Comment l’Amérique gèrera t-elle la chute de son empire du Moyen-Orient ?, par Peter Oborne

   

source :http://blogs.telegraph.co.uk/news/peteroborne/100077625/how-will-america-handle-the-fall-of-its-middle-east-empire/ le 24 février 2011

 traduit de l’anglais par Maurice Lecomte pour Changement de Société

 

 

Les empires peuvent s’effondrer en une génération. À la fin du 16ème siècle, l’Espagne apparaissait dominante. Vingt-cinq ans plus tard, elle était à genoux, étendue, en faillite et incapable de faire face aux pouvoirs maritimes émergents de la Grande-Bretagne et de la Hollande. L’empire britannique a atteint sa plénitude en 1930. Vingt ans plus tard, tout était fini.


Aujourd’hui, il est raisonnable de se demander si les États-Unis, apparemment invincibles il y a dix ans, suivront la même trajectoire. L’Amérique a subi deux secousses convulsives au cours des trois dernières années. La première a été la crise financière de 2008, dont les conséquences se font encore bien sentir. Bien que la cause immédiate ait été la débâcle du marché hypothécaire, le problème sous-jacent était le déséquilibre chronique dans l’économie [lequel persiste].

Durant un certain nombre d’années, l’Amérique a été incapable de financer ses programmes nationaux et ses engagements à l’étranger sans avoir recours à une aide massive de la Chine, sa rivale mondiale. La Chine a un motif prégnant de réaliser cette aide: elle a besoin de soutenir la demande des États-Unis pour fournir un marché à ses exportations et prévenir ainsi sa propre crise économique. Cette situation est l’équivalent contemporain de la Destruction Mutuelle Assurée (MAD se traduisant par, … folle !), la doctrine ayant empêché qu’une guerre nucléaire n’éclate entre l’Amérique et la Russie.

Contrairement à la MAD, ce pacte n’est pas viable. Mais Barack Obama n’a pas cherché à résoudre le problème. Au lieu de cela, il a répondu à la crise avec une politique identique à celle qui l’avait provoquée : l’accès facile au crédit et l’accroissement de la dette. Il est certain que l’Amérique, le moment venu, sera contrainte à un ajustement massif concernant tant son niveau de vie intérieur que ses engagements à l’étranger.

Cela est important, car après cette seconde convulsion, les intérêts mondiaux de l’Amérique sont menacés à une échelle jamais vue auparavant. Depuis 1956, lorsque le secrétaire d’Etat John Foster Dulles a abandonné la Grande-Bretagne et la France à Suez, le monde arabe était un domaine US. Au début, il promettait tolérer l’indépendance et l’autodétermination. Mais cela ne dura pas longtemps, l’Amérique a choisi de gouverner par [l’intermédiaire] de dictateurs brutaux et corrompus, leur fournissant des armes, l’entraînement militaire et des conseils de Washington.

L’indication capitale qui ressort de ces dernières semaines, est que cet arrangement rentable, même s’il est moralement inique, semble toucher à sa fin. L’une des ironies « choisie » de l’agonie sanglante et macabre du régime en Libye, c’est que le colonel Kadhafi aurait été plus inspiré de rester hors de la sphère d’influence américaine. Quand il s’est associé avec George Bush et Tony Blair il y a cinq ans, le dictateur vieillissant sautait dans un train en marche … statique !

A Washington, le président Obama n’a pas insisté sur cet aspect des choses. Au lieu de cela, après avoir hésité, il a présenté les récents soulèvements comme démocratiques et même pro-américain, voire un triomphe pour les dernières méthodes de communication occidentale tels que Twitter et Facebook. De nombreux commentateurs sympathiques ont ainsi fait valoir que les révolutions arabes soutenaient la comparaison avec le soulèvement de 1989 des peuples d’Europe orientale contre la tyrannie soviétique.

Je supposerais que cette analogie est juste. Tout comme 1989 a vu l’effondrement de l’empire russe en Europe de l’Est, il semble aujourd’hui que 2011 marquera la suppression de bon nombre de régimes clients de l’Amérique dans le monde arabe. Il est cependant très peu probable que les événements prennent par la suite le chemin que la Maison-Blanche préfèrerait. Loin d’être inspirés par Twitter, un grand nombre de peuples arabes qui ont conduit les événements sensationnels de ces dernières semaines sont analphabètes. Ils ont été poussés à l’action par la pauvreté et le chômage de masse alliés à un profond sentiment de dégoût au regard de l’abîme entre richesses et la gabegie de la corruption. Il est trop tôt pour tracer sereinement quelle sera la voie future de ces événements, mais il semble fort peu probable que ces peuples libérés se tourneront vers Washington et New York pour leur modèle politique ou économique.

