Note de lecture de Losurdo : Staline, histoire et critique d’une légende noire, par Gilles Questiaux

 
source : Réveil Communiste


Stalin, storia e critica di une legenda nera



(Staline, histoire et critique d’une légende noire) publié à Milan en 2008 et traduction française à Bruxelles en 2011 (éditions Aden) Présentation de la traduction française ici

Domenico Losurdo est un philosophe communiste italien, né en 1941, spécialiste réputé de Hegel et de Gramsci,  professeur d’histoire de la philosophie à l’université d’Urbino, auteur en 1999 de « Fuir l’Histoire » où il critique « l’autophobie » des communistes, qui est à la fois une sorte d’aliénation psychologique qui a fait des ravages chez nous depuis le chute du mur, et une composante de l’idéologie de nos groupes dirigeants postcommunistes en France et en Italie.

Comme hégélien, il apporte deux atouts à la connaissance historique qui sont sous-représentés dans l’histoire marxiste : la réflexion rationnelle sur le rôle des grands hommes, et la critique rationnelle de la forme originaire du gauchisme moral, de la « belle âme » qui veut imposer « la loi du cœur », et l’intelligence de son retournement autoritaire inévitable. Pour Losurdo, le ferment de l’autoritarisme dans le mouvement communiste est à rechercher du coté libertaire de l’utopie communiste plus que dans la volonté réformiste de construire un état.

Il s’agit  dans Staline… , d’une histoire de l’image de Staline et non d’une biographie ni d’une histoire politique du système auquel son nom est couramment associé. Mais remettre en cause les clichés de l’antistalinisme habituel  dans nos rangs depuis 1956 nécessite aussi de revenir sur le fond de la question de l’évaluation de l’histoire soviétique de 1922 à 1953, et même au-delà, puisque les catégories de l’antistalinisme ont été généralisée à l’étude d’autres États dirigés par des PC, et d’autres personnalités, Chine et Mao, Cuba et Fidel,  Yougoslavie et Tito.

L’étude de la légende noire se mêle donc pour partie à une réhabilitation de la personnalité et de la figure d’homme d’État de Staline, qui est bien distingué du régime politique.  Le point de départ étant la constatation que l’image de Staline était plutôt positive dans le monde, propagande de part et d’autre mise à part, au moment de sa mort en mars 1953. C’est la diffusion du rapport Khrouchtchev qui a précipité « le dieu aux enfers ». Ce rapport est une des principales cibles de Losurdo, qui synthétise de manière convaincante un grand nombre de travaux contemporains qui n’en laisse pratiquement rien subsister. Il s’agit d’un document  de la lutte interne à la direction du PCUS dont la crédibilité est pratiquement nulle, et dont la plupart des assertions portant sur Staline sont tout simplement inventées. D’ailleurs la propagande antistalinienne s’est depuis assez longtemps dirigée dans d’autres directions pour étayer ses réquisitoires.

Pour reconsidérer la stature morale et intellectuelle du dirigeant principal de l’URSS,  Losurdo a utilisé le principe du « tu quoque »  (« toi aussi », phrase censée avoir été prononcée par César en reconnaissant parmi ses assassins Brutus, son fils adoptif) qui consiste à observer dans le contexte de l’époque que la plupart des critiques libéraux de Staline, et particulièrement les hommes d’État de premier plan qui peuvent lui être comparés, véhiculent dans leurs propos une conception du monde bien plus machiavélique et brutale que lui, et contrairement à lui fortement teintée de racisme.  Sur ce point Losurdo s’inscrit en faux contre les accusations d’antisémitisme concernant Staline personnellement, même à la fin de sa vie, durant sa maladie, et il défend résolument la thèse que l’antisémitisme, au moins au sommet de l’état soviétique, n’a joué aucun rôle dans l’affaire dite du « complot des blouses blanches ». Sur la paranoïa attribuée communément à Staline, Losurdo réussit aussi à faire passer de manière assez convaincante l’idée que la plupart des actions répressives et que la terreur d’État n’étaient pas le résultat d’un emballement délirant ; mais qu’ils étaient dus à la volonté de juguler, il est vrai par des moyens extrêmes,  l’action bien réelle d’ennemis du régime, parfois déterminés à utiliser le terrorisme dans la tradition des groupes révolutionnaires russes du XIXème siècle.  L’attentat contre Kirov, en décembre 1934, qui est considéré en général comme le point de départ de la grande terreur, ne peut plus être présenté sérieusement comme une provocation commanditée par Staline lui-même. Il apparaît d’ailleurs que la mentalité « complotiste » est très répandue dans l’historiographie antistalinienne.

L’autre cible principale de Losurdo est l’historiographie trotskiste à commencer par celle de Trotski lui-même, dont les témoignages et l’analyse du système sont largement à la base de la tératologie occidentale qui essaye de comprendre l’ennemi sans recourir aux catégories scientifiques de compréhension de l’histoire. Trotski avec des nuances, et voulant, comme Khrouchtchev plus tard, dissocier Staline de l’Union Soviétique et se dédouaner par la même occasion, a eu recours à des distorsions de raisonnement qui sont en fait une régression de l’analyse historique scientifique vers l’analyse psychologique. Losurdo pense que la conjecture de Malaparte, selon lequel Trotski aurait tenté un coup d’État en 1927, à l’occasion du dixième anniversaire de le Révolution d’Octobre, est probablement vraie.

