Opposition de façade, par Gilbert Rodriguez


C’est jeudi dernier à la manifestation contre la réforme des retraites qu’avec un ami j’ai accosté Alain Lipietz pour lui demander ce qu’il pensait des bruits (ce qu’il qualifie d’hoax donc de canular) concernant le vote des députés européens verts et socialistes accusés en quelque sorte en matière de retraite de double langage, signant au Parlement européen ce qu’ils condamnent en France en soutien au mouvement social actuel.

Pour explication il m’a renvoyé à son blog.

Ce que j’ai fait en consultant parallèlement le texte même du Parlement européen.

Dans son blog avec Djamila Sonzogni, Alain Lipietz justifie en partie le soutien accordé au texte adopté au parlement européen le 20 octobre dernier qui s’intitule « la crise financière, économique et sociale: recommandations concernant les mesures et initiatives à prendre » par le fait que le parlement a appelé la Commission à lui proposer « dans les meilleurs délais » une taxe sur les transactions financières (taxe de Tobin), destinée à « financer les bien publics mondiaux et diminuer les déficits publics » reprochant au Front de gauche de ne pas l’avoir fait, en appelant à la solidarité des forces progressistes.

Mais on est très déçu et profondément inquiet de ce type de réponse aux accusations qui circulent effectivement sur le web, et ailleurs.

Parce que le vote de ce texte avec la droite européenne pose d’autres questions

Car le texte en question voté au parlement avec donc l’appui de la droite (PPE notamment auquel l’UMP appartient), des Verts et des Socialistes comporte 225 paragraphes numérotés portant en gros sur l’analyse des causes de la crise actuelle du capitalisme, ses conséquences en Europe et les solutions financières, économiques, sociales et de gouvernance préconisées « pour en sortir ».

Et c’est là que la bât blesse!

Parce que signer ce texte avec la droite c’est avoir un diagnostic partagé de la situation et au fond des solutions à mettre en œuvre si on accède au pouvoir.

Et sans entrer trop avant pour le détail, pour faire court et aller à l’essentiel que dit ce texte :

    • les trois principaux facteurs ayant contribué à la crise financière actuelle sont les déséquilibres mondiaux, les modalités de la gouvernance réglementaire (réglementation et surveillance) et les conditions de la politique monétaire.

Vous remarquerez que ce sont des mécanismes abstraits qui sont pointés et rendus responsables, pas les politiques, les hommes, les partis les forces financières et sociales qui ont massivement accaparés durant 30 ans les richesses produites par les peuples, mouvement accompagné par un endettement massif des particuliers et des états au profit donc des marchés financiers et des spéculateurs.

Et de leur écrasante et prédatrice domination!

    • Attribue une partie du développement économique dans l’UE à la libre circulation des capitaux

considère que, si une politique de réduction de la dette est importante, une consolidation rapide des finances publiques ne devrait pas s’opérer au détriment des systèmes de protection sociale et de service public, dans la mesure où leur rôle de stabilisateurs automatiques et d’amortisseurs de la crise a été salué à juste titre; relève que la promotion de l’efficacité en matière de protection sociale et de service public peut, dans le même temps, accroître l’efficacité économique et la qualité des services;

Soit!

Mais on sait ce qu’un tel engagement vaut car après avoir reconnu la nécessité impérative de réduire massivement et rapidement la dette on sait ce que cela signifie concrètement pour les peuples avec la mise en œuvre des plans de rigueur en Europe gouvernés par la droite ou la social-démocratie.

Et d’ailleurs le paragraphe 26 ajoute aussitôt    « constate que la crise a entraîné un accroissement spectaculaire des aides publiques à la suite de l’adoption du cadre temporaire sur les aides d’État et regrette les effets néfastes que cette situation a pu avoir sur le maintien d’une concurrence équitable en Europe; demande à la Commission de prendre résolument l’initiative dans la lutte contre le protectionnisme et les distorsions de concurrence« .