La seule question qui vaille est de savoir si l’Amérique acceptera raisonnablement la rétrogradation de son statut, ou si elle se déchaînera, comme les empires en difficulté sont souvent enclins à le faire. Plusieurs réponses de la Maison Blanche sont source d’inquiétude. L’insensibilité américaine est bien démontrée dans le cas de Raymond Davis, l’homme de la CIA qui a abattu deux Pakistanais, à Lahore. Hillary Clinton tente d’intimider le Pakistan en attribuant l’immunité diplomatique à Davis. Ce comportement incroyable montre que les États-Unis continuent à se considérer comme au-dessus du droit. Si le président Zardari, déjà vu par ses compatriotes comme un pantin pro-américain s’y conformait, son gouvernement tomberait presque certainement.

Ou encore la décision du président Obama la semaine dernière d’opposer son veto au Conseil de sécurité à la résolution condamnant la poursuite de la colonisation israélienne. L’Amérique elle-même admet que ces colonies sont illégales. À une époque où le Moyen-Orient est déjà mutiné, la décision de cette action semble folle.

Le plus gros problème est que l’Amérique ne conçoit la démocratie que selon ses propres termes. Un très bon exemple en est l’élection d’un gouvernement du Hamas à Gaza en 2006. Cela aurait dû être un moment d’espoir pour le processus de paix au Moyen-Orient : l’élection d’un gouvernement ayant la légitimité et le pouvoir de mettre fin à la violence. Mais l’Amérique a refusé de s’engager avec le Hamas, tout comme elle a refusé de traiter avec les Frères musulmans en Egypte, ou de reconnaître le bien-fondé des aspirations régionales de l’Iran.

L’histoire du monde arabe depuis la chute du califat Ottoman en 1922 peut schématiquement être divisée en deux périodes: la domination coloniale ouverte par l’Angleterre et la France, suivi par l’empire invisible de l’Amérique après la Seconde Guerre mondiale. Maintenant nous entrons dans une troisième époque, celle où les nations arabes et d’autres en temps utile, est et sera d’affirmer leur indépendance. Il est hautement improbable que d’aucuns choisisse une voie que les Américains voudraient. A l’évidence, au vu des indications précédentes, tant le président Obama que la secrétaire d’Etat américaine Hillary Clinton sont dans la confusion et incapables de saisir la nature des événements actuels.

C’est là que les Britanniques, qui ont un lien historique avec la région, et dont leur propre perte de l’empire est encore dans la mémoire vivante, devraient être en mesure d’offrir des conseils sages et pratiques. Jusqu’à présent, le Premier ministre, un néophyte en politique étrangère, ne l’a pas fait. Sa tournée régionale des capitales du Moyen-Orient avec une caravane de marchands d’armes s’inscrit dans l’emprise états-unienne des 50 dernières années aujourd’hui brisée. Son discours pourrait avoir été scénarisé par Tony Blair il y a dix ans, avec des faux-fuyants identiques et ses hypocrisies. Il n’y avait aucune reconnaissance du grand changement de paradigme dans la politique mondiale.

Les liens entre les États-Unis et la Défense Britannique, la sécurité et la définition de la politique étrangère sont si proches qu’il n’est peut-être plus possible pour aucun gouvernement britannique d’agir de manière indépendante. Quand il sont défiés, nos ministres disent toujours que nous utilisons notre influence « dans les coulisses » avec les alliés américains, plutôt que dans l’affrontement ouvert. Mais cette tactique là aussi a échouée. On me dit, par exemple, que William Hague a essayé de convaincre Hillary Clinton de ne pas mettre son veto à la résolution de Conseil de sécurité de la semaine dernière, mais qu’il a été ignoré. Il est temps nous devenions un ami beaucoup plus franc, parce que le monde change plus rapidement que nous le pensons.

Un commentaire

  1. Bonjour, Les Anglais ont perdu depuis longtemps toute légitimité d’indépendance. Ils sont le satellites des Américains en Europe. Pourquoi ces reculades sur l’Europe, mais c’est pour mieux servir les intérêts Américains. Les Anglais n’avaient plus mes moyens de conserver leurs immenses colonies du Commonwealth. En bon marchands qu’ils ont toujours été, les Américains ont pris le relai. Qui profite le plus de ce marchandage? L’histoire nous le dira très bientôt avec les bouleversements actuels.


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