Le livre de Losurdo n’étant pas une histoire de l’URSS ou de ses appareils répressifs, on y trouvera peu d’éléments pour réfuter en profondeur la légende noire connexe à celle de Staline, la légende véhiculée avec une certaine habilité par le Livre Noir du Communisme où des pamphlétaires sont cautionnés par la présence d’articles écrits par des historiens anticommunistes mais sérieux, sous l’autorité d’autres historiens, plus âgés, qui a leur tour cautionnent les exagérations des pamphlétaires de guerre froide. Mais il attaque frontalement et avec encore une fois beaucoup de crédibilité le travail de l’historien anglais influent Robert Conquest, qui avant d’être universitaire était un agent des services secrets britanniques spécialisé dans la désinformation, et qui tend à imputer à Staline la famine ukrainienne de 1933, par un double procédé d’exagération de ses effets et de sa durée et par l’attribution de cette famine à une volonté génocidaire. A l’origine, il s’agit d’une construction pro domo des séparatistes fascistes ukrainiens pour substituer un génocide à un autre, et qui devait masquer leur rôle dans l’extermination des juifs d’Ukraine, et qui a été largement diffusée par la propagande hitlérienne durant la guerre (reprise par Conquest suivant le principe suivant de l’historiographie libérale ; ne croyez jamais les nazis, sauf quand ils parlent des communistes !)

Losurdo s’attaque aussi à la théorie de la gémellité des monstres, postulant l’égalité Hitler-Staline, et particulièrement aux thèses d’Arendt, écornant au passage la théorie du totalitarisme (en remarquant que l’auteur a fait partie de thuriféraires de Staline au moment de la Libération). A l’arrivée, il ne reste qu’un seul point commun entre Hitler et Staline : ils ont été des  dictateurs contemporains. Toute idée qu’il ait pu exister une sympathie personnelle ou une complicité entre les deux ne résiste pas à l’analyse des témoignages historiques, et s’avère un mythe de plus de la Guerre Froide.

En conséquence, nombre de clichés sur Staline me semblent définitivement ruinés, et Losurdo y parvient facilement en regroupant les conclusions ou les découvertes des historiens récents, postérieurs à l’ouverture des archives soviétiques). Il est donc acquis que :

Staline n’était ni médiocre, ni stupide, ni paranoïaque

Staline ne s’est pas effondré au moment de l’invasion hitlérienne, et n’a jamais cru en la bonne foi d’Hitler. Son commandement  a joué un rôle militaire décisif, et les généraux soviétiques les plus importants l’ont confirmé.

 Staline a réprimé toute opposition en URSS. Mais cela signifie, contrairement à la légende du chef paranoïaque qu’il y avait une opposition.

Staline était totalement exempt de racisme ou d’antisémitisme et ne peut pas être accusé de génocide, ni envers les Ukrainiens, ni aucun autre peuple.

Losurdo considère au passage comme acquis par l’évolution de l’état de la question historique que les bilans avancés par Khrouchtchev comme par Courtois sont exagérés environ dix fois. Ce qui signifie que la répression politique en URSS sous toutes ses formes a causé la mort d’environ 2 millions de personnes entre 1922 (fin de la guerre civile) et 1953, et un nombre très faible de victimes depuis 1953. C’est beaucoup moins que les chiffres hyperboliques qui ont circulés sous l’influence de Conquest et de Soljenitsyne. Mais c’est encore beaucoup.

Si le pacte germano soviétique et la collectivisation des terres restent de grandes ombres sur l’histoire soviétique, il s ne peuvent plus être rapportées à la malignité de Staline en personne, ni même d’un groupe dirigeant plus vaste, ils doivent être compris comme des choix exigés par la survie pour l’État issu de la Révolution d’Octobre dans des situations où toutes les autres solutions étaient devenues impossibles. Cela semble indiscutable pour le pacte, moins certain pour la collectivisation, car la Révolution chinoise fournit un contre exemple, elle a survécu dans un environnement hostile en se gardant bien de développer son industrie et sa puissance militaire au dépens des paysans.

 Concernant la collectivisation le choix gauchiste (trotskiste !) de la collectivisation forcée et de l’élimination des Koulaks en tant que classe, ne fut pas celui de Boukharine, l’expert économique du pouvoir bolchevik, qui savait qu’elle provoquerait « une Saint Barthélémy » dans les campagnes, d’où sa rupture avec Staline alors qu’il dirigeait l’URSS quasiment sur le même rang que lui dans les années de la NEP.

La brutalité de la répression n’est pas niée mais elle est contextualisée.

 Par rapport aux effets de « brutalisation » (en suivant dans l’utilisation de ce concept Nicolas Werth, pourtant coauteur du « Livre Noir »), cette évolution généralisée des mentalités vers le pire provoquée dans le monde par la Grande Guerre,

Par rapport au moment de l’histoire mondiale (la « seconde guerre de trente ans »).

Au moment  de la longue durée de l’histoire russe (le « deuxième temps des troubles »).

Par rapport à la situation mondiale d’oppression coloniale et raciste maintenue par tous les libéraux contemporains dans leurs empires coloniaux ou sur les peuples d’origine coloniale.

Et aussi par rapport à l’état de siège permanent où la Russie a du vivre pendant 75 ans, en butte à la détermination contrerévolutionnaire sans faille de puissants ennemis : Allemagne, Grande Bretagne, France, États-Unis avant et après la seconde guerre mondiale, à laquelle s’est ajoutée l’influence de toutes les églises instituées et de tous les grands groupes de média. L’alliance entre URSS et États-Unis de 1941/45 parait dans ce contexte purement conjoncturelle.

Certains des aspects les plus terribles de l’État soviétique s’expliquent donc en dernière analyse d’abord par l’hostilité permanente du monde entier contre un pays pauvre et contre une grande nation révolutionnaire, et d’autre part, par l’héritage de despotisme de l’ancienne Russie, qui n’a pas connu de période démocratique bourgeoise.

Losurdo souligne aussi le rôle d’une dialectique immanente aux mouvements révolutionnaires qui lierait indissolublement l’exigence de la liberté absolue immédiate (et le rêve de la société communiste) à l’imposition de la Terreur, suivant le principe de la dialectique de la « loi du cœur » dans la Phénoménologie de l’Esprit de Hegel.

