capitaliste de son œuvre.

Ainsi alors, on pourra donner toute sa portée à son mot d’ordre fameux, un mot d’ordre qui fleure bon son créole sous-jacent : il faut « lâcher l’Homme » !

Philippe Pierre-Charles

(Groupe Révolution Socialiste)

3 commentaires

  1. Voici ce qu’un MALGACHE A R2PERCUT2 0 TOUS SES CORRESPONDANTS EN JANVIER 2011:
    « Je viens d’achever la relecture d’un ouvrage du Dr Frantz Fanon, «Pour la Révolution Africaine», dans lequel je m’étais replongée à l’occasion des fêtes de fin d’année. J’en sors secouée ! Effarée par la pertinence, mais aussi et surtout l’actualité d’un des textes qu’il contient, intitulé «La mort de Lumumba : pouvions-nous faire autrement ?». On a l’impression glaçante que l’immense auteur martiniquais est sorti de sa tombe pour analyser la situation en Cote d’Ivoire. Cela en est presque cauchemardesque. Ah, si seulement Gbagbo s’était souvenu de Fanon ! Si seulement nous rendions l’étude de ce genre de livres et de textes obligatoire dans nos écoles…. Lisez vous-même. Mahalia Nteby.

    (…) Le grand succès des ennemis de l’Afrique, c’est d’avoir corrompu les Africains eux-mêmes. Il est vrai que ces Africains étaient directement intéressés par le meurtre de Lumumba. Chefs de gouvernements fantoches, au sein d’une indépendance fantoche, confrontés jour après jour à une opposition massive de leurs peuples, ils n’ont pas été longs à se convaincre que l’indépendance réelle du Congo les mettrait personnellement en danger.

    Et il y eut d’autres Africains, un peu moins fantoches, mais qui s’effraient dès qu’il est question de désengager l’Afrique de l’Occident. On dirait que ces chefs d’État africains ont toujours peur de se trouver face à l’Afrique. Ceux-là aussi, moins activement, mais consciemment, ont contribué à la détérioration de la situation au Congo. Petit à petit, on se mettait d’accord en Occident qu’il fallait intervenir au Congo, qu’on ne pouvait laisser les choses évoluer à ce rythme.

    Petit à petit, l’idée d’une intervention de l’ONU prenait corps. Alors on peut dire aujourd’hui que deux erreurs simultanées ont été commises par les Africains.

    Et d’abord par Lumumba quand il sollicita l’intervention de l’ONU. Il ne fallait pas faire appel à l’ONU. L’ONU n’a jamais été capable de régler valablement un seul des problèmes posés à la conscience de l’homme par le colonialisme, et chaque fois qu’elle est intervenue, c’était pour venir concrètement au secours de la puissance colonialiste du pays oppresseur.

    Voyez le Cameroun. De quelle paix jouissent les sujets de M. Ahidjo tenus en respect par un corps expéditionnaire français qui, la plupart du temps, a fait ses premières armes en Algérie ? L’ONU a cependant contrôlé l’autodétermination du Cameroun et le gouvernement français y a installé un «exécutif provisoire». Voyez le Vietnam. Voyez le Laos.

    Il n’est pas vrai de dire que l’ONU échoue parce que les causes sont difficiles.

    En réalité l’ONU est la carte juridique qu’utilisent les intérêts impérialistes quand la carte de la force brute a échoué.

    Les partages, les commissions mixtes contrôlées, les mises sous tutelle sont des moyens internationaux de torturer, de briser la volonté d’expression des peuples, de cultiver l’anarchie, le banditisme et la misère.

    Car enfin, avant l’arrivée de l’ONU, il n’y avait pas de massacres au Congo. Après les bruits hallucinants propagés à dessein à l’occasion du départ des Belges, on ne comptait qu’une dizaine de morts. Mais depuis l’arrivée de l’ONU, on a pris l’habitude chaque matin d’apprendre que les Congolais s’entre-massacraient.

    On nous dit aujourd’hui que des provocations répétées furent montées par des Belges déguisés en soldats de l’Organisation des Nations Unies. On nous révèle aujourd’hui que des fonctionnaires civils de l’ONU avaient en fait mis en place un nouveau gouvernement le troisième jour de l’investiture de Lumumba. Alors on comprend beauc oup mieux ce que l’on a appelé la violence, la rigidité, la susceptibilité de Lumumba.

