La financiarisation de l’accumulation (2/4) par John Bellamy Foster

John Bellamy Foster est professeur de sociologie à l’Université de l’Oregon.

Traduit de l’anglais par Marc Harpon pour Changement de société

Voici la deuxième partie de l’article de John Bellamy Foster sur la distinction entre économie réelle et finance telle qu’on peut (ou ne pas) la faire avec Marx, Keynes et Sweezy. L’enjeu est bien entendu une meilleure compréhension des mécanismes de nos économies et des crises telles que celle dans laquelle nous nous trouvons encore. La première partie de l’article est disponible ici : https://socio13.wordpress.com/2011/02/13/la-financiarisation-de-laccumulation-par-john-bellamy-foster-14/ (Note de Marc Harpon).

La production et la finance

Marx et Keynes rejetaient tous les deux, comme nous l’avons vu, la séparation rigide entre l’économie réelle et l’économie monétaire qui caractérisait la tHéorie économique orthodoxe. Cette théorie monétaire de la production avancée de façons quelque peu différentes par Marx et Keynes conduisait naturellement à une théorisation de la finance comme domaine non séparé du fonctionnement de l’économie, mais pleinement intégré à celle-ci- donc une théorie de la crise financière. Dans cette perspective (développée en particulier par Keynes), décider du moment (et du lieu) où investir dépendait autant des profits excomptés de ces nouveaux investissements et de la demande spéculative pour la monnaie et la quasi-monnaie (le crédit) en relation au taux d’intérêt.

La centralité croissante de la finance a été un produit du développement historique du système. Durant la phase classique de l’économie politique, dans la jeunesse du capitalisme, il était naturel que la théorie économique en reste à la simple conception d’une économie de troc modifié dans laquelle l’argent était un simple moyen d ‘échange mais n’avait pas d’autre effet matériel sur les relations économiques. A la fin du dix-neuvième siècle, toutefois, il y avait déjà des signes que ce que Marx appelait « la concentration et la centralisation de la production », associée à l’émergence de compagnies géantes, donnait naissance à un système de crédit moderne, basé sur le marché des garanties financières.

L’avènement du système de crédit moderne a largement changé la nature de l’accumulation capitaliste, tandis que la propriété des titres sur le capital réel devenait secondaire face à la propriété d’actions de papier et d’actifs- gonflés encore plus par l’endettement. « La spéculation sur la valeur des actifs », écrivait Minsky dans son livre sur Keynes, « est une caractéristique de l’économie capitaliste. Le paradigme pertinent pour l’analyse d’une économie capitaliste [développée] n’est pas une économie de troc », mais « un système avec une City [c’est-à-dire le centre financier de Londres] ou un Wall Street où la détention de titres de même que les transactions sont financées par la dette » (21)

Rationnellement, la séparation rigide- encore effectuée- entre l’économie réelle et l’économie financière dans la science économique orthodoxe n’a pas de base solide. Bien qu’il soit certainement légitime de distinguer « l’économie réelle » (et le « capital réel ») du domaine de la finance (et de ce que Marx appelait « capital fictif »), cette distinction ne devrait évidemment pas être interprétée comme impliquant que les faits monétaires et financiers ne sont pas eux-mêmes « réels » au sens normal de ce terme. « Il y n’y a, en fait, aucune séparation » observaient Harry Magdoff et Sweezy, « entre l’économie réelle et la finance : dans une économie capitaliste développée quasiment toutes les transactions s’expriment en termes monétaires et exigent la médiation de sommes monétaires réelles (liquide ou crédit) ». En fait, « la séparation analytique appropriée passe entre la base productive servant de support à l’économie et la superstructure financière ». (22)

Nous pouvons nous représenter la dialectique de la production et de la finance, d’après Hyman Minsky, en termes d’existence de deux structures de prix dans l’économie moderne : 1) le prix de la production réelle courante et 2) le prix des titres financiers (et immobiliers). De plus en plus, la structure de variolisation spéculative des titres, liée à l’inflation (ou à la déflation) des titres de papiers donnant accès à la richesse, en est venue à dominer la structure de prix « réels » associée à la production (PIB). (23) Dès lors, le capital-argent qui pourrait être utilisé pour l’accumulation (étant supposée l’existence de biens dans lesquels investir avec profit) dans la base économique est régulièrement changée en A-A’, c’est-à-dire en spéculation sur le prix des titres. (24). Dès lors que cela a pris la forme d’une tendance lourde, le résultat a été un changement structurel majeur dans l’économie capitaliste.