Losurdo invalide, en bon hégélien, toute critique de Staline et de sa pratique historique basée sur l’opposition de l’idéal au réel en les mettant sur le même plan, et donc sur l’idée d’un bon idéal communiste opposable à un monstre singulier et en définitive inexplicable qui s’appellerait Staline. Il s’agit donc pour le mouvement communiste de renoncer à la ligne hypocrite de repli tactique où il s’est piteusement abrité en Occident après le rapport Khrouchtchev, et qu’Althusser a attaqué toute sa vie sous le nom d’humanisme. Garaudy, Sève étant de bons représentants du khrouchtchevisme humaniste en France. Et du stalinisme d’appareil aussi.

Le stalinisme est aussi périodisé : il semble que Losurdo considère que le régime est devenu autocratique en 1937, dans le contexte de la préparation de la guerre. Le régime carcéral du Goulag s’est aussi considérablement aggravé à ce moment là. Il semble avoir été relativement sous contrôle légal avant cette date. Certains faits horribles, comme le cannibalisme dans l’île arctique de Nizan, paraissent davantage le résultat d’incompétence bureaucratique dénoncée par les autorités elles mêmes, que comme le reflet normal du fonctionnement d’un système de répression exterminateur et cohérent. Et si l’URSS doit être comprise en définitive comme une formation sociale qui n’a jamais réussi à sortir de l’état d’exception, les efforts pour ce faire ont été réitérés, et le principal dirigeant bolchevik à avoir essayé ce passage à la normalité est justement Staline.

Cela dit, cette réserve pour finir : il reste toujours dans l’histoire d’une incroyable grandeur de l’Union Soviétique un noyau d’excès injustifiable, et certains arguments qui consistent à produire des citations peu glorieuses de Churchill ou de Roosevelt pour les comparer à des citations de Staline sur les mêmes sujets atteignent vite leurs limites. On peut contextualiser, et il n’est pas sans signification de savoir que le Cambodge a subit un quasi génocide aérien de la part de l’USAF, de la CIA et ses supplétifs avant le génocide Khmer rouge, il n’est pas inutile de comparer l’extermination des officiers polonais internés à Katyn en URSS en 1940 avec celle de la gauche  par les Américains en Corée du Sud en 1950, mais il n’empêche que ces faits n’auraient pas dû se produire dans un pays socialiste. Il n’est pas inutile de rouvrir les dossiers Toukhatchevski ou Trotski comme ayant véritablement tentés des coups d’État ou entretenus des relations avec les ennemis étrangers de Staline. Mais ce n’est pas une justification au traitement arbitraire et cruel qu’ils ont subi.

Dernier point : Losurdo apparaît par certain coté comme un adversaire de l’utopie et de sa poésie, comme un défenseur du socialisme réel, sans guillemets. Le marxisme de Marx pour lui n’est pas un très bon guide pour comprendre la politique réelle et prosaïque, du point de vue de la gestion du réel qui résiste au rêve révolutionnaire, à l’exception sans doute du marxisme de Gramsci… et de Staline. Nous ne comprendrions bien ni les grands hommes, ni la normalité quotidienne de la vie des hommes simples, nos leaders charismatiques sont pourrait-on dire au point aveugle de notre pensée, et nous ne séparerions pas bien l’état d’exception de l’État de droit. Mais le dilemme est là, et n’est pas résolu par Losurdo, car quitte à rester prosaïque à quoi bon s’aventurer dans l’espace sans limites de la Révolution ?

Note critique additionelle :

Réflexion de GQ 


Je comprends ainsi l’entreprise de D. Losurdo : la figure historique de Staline a été investie par une mythologie et considérablement déformée. La mythologie stalinienne d’origine, construite par la propagande officielle du parti communiste soviétique et relayée dans le monde par les partis issus de la Troisième Internationale a été remplacée par une mythologie antistalinienne de différentes origines (partis communistes ayant révisé leurs discours après 1956, trotskystes et gauchistes divers, officines de propagande de la guerre froide et historiens, journalistes, transfuges et renégats à leur service, propagande hitlérienne et ses héritiers d’extrême droite, etc.) qui correspond à une conception tératologique de l’histoire comme collection de monstres. Losurdo est donc préoccupé de vérité historique. Mais aussi comme communiste, il s’agit pour lui de contre-attaquer sur un terrain où l’adversaire semble très fort : car le mythe monstrueux sert en définitive à discréditer le mouvement communiste, ouvrier et révolutionnaire dans son ensemble. La reconsidération de la Révolution française au cours du XIXème siècle s’est faite aussi en cassant l’image sanguinaire et monstrueuse qui collait aux protagonistes le plus radicaux de la Montagne, Danton, Robespierre, Marat, Hébert, etc. A y regarder de près, certains traits de personnalité de ces héros révolutionnaires ne sont guère sympathiques, mais nul historien sérieux ne s’égarerait dans un jugement moralisant sur ces acteurs historiques pour essayer de comprendre la Révolution, même en partant d’une prise de parti carrément hostile. Ce n’est pas le cas pour la Révolution russe, et surtout pour l’État qu’elle a créé.

Et il nous reste à comprendre en tant que communistes pourquoi notre histoire a connu ces dérives brutales. Nous sommes mieux placés pour ça que ceux qui ont toujours  évité de se mouiller dans la pratique du pouvoir d’État. Et Losurdo, en éliminant les scories de la mythologie contre-révolutionnaire nous aide à comprendre le réel et à nous comprendre nous mêmes.  Ces scories représentent 90% du dossier (et du bilan). Reste un résidu de violence irrationnel qu’il faut assumer rationnellement. Nous ne serons définitivement plus « staliniens » le jour où nous auront assumé le fait que Staline n’était pas le pire d’entre nous mais au contraire l’un des meilleurs praticiens de la théorie marxiste. Et qu’il nous faut donc inventer maintenant suite à cette expérience une nouvelle forme de démocratie  dans la lutte des classes qui n’existe encore qu’entre les lignes, chez Lénine, et certainement pas dans la régression vers la psychologie de l’analyse trotskyste. Et comme Althusser l’avait compris, Freud est aussi notre allié dans cette recherche.