    Tout montre en fait que Lumumba fut anormalement calme. Les chefs de mission de l’ONU prenaient contact avec les ennemis de Lumumba et avec eux arrêtaient des décisions qui engageaient l’Etat du Congo. Comment un chef de gouvernement doit-il réagir dans ce cas ? Le but recherché et atteint est le suivant : manifester l’absence d’autorité, prouver la carence de l’État.

    Donc motiver la mise sous séquestre du Congo.

    Le tort de Lumumba a été alors dans un premier temps de croire en l’impartialité amicale de l’ONU. Il oubliait singulièrement que l’ONU dans l’état actuel n’est qu’une assemblée de réserve, mise sur pied par les Grands, pour continuer entre deux conflits armés la « lutte pacifique » pour le partage du monde. Si M. Ileo en août 1960 affirmait à qui voulait l’entendre qu’il fallait pendre Lumumba, si les membres du cabinet Lumumba ne savaient que faire des dollars qui, à partir de cette époque, envahirent Léopoldville, enfin si Mobutu tous les soirs se rendait à Brazzaville pour y faire et y entendre ce que l’on devine mieux aujourd’hui, pourquoi alors s’être tourné avec une telle sincérité, une telle absence de réserve vers l’ONU?

    Les Africains devront se souvenir de cette leçon. Si une aide extérieure nous est nécessaire, appelons nos amis. Eux seuls peuvent réellement et totalement nous aider à réaliser nos objectifs parce que précisément, l’amitié qui nous lie à eux est une amitié de combat.

    Mais les pays africains de leur côté, ont commis une faute en acceptant d’envoyer leurs troupes sous le couvert de l’ONU. En fait, ils admettaient d’être neutralisés et sans s’en douter, permettaient aux autres de travailler.

    Il fallait bien sûr envoyer des troupes à Lumumba, mais pas dans le cadre de l’ONU. Directement. De pays ami à pays ami. Les troupes africaines au Congo ont essuyé une défaite morale historique. L’arme au pied, elles ont assisté sans réagir (parce que troupes de l’ONU) à la désagrégation d’un État et d’une nation que l’Afrique entière avait pourtant salués et chantés. Une honte.

    Notre tort à nous, Africains, est d’avoir oublié que l’ennemi ne recule jamais sincèrement. Il ne comprend jamais. Il capitule, mais ne se convertit pas.

    Notre tort est d’avoir cru que l’ennemi avait perdu de sa combativité et de sa nocivité. Si Lumumba gêne, Lumumba disparaît. L’hésitation dans le meurtre n’a jamais caractérisé l’impérialisme.

    Voyez Ben M’Hidi, voyez Moumié, voyez Lumumba. Notre tort est d’avoir été légèrement confus dans nos démarches. Il est de fait qu’en Afrique, aujourd’hui, les traîtres existent. Il fallait les dénoncer et les combattre. Que cela soit dur après le rêve magnifique d’une Afrique ramassée sur elle-même et soumise aux mêmes exigences d’indépendances véritables ne change rien à la réalité. Des Africains ont cautionné la politique impérialiste au Congo, ont servi d’intermédiaires, ont cautionné les activités et les singuliers silences de l’ONU au Congo.

    Aujourd’hui ils ont peur. Ils rivalisent de tartufferies autour de Lumumba déchiqueté. Ne nous y trompons point, ils expriment la peur de leurs mandants. Les impérialistes eux aussi ont peur. Et ils ont raison car beaucoup d’Africains, beaucoup d’Afro-asiatiques ont compris.

    Les impérialistes vont marquer un temps d’arrêt. Ils vont attendre que «l’émotion légitime se calme». Nous devons profiter de ce court répit pour abandonner nos craintives démarches et décider de sauver le Congo et l’Afrique. (…)

    Car nul ne connait le nom du prochain Lumumba. Il y a en Afrique une certaine tendance représentée par certains hommes. C’est cette tendance dangereuse pour l’impérialisme qui est en cause. Gardons-nous de jamais l’oublier : c’est notre sort à tous qui se joue au Congo.

    Dr Frantz Fanon, « La mort de Lumumba : pouvions-nous faire autrement ? », in Afrique Action, n°19, 20 février 1960, repris dans « Pour la Révolution Africaine » (1964)

    « J’affirme mon soutien au combat du président Laurent Gbagbo pour une Afrique libre et indépendante. » Guy-Patrice Lumumba (23/12/2010).

  2. oui c’ est excellent de rappeler Frantz Fanon,

    pour moi je le mets à égalité avec une Louise Michel ou un Mandela, voire d’ un Djibaou ou d’ un Machoro assassinés trop tôt.

  3. peau noires masques blancs y est mentionné autant pour moi, je ne l’avais pas vu


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