Considérées de ce point de vue général, les bulles financières peuvent être définies comme de courtes périodes d’inflation exceptionnellement rapide des prix des titres à l’intérieur de la superstructure financière de l’économie- dépassant la croissance dans la base productive sous-jacente. En contraste, la financiarisation représente une tendance beaucoup plus lourde, s’étalant sur des décennies, à l’expansion de la taille et de l’importance de la superstructure financière par rapport à la base économique. « Les dernières décennies du vingtième siècle, a observé Jan Toporowski (professeur d’économie à l’Université de Londres) dans The End Of Finance, ont vu l’émergence d’une ère de finance qui est la plus importante depuis les années 1890 et 1900 et en termes de valeurs sur le marché du crédit, la plus grande dans l’histoire de la finance. Par « ère de la finance » on entend une période de l’histoire où la finance […] prend la place de l’entrepreneur industriel dans la direction du développement capitaliste. (25)

Une telle ère de la finance fait naître le spectre, mis en lumière par Keynes, d’une économie purement spéculative : « Les spéculateurs peuvent ne faire aucun mal en créant des bulles devant une masse solide d’entreprises. Mais la situation est grave quand l’entreprise devient elle même une bulle à la surface d’une mare de spéculation » (26) Dans les années 1990, observait Sweezy, « les membres des conseils d’administration » étaient « dans une plus large mesure contraints et contrôlés par le capital financier tel qu’il opère à travers le réseau global des marché financiers. » Dès lors, le « pouvoir réel » devait être trouvé « moins dans les conseils d’administration que sur les marchés financiers ». Cette « relation inversée entre la finance et l’économie réelle », avançait-il, était « la clé de la compréhension des nouvelles tendances dans le monde » de l’économie. (27)

 

 

 

 

(21)Hyman P. Minsky, John Maynard Keynes (New York: Columbia University Press, 1975), 72-73.

(22) Harry Magdoff et Paul Sweezy, Stagnation and the Financial Explosion (New York, Monthly Review Press, 1987), 94-95. La distinction entre la production et la finance, en tant que base et superstructure, ne devrait pas être confondues, bien sûr- avançaient Magdoff et Sweezy- avec la métaphore plus large, totale, de la abse et de la supêrstructure dans le matérialisme historique. Les deux systèmes de relations et de processus auxquels la métaphore fait référence doivent être semblablement dialectiques. La naissance historique de la finance à partir de la production n’autorise absolument pas les explications réductionnistes de la façon dont le processus structuré fonctionne (ou dysfonctionne) aujourd’hui. C’est une erreur exactement parallèle à une grossière méprise fréquente chez les adversaires du marxisme sur la métaphore base-superstructure dans le matérialisme historique. Voir Istvan Meszaros, Social Structure and Forms of Consciousness, vol.2 (New York, Monthly Review Press, à paraître), chapitre 1.

Ainsi, c’est une erreur d’argumenter pour ou contre le réductionnisme, comme l’ont fait certains marxistes, et d’affirmer que « le cycle financier n’est qu’un reflet du cycle économique, les mouvements financiers et monétaires reflètent les perturbations non-financières nationales et internationales » », Suzanne de Brunhoff, Marx on Money, New York, Urizen Books, 1973), 100-101.

Il faudrait ajouter que Keynes, aussi, distinguait deux domaines séparés : l’industrie et la finance- dans une relation complexe ou cette dernière ne « reflète » pas simplement la première- dans son chapitre sur « The Industrial Circulation and the Financial Circulation » du The Treatise on Money. John Maynard Keynes, Collected Writings, vol. 5 (London: Macmillan, 1971), 217-30.

(23) Hyman P. Minsky, “Hyman P. Minsky” (autobiographical entry), in Philip Arestis and Malcolm Sawyer, A Biographical Dictionary of Dissenting Economists (Northampton, Mass.: Edward Elgar, 2000), 414-15; Minsky, “Money and Crisis in Schumpeter and Keynes,” 115. Compare Marx, Capital, vol. 3, 608-09.

(24) See Magdoff and Sweezy, Stagnation and the Financial Explosion, 93-94.

(25) Jan Toporowski, The End of Finance (London: Routledge, 2000), 1.

(26) Keynes, The General Theory, 159.

(27) Paul M. Sweezy, “The Triumph of Financial Capital,” Monthly Review 46, no. 2 (June 1994): 8-10. Pour une discussion du rôle politico-économique de la finance dans la société étasunienne, voir , John Bellamy Foster and Hannah Holleman, “The Financial Power Elite,” Monthly Review 62, no. 1 (May 2010): 1-19.

Laisser un commentaire

Aucun commentaire pour l’instant.

Comments RSS TrackBack Identifier URI

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s