Les lois de la connaissance historique développées dans le matérialisme historique, qui restent valides, rendent plus que probable, si le capitalisme ne détruit pas l’humanité auparavant, le passage au socialisme, et ce passage devra bien commencer quelque part dans le monde, et donc le problème crucial de la coexistence interne et internationale avec le capitalisme se posera dans les mêmes termes qu’au XXème siècle il s’est posé en URSS (et se pose déjà, en Chine, à Cuba). Notre tâche à nous communistes au XXIème siècle est donc d’inventer le socialisme démocratique, vraiment socialiste et vraiment démocratique, qui sera la forme de stabilisation de la société post-capitaliste que l’URSS n’a pu atteindre. Ce socialisme démocratique sera comme toute démocratie réellement existante dotée de médias indépendants, d’organes représentatifs qui ne seront plus l’expression des fractions de la bourgeoisie mais des fractions autonomes du prolétariat.

La gauche communiste  anarchisante a pu involontairement renforcer les tendances autoritaires du sommet en dirigeant surtout sa critique sur les dirigeants intermédiaires susceptible d’opposition efficace et les « bureaucrates » (qui forment, soit dit en passant, le groupe qui a proportionnellement sans doute le plus souffert de la répression stalinienne), il n’empêche que la plupart des critiques de l’autoritarisme de l’appareil d’État soviétique provenant de ce coté là étaient justifiées. Lénine et Trotski se sont lourdement trompés en subordonnant les syndicats au parti, et en empêchant ainsi l’existence de contre-pouvoirs et la formation d’une légalité socialiste.

Le socialisme doit être construit comme un mode de production et d’organisation de la société durable (peut être séculaire) et non comme une courte transition vers le communisme.  Mais il ne faut lâcher l’utopie à aucun prix, et c’est certainement son abandon qui est au cœur des contradictions réelles qui ont ruiné le socialisme réel, pas seulement en URSS mais aussi sous sa forme platement redistributive « d’État providence » dont Mélenchon est un représentant attardé. Sans l’utopie pourrait-on dire que « la mort n’éblouit pas les yeux des partisans » ? A ce titre là malgré leur méconnaissance ridicule du socialisme et des partis communistes, et du réel pratique en général, les situationnistes d’avant 1968, implacables avec les autres gauchistes, tenaient fermement l’autre bout de la chaine, et ce sont leurs idées (non les nôtres) qui ébranlèrent le monde capitaliste développé, dans sa métropole,  entre 1950 et 1980 (et qui connurent elles aussi, à l’échelle de ces groupuscules, une dérive violente et autodestructrice où de nombreux camarades de la jeunesse restèrent sur le carreau, à ce sujet : United Red Army : un film à voir ).

Cette démocratie socialiste à inventer, et en cours d’invention timide dans les pays socialistes actuels, ne peut pas être le résultat d’une transition à rebours comme celle qui à eu lieu en URSS de 1985 à 1993, ni se développer dans la continuité de la pseudo-démocratie de marché actuelle des métropoles. Il y a donc une part d’inconnu et de risque historique à prendre.

GQ 28 avril 2009

PS du 3 février 2011 : l’incapacité de beaucoup de camarades à envisager un retour critique sur les mythes de l’antistalinisme maison (Rapport Khrouchtchev, et influences trotskystes) tient  au fait qu’ils croient en hurlant avec les loups se refaire une virginité qui les dispensera d’avoir à assumer la mauvaise réputation qui colle à nous autres, les sales bolchos. Sans voir que cette mauvaise réputation est un gage d’authenticité. Mais on voit bien aujourd’hui que la critique de Staline n’a pour but que de dévider la pelote et d’entrainer avec soi celle de Lénine, Octobre, et la Révolution elle même en commençant par celle de 1789. Et on doit stopper à la racine car les anticommunistes ont raison sur un point, Staline et son système sont solidaires de toute l’histoire des Révolutions depuis Cromwell au moins.

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4 commentaires

  1. ( source : INITIATIVE COMMUNISTE – septembre 2005 )

    STALINE : ANGE OU DEMON ?

    Il est devenu évident que Staline fut un démon, maitre et inspirateur de l’Empire du Mal et de ces succursales, que dis-je l’alter-ego de Hitler, son frère jumeau et même ces derniers temps libéraux on nous explique que Hitler n’est que la conséquence de Staline.
    Qu’il fut le dirigeant sanguinaire, irrationnel et psychopathe de l’Union Sovietique de1924 à 1953.
    Pourtant face à ces fausses évidences nous devons tenter de rester ouverts, curieux et surtout de confronter ces articles de foi aux faits, qui « sont tétus »comme disait, l’autre diable, Lénine.
    Voila un fils de cordonnier, qui, révolutionnaire professionnel, déporté une dizaine de fois en Siberie, dirigeant -parmi quelques autres- aux cotés de Lénine la Révolution d’Octobre 17, devient le chef de l’ Union Soviétique aprés la mort du fondateur.
    De quelle situation hérite-t-il ? Il la résume lui-meme en 1930 « nous retardons de 50 à 100 ans sur les pays avancés. Nous devons parcourir cette distance à 10 ans. Ou nous le ferons, ou nous serons broyés. »
    C’est ainsi que se pose la question, être ou ne pas être. Il fait le choix de faire vivre son pays, son peuple, son idéal révolutionnaire.

    Pour cela, rien, aucun effort ne sera épargné, aucun sacrifice ne sera évité.Une société toute entiére tendue à l’ extreme sera soumise à l’impératif : survivre quand le grand choc inéluctable viendra. Mais cette marche forcée acharnée, bien qu’elle demande des efforts et des privations inouis, apporte en même temps une améloration telle de la vie quotidienne, du plus modeste ouvrier de la plus éloignée des républiques soviétiques, que les masses adhérent au projet prométhéen de Staline et de ses Bolcheviks. Un véritable enthousiasme de masse souléve les montagnes et finalement, nous le savons tous, c’est cette Russie qui va écraser le nazisme et sauver la civilisation au prix d’une saignée dont l’ampleur nous est inconcevable : 27 millions de morts…..

    Alors de distingués censeurs viennent nous dire: mais attendez! Vous sautez bien facilement sur l’odieux pacte de non-aggression germano-soviétique! Et il nous faudra modestement, car les temps sont durs, rappeler qu’avant le pacte il y eu les Accords de Munich et la volonté déclarée des démocraties occidentales d’envoyer le molosse Hitler en finir avec ce communisme que le « cordon sanitaire » n’empéchait pas de métastaser partout. Et de rappeler, avec toujours beaucoup de modestie, comment les démocraties occidentales laissérent les fascismes égorger la république espagnole qui avait le mauvais gout d’être un peu trop rouge. Et de rappeler, avec encore plus de modestie, que toutes les offres soviétiques de sécurité collective entre elle et la France et l’Angleterre furent ignorées et méprisées.Que le brillant état-major francais dressait des plans de guerre contre l’URSS en pleine « drôle de guerre ». Et que par conséquent Staline, n’ayant aucun autre choix, fut contraint de signer le Pacte qui lui permettait de gagner un espace et un temps précieux. Et que dire de sa conduite de la guerre qui fut exemplaire et qui aboutit à voir le drapeau rouge flotter sur Berlin. Mais rappeler cela n’est pas suffisant pour convaincre aprés 60 ans d’Hollywood, de soldats Ryan et de grandes évasions, aussi faut-il rappeler que sur les 196 divisions que comptait la Wermacht,176 combattirent contre les soviétiques sur le front de l’Est et que ce sont bien la défense de Moscou, la victoire de Stalingrad et celle de Koursk qui furent les vrais et les indiscutés tournants de la 2° guerre mondiale et enfin n’oublions pas que la bataille de Berlin couta 300.000 morts à l’Armée Rouge ce qui est l’équivalent du total des morts américains durant toute le guerre et sur tous les fronts…… Ne sous-éstimons pas le venin du révisionnisme historique : en 1945, 57% des francais considéraient l’URSS comme le principal vainqueur de la guerre, ils ne sont plus que 20% en 2005….
    Enfin la paix revint et le nom de Staline était prononcé avec respect et reconnaissance dans le monde entier.

    Mais une nouvelle guerre commenca aussitot: la guerre froide. Avec le même cynisme que quelques années auparavant, la parenthése de l’alliance anti-fasciste fermée, le monde capitaliste reprit son combat contre » l’Ogre de Moscou » et les mêmes calomnies utilisées par Goebbels reprirent du service, indéfiniment répétées jusqu’à devenir des vérités pour bien des gens de bonne foi. Non que Staline fut un tendre qui tendait la joue gauche quand la droite était frappée, non cet homme des tempétes avait de l’Ivan le terrible en lui, du Pierre le Grand mais un Ivan ou un Pierre rouge, bolchevik, au service exclusif de son pays et de son peuple et dont la finesse d’analyse, l’intelligence et la capacité de travail éblouissaient même ses pires ennemis comme Churchill. La reconstruction, la poursuites des projets retardés, rebatir un pays dont le potentiel industriel et agricole a été en grande partie anéanti par une guerre d’extermination -on l’oublie trop souvent- ces objectifs sont mis en cause par une nouvelle croisade anti-communiste dont le coeur, cette fois, est à Washington. Staline y répondra avec la même determination et la même infléxiblité qu’adversaires ou amis lui reconnaissent. De 1947 à 1953 il ripostera coup pour coup.

    Mais nos censeurs reviennent à la charge: mais vous avez « oublié » de nous parler du « Goulag » et du « totalitarisme » , cher monsieur! Oui , il vous faudra vous excuser et aprés une autocritique sincére vous aurez le droit de murmurer que les chiffres fournis par l’ American History Review donne 2 millions de prisonniers au Goulag en 1939, ce qui est un pic, et sans oublier que 70% d’entre eux étaient de droit commun, ce qui représente moins de prisonniers, par rapport à la population, qu’aux Etats-Unis aujourd’hui! Et que le nombre de morts pendant toute la période « stalinienne » est de 1 million avec la plus grande part (500 000) pendant la guerre ou tout le monde crevait de faim. On est loin des 20 millions de morts annoncés par Hitler en 1924 dans « Mein kampf » et des 100 millions de morts du « Livre noir du communisme », du plus grand historien de tous les temps, monsieur Courtois, le même qui exige un « Nuremberg » pour le communisme, sans doute pour pouvoir finir le travail qu’Hitler n’avait pas pu achever à cause de cet infernal Staline, justement !
    A sa mort le peuple soviétique communie dans une immense douleur : tous savent ce qu’ils doivent à Staline, aucun n’a oublié « soeurs, fréres, camarades….. »ces mots qui allaient galvaniser et tremper le volonté de résistance du peuple, ils savent que, s’ ils savent lire à qui ils le doivent, ils savent que si leurs enfants sont ouvriers, ingenieurs, médecins, professeurs à qui ils le doivent, eux qui ont tant souffert savent qu’il a souffert avec eux : il refusa d’échanger son fils, le colonel Jacob Staline, contre le maréchal Von Paulus, » on n’échange qu’un colonel contre un colonel » et son fils mourut. Les sacrifices qu’ils exigeait des autres il s’y soumettait aussi. Ca nous change….

    L’ homme qui meurt ainsi, adoré comme un dieu, n’aime pas l’apparat, ni l’étiquette,ni même l’adulation,ce ne sont que des outils du pouvoir. Il est austère et vit dans une simplicité spartiate mais son rêve est » grandiose », dira de Gaulle, historique. Il pris en main un pays déchiré, affamé, arriéré, quasi moyenageux et il en fit la deuxième puissance mondiale qui se lanca à l’assaut du cosmos, le pays où on lisait le plus de livres dans le monde et où, plutot que de faire un tiercé, on jouait aux échecs. Dans des conditions- qu’il faut toujours avoir à l’esprit car « il faut juger alors avec les yeux d’alors » aurait dit Aragon – d’une violence et d’une dureté extémes, des circonstances historiques terribles et implacables, il fut l’homme, violent et dur, terrible et implacable, à qui nous devons notre liberté et notre vie et qui concrétisa le rêve de Spartacus : « je reviendrais et je serais des millions ».

    Antoine et Dimitri MANESSIS

  2. Merci d’avoir mis en ligne ce texte magnifique!
    Ce qui nous manque, c’est un Centre d’Études de l’URSS et des pays socialistes, qui peu à peu parviendrait à faire une synthèse de cette « guerre de 1917-1991 »

  3. Oui, MERCI Antoine et Dimitri pour votre analyse que je fais suivre à D. Losurdo. On y retrouve le souffle de ce qui est présent dans l’ouvrage qui vient de sortir : l’espoir et l’enthousiasme, et les sacrifices consentis par ceux qui avaient une conviction politique généreuse, véritablement communiste.

    m-a patrizio,
    traductrice de l’ouvrage de Losurdo.

  4. Rencontre avec Domenico Losurdo
    Le 9 février, les auditeurs de Radio Galère ont pu écouter une longue conversation avec le philosophe italien Domenico Losurdo au sujet de son ouvrage « Staline, Histoire et critique d’une légende noire » dont la traduction française vient d’être publiée aux Editions Aden.
    Cette émission peut être réécoutée sur le site de Radio Galère (http://www.radiogalere.org) ou téléchargée dans les archives sonores de Comaguer
    Elle n’est évidemment qu’une introduction à un livre considérable tant pas sa taille – prés de 500 pages – que par l’ampleur de la documentation sur laquelle il s’appuie et l’envergure du projet dont il est porteur qui n’est rien moins que de redonner à espérer en une société humaine libérée de la tyrannie du Capital, tyrannie dont le fascisme n’est que la forme la plus exacerbée et qui a pris , dans les sociétés développées, une forme moins immédiatement brutale , celle d’un enrégimentement idéologique consumériste permanent et dans nombre de pays en développement la forme d’une dictature des serviteurs du Capital étranger sur des populations en souffrance.
    Cette propédeutique orale sera complétée par une rencontre avec Domenico Losurdo organisée à Marseille par la Bibliothèque municipale à vocation régionale de l’Alcazar le Samedi 26 février à 14h30.

    Et pour vous inciter à lire ce livre quelques citations

    I -Dans le chapitre
    « COMMENT PRÉCIPITER UN DIEU EN ENFER: LE RAPPORT KHROUCHTCHEV »
    En synthèse, on peut dire que par rapport aux militaires de carrière et au cercle de ses collaborateurs en général, «Staline fait preuve d’une pensée plus universelle » 91• Et c’est une pensée, peut-on ajouter, qui ne néglige pas même les aspects les plus minutieux de la vie et du moral des soldats: informé du fait qu’ils n’avaient plus de cigarettes, grâce aussi à sa capacité de faire face à «une énorme charge de travail», «au moment crucial de la bataille de Stalingrad, il [Staline] trouva le temps de contacter par téléphone Akaki Mgeladze, chef du parti de l’Abkhazie, la région de culture du tabac: « Nos soldats n’ont plus la possibilité de fumer! Sans cigarettes, le front ne tient pas ! » 92
    Dans l’appréciation positive de Staline en tant que leader militaire, deux auteurs occidentaux vont aller plus loin encore. Si Khrouchtchev insiste sur les succès initiaux bouleversants de la Wehrmacht, le premier des deux chercheurs à qui je me réfère exprime cette même information dans un langage assez différent: il n’est pas surprenant que «la plus grande invasion de l’histoire militaire» ait permis des succès initiaux; quand l’Armée Rouge se releva, après les coups dévastateurs subis en juin 1941, ce fut «la plus grande entreprise d’armes que le monde ait jamais vue »93. Le second chercheur, enseignant dans une académie militaire états-unienne, part de la compréhension du conflit dans la perspective de la longue durée et de l’attention réservée aux arrières comme au front, et à la dimension économique et politique comme à celle plus proprement militaire de la guerre: il décrit Staline comme «un grand stratège », et même comme le «premier vrai stratège du xx » siècle »94. C’est un jugement d’ensemble qui trouve un plein consentement chez l’autre chercheur cité ici, dont la thèse de fond, synthétisée sur la couverture de l’ouvrage, définit Staline comme le «plus grand leader militaire du XX° siècle ». On peut évidemment discuter ou nuancer ces jugements si flatteurs; le fait est que, au moins pour ce qui concerne le thème de la guerre, le cadre tracé par Khrouchtchev a perdu toute crédibilité.
    Et ceci d’autant plus que, au moment de l’épreuve, l’URSS se révèle assez bien préparée d’un autre point de vue aussi. Redonnons la parole à Goebbels qui, dans son explication des difficultés imprévues de l’opération Barbarossa, outre le potentiel guerrier de l’ennemi, mentionne un autre facteur:
    Il était quasiment impossible à nos hommes de confiance et à nos espions de pénétrer à l’intérieur de l’Union soviétique. Ceux-ci ne pouvaient pas se faire une idée précise. Les bolcheviques se sont directement engagés à nous tendre un piège. Nous n’avons eu aucune idée de toute une série d’armes qu’ils possédaient, surtout pour les armes lourdes. Exactement le contraire de ce qui s’est passé en France, où nous savions pratiquement tout et ne pouvions en aucune manière être surpris.»
    (souligné par Comaguer : réalité magistralement établie par les travaux d’Annie Lacroix-Riz)

    91. Idem, p. 597, 644 et 641.
    92. Montefiore (2007), p. 503.
    93. Roberts (2006), p. 81 et 84.
    94. Schneider (1994), p. 278-279 et 232.
    95. Goebbels (1992), p. 1656 (note de journal du 19 août 1941).

    2 -Extrait du chapitre
    « LE COURS COMPLEXE ET CONTRADICTOIRE DE L’ERE STALINIENNE »
    4.9. Le réveil national en Europe orientale et dans les colonies: deux réponses antithétiques
    L’absurdité devient ici évidente: absurdité d’une comparaison des camps de concentration basée sur le masquage du traitement réservé par l’Occident libéral aux «races inférieures»; absurdité d’une comparaison fondée sur la séparation entre politique intérieure et politique extérieure, entre pratiques répressives et idéologies sous-jacentes. Si nous faisons intervenir ces éléments et ces connexions habituellement ignorés, l’assimilation habituelle des deux dictateurs totalitaires se renverse en une antithèse. On a observé que « Staline fut très impressionné» par le réveil des nationalités opprimées ou marginalisées dans le cadre de l’empire des Habsbourg. À ce propos, renvoyons aux observations qu’il développe en 1921, au cours du Xe Congrès du parti communiste russe 518: «Il y a une cinquantaine d’années, toutes les villes de Hongrie avaient un caractère allemand; à l’heure actuelle, elles se sont magyarisées» ; les «Tchèques» aussi connaissent un «réveil », Il s’agit d’un phénomène qui investit l’Europe dans son ensemble: de «ville allemande» qu’elle était, Riga devient une «ville purement lettone»; de même, les villes d’Ukraine «seront inévitablement ukrai¬nisées », en rendant secondaire l’élément russe auparavant prédominant 519•
    À partir de la prise de conscience de ce processus considéré comme progressif et irréversible, le parti bolchevique dans son ensemble et Staline en personne s’engagent dans «une nouvelle et fascinante expérience de gouvernement d’un État multiethnique », qui peut être décrit ainsi:
    L’Union soviétique fut le premier empire mondial fondé sur l’affirma¬tive action. Le nouveau gouvernement révolutionnaire de la Russie fut le premier parmi les vieux États européens multiethniques à affronter la vague croissante du nationalisme, et à y répondre par la promotion systématique de la conscience nationale de ses minorités ethniques, et en établissant pour elles nombre des formes institutionnelles caractéristiques de l’État-nation. La stratégie bolchevique fut d’assumer le leadership de ce qui se présentait comme le processus inévitable de décolonisation, et de le porter à terme de manière telle qu’il préserve l’intégrité territoriale du vieil empire russe. Dans ce but, l’État soviétique créa non seulement une douzaine de républiques de grandes dimensions mais aussi des dizaines de milliers de territoires nationaux épars sur toute l’étendue de l’Union soviétique. De nouvelles élites nationales étaient éduquées et promues à des postes de direction dans le gouvernement, les écoles, dans les entreprises industrielles de ces territoires nouvellement formés. Dans chaque territoire, la langue nationale fut déclarée langue officielle du gouvernement. Dans de nombreux cas, cela rendit nécessaire la création d’une langue écrite là où elle n’existait pas avant. L’Etat soviétique finançait la production de masse dans les langues non russes de livres, journaux quotidiens, films, œuvres, musées, orchestres de musique populaire et autres produits culturels. Rien de comparable n’avait jamais été tenté auparavant. 520
    La nouveauté de cette politique se révèle plus forte encore si on la compare avec l’obsession de l’assimilation qui fait rage, en plein XX° siècle, aux USA et au Canada: obligés de couper les liens avec leur communauté d’origine et même avec leur famille, les enfants indiens doivent aussi renoncer à leurs danses et à leurs «étranges» habillements, ils sont contraints de porter les cheveux courts et surtout d’éviter d’avoir recours à leur langue tribale; la violation de la norme qui impose de ne s’exprimer qu’en anglais comporte de dures punitions et, au Canada, va jusqu’à la soumission à des chocs électriques. 521
    En ce qui concerne l’URSS, il y a un point essentiel sur lequel on admet aujourd’hui un certain consensus:
    Les républiques reçurent ainsi, qui avant qui après, un drapeau, un hymne, une langue, une académie nationale, dans certains cas, même, un commissaire aux Affaires étrangères, et conservèrent le droit, utilisé ensuite en 1991, de faire sécession de la fédération, même si la procédure n’en fut pas spécifiée. 522
    Dans Mein Kampf, Hitler lui aussi part de la slavisation et de 1’«effacement de l’élément allemand» (Entdeutschung) qui est en cours en Europe orientale. À ses yeux, par contre, il s’agit d’un processus qui n’est ni progressif ni irréversible mais que seules des mesures plutôt radicales peuvent bloquer et repousser. Il n’est pas question de conduire une politique d’assimilation et.de promouvoir «une germanisation de l’élément slave en Autriche»; non, «on peut entreprendre la germanisation du sol, jamais celle des hommes », Il serait ridicule de vouloir faire «d’un nègre ou d’un Chinois un Germain, uniquement parce qu’il a appris l’allemand, qu’il est prêt à l’avenir à parler la langue allemande et à voter pour un parti politique allemand»; «une telle germanisation est en réalité une dé-germanisation», elle signifierait «le début d’un abâtardissement» et donc d’un «anéantissement de l’élément germanique», l’«anéantissement justement des caractéristiques qui à l’époque ont permis au peuple conquérant (Eroberervolk) d’atteindre la victoire» . Germaniser le sol sans jamais germaniser les hommes n’est possible qu’en suivant un modèle bien précis: au-delà de l’Atlantique, la race blanche a réalisé son expansion vers l’Ouest en américanisant le sol, mais certes pas les Peaux-Rouges: de cette manière, les États-Unis sont restés «un État nordique-germanique» sans se dégrader en «bouillie internationale de peuples »524. Ce même modèle doit être suivi par l’Allemagne en Europe orientale.
    Si les bolcheviques et Staline se préoccupent de promouvoir dans les républiques soviétiques des élites nationales et une souche politique indigène la plus large possible, le programme énoncé par Hitler pour la conquête de l’Est se situe exactement à l’opposé: «tous les représentants de l’intelligentsia polonaise doivent être anéantis»; il faut par tous les moyens «empêcher que ne se forme une nouvelle souche intellectuelle». Ce n’est que de cette façon que l’on peut exercer les tâches coloniales: les peuples destinés à travailler comme esclaves au service de la race des seigneurs ne doivent pas perdre de vue qu’« il ne peut y avoir qu’un seul patron, le patron allemand »525.
    Toujours dans son intervention en 1921 au X°Congrès du parti communiste russe, Staline attire l’attention sur le virage qui est en train de s’opérer dans l’histoire mondiale: «pendant la guerre impérialiste, les groupes impérialistes des puissances belligérantes durent eux-mêmes faire appel aux colonies où ils puisaient le matériel humain pour former leurs troupes» et ceci «ne pouvait manquer d’éveiller ces peuples et ces tribus à l’émancipation, à la lutte». Le réveil national en Europe orientale se soude avec celui qui est à l’œuvre dans le monde colonial: «Le développement de la question nationale en question coloniale générale n’est pas un hasard historique. ».526 Si en Europe ce réveil national est appelé à mettre un terme à une politique de discrimination, de dénationalisation et d’oppression aux dépens des minorités, dans les colonies il est destiné à mettre radicalement en question l’univers concentrationnaire infligé par les conquérants aux races qu’ils considèrent comme inférieures.
    La nouveauté du recours aux troupes de couleur n’échappe pas non plus à Hitler, qui se hâte cependant de dénoncer la trahison ainsi consommée par rapport à la race blanche. La responsabilité en incombe surtout à la France, où est en train de se développer rapidement et catastrophiquement un processus d’« abâtardissement» et de «négrisation» (Vernegerung) et où l’on assiste même à 1’« émergence d’un État africain sur le sol européen »527.
    (note Comaguer : on retrouve ici les sources du discours contemporain du Front National)
    Nous n’avons pas affaire ici qu’à des «préjugés»: nous sommes devant un programme politique précis, qui observe avec horreur l’utilisation des troupes de couleur et le mélange racial même sur le plan des rapports sexuels et matrimoniaux, parce que ces pratiques, en désagrégeant la barrière entre la race des seigneurs et la race des serfs, mettent en crise la domination et l’univers concentrationnaire que la première est appelée à infliger à la seconde dans l’intérêt supérieur de la Civilisation. Du point de vue du leader nazi, le réveil national en Europe orientale (avec l’enhardissement connexe des peuples coloniaux) constitue une terrible menace générale pour la civilisation et pour la race blanche. L’édification de l’État et de l’empire racial, et le déchaînement de la guerre à l’Est représentent aussi une réponse à cette menace, avec l’afflux dans l’univers concentrationnaire nazi d’une masse illimitée d’esclaves recrutés chez les «races inférieures» et destinés à travailler et mourir de travail au service de la race des seigneurs.
    L’univers concentrationnaire nazi est programmé pour dévorer les millions et millions d’esclaves ou de superflus qui dérivent inévitablement d’un programme visant à une germanisation du sol à rythme soutenu, en excluant a priori la germanisation des indigènes qui l’habitent. Et un tel projet aurait dévoré une masse encore plus immense de victimes s’il n’avait pas été vaincu par un projet opposé, fondé sur la reconnaissance des droits non seulement existentiels mais aussi culturels et nationaux des indigènes. Par une série de circonstances objectives autant que de responsabilités subjectives, qui ne doivent en aucune façon être prises à la légère, ce second projet aussi a produit un univers concentrationnaire. Mais, même dans son horreur, il ne peut absolument pas être assimilé au premier qui présuppose explicitement la continuation des pratiques génocidaires déjà à l’œuvre dans le monde colonial proprement dit, et leur extension dans une forme encore plus brutale en Europe orientale.

    515. Washington (2007).
    516. Kotek, Rigoulot (2000), p. 92.
    517. E. R. (2007); cf. Washington (2007), p. 184.
    518. Martin (2001), p. 6.
    519. Staline (1971-73), vol. 5, p. 31 et 42 (Staline, 1950, p. 106 et 116-117).
    520. Martin (2001), p. 1-2.
    521. Washburn (1992), p. 252-254; Annet! (2001), p. 31.
    522. Graziosi (2007), p. 202.
    523. Hitler (1939), p. 82 et 428-429.
    524. Hitler (1961), p. 131-132.
    525. Hitler (1965), p. 1591 (2 octobre 1940).
    526. Staline (1971-73), vol. 5, p. 32, (Staline, 1950, p. 108).
    527. Hitler (1939), p. 730.
    528. Tucker (1990), chap. 1-3. !
    529. Lénine (1960-71), vol 9.111


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