Et le paragraphe 94. « souligne que de nombreux pays doivent assainir leurs finances publiques et réduire considérablement le niveau de leur déficit et de leur dette; marque son accord avec le Conseil sur la nécessité de garantir la viabilité des finances publiques et de renforcer la croissance économique et l’emploi dans tous les États membres, et convient donc que des plans d’assainissement budgétaire et de réforme structurelle doivent être définis et mis en œuvre en conséquence« 

Ce qui en clair -on sait bien ce que signifient les réformes structurelles et les plans d’ajustements chers au FMI- signifie l’approbation des recommandations du FMI et de la Banque mondiale, les licenciements massifs dans la fonction publique, les coupes sombres dans les budgets sociaux, les réformes des régimes de retraite dont on souhaite une ouverture élargie au privé, aux banques, aux assurances, aux fonds de retraites complémentaires du type Malakoff-Médéric si chers aux frères Sarkosy, l’attaque massive contre les régimes de santé.

le paragraphe 77 précisant d’ailleurs sans ambiguïté que le Parlement européen « prend acte de ce que le grand krach éclaire d’un jour nouveau le défi démographique et celui du financement des retraites; considère que le financement des pensions ne peut être entièrement laissé au secteur public, mais doit reposer sur des systèmes à trois piliers, comprenant des régimes de retraite publics, professionnels et privés, dûment garantis par une réglementation et une surveillance spécifiques destinées à protéger les investisseurs; considère en outre que les retraites devront être réformées à l’échelle européenne pour contribuer à financer la solidarité intergénérationnelle; considère que l’allongement de la durée de vie soulève des questions transversales en termes d’organisation de la société qui n’ont pas été anticipées«  .

Tous thèmes (démographie, espérance de vie, préservation des générations futures …) repris chez nous pour justifier la contre-réforme que l’on veut nous imposer!

Bien d’autres mesures sont préconisées dans ce texte comme des sanctions contre les états ne respectant pas le pacte de stabilité et de croissance (PSC) mais qui pour l’essentiel consistent à faire supporter les conséquences de la crise financière et économique aux peuples d’Europe par la mise en application de plans de rigueur (réels ceux là) accompagnés de la virtuelle supplication à messieurs les banquiers et maîtres des marchés financiers de bien vouloir accepter un peu de régulation et de moralisation sans aller jusqu’à contraindre ces messieurs bien sûr!

Voilà, ce qui est grave ici c’est l’incapacité de la gauche d’accompagnement de se détacher de l’analyse de la crise imposée par les classes dirigeantes, rendant impossible la proposition de véritables mesures de sortie de crise aux profit des classes populaires qui passent forcément par la mise en cause des privilèges exorbitants des classes dominantes.

En quelque sorte ce que nous promettent les socialistes et les verts ce sont des plans de rigueur plus juste. Justice évoquée pour faire passer l’amère potion!

MAIS DES PLANS DE RIGUEUR!

Faute d’avoir le courage politique de s’attaquer aux privilèges et aux privilégiés.

Messieurs, ce dont nous avons finalement besoin ce n’est pas de taxes des marchés financiers mais de forger une volonté politique qui se donne pour objectif de briser, b-r-i-s-e-r la domination des marchés financiers sur l’économie et sur la société, sans remise en cause de laquelle -dans la profonde crise systémique dans laquelle nous sommes- il n’y a pas de début de politique sociale ni de mise en œuvre de quelque développement durable que ce soit.

Au final, ces divergences fondamentales au sein même des forces opposées au pouvoir actuel entre les forces qui veulent de véritables changements prioritairement au profit des classes exploitées et les forces qui prétendent à l’alternance dans une stratégie de simple accompagnement/retouche du système doivent faire l’objet d’un exposé public sans crainte de la confrontation des idées et sans masquer ces divergences derrière une mortelle et factice unité.

Gilbert Rodriguez

Union Locale CGT de Nanterre

Front Syndical de Classe

2 commentaires

  1. Soulagé de lire ça. Je ne suis donc pas le dernier des mohicans. Oui, l’illusion démocratique qui tend à effacer les frontières idéologiques entre droite et gauche pour le plus grand intérêt des oligarques est néfaste à la compréhension des phénomènes politiques et tend à favoriser l’abstention par la difficulté pour le peuple de se positionner politiquement, les clivages étant devenus pour les bien-pensants « archaïques ». Alors qu’ils sont selon moi nécessaires. Sinon… Tous pourris ? Je m’y refuse.

  2. Vous trouverez ici ma réponse à Martine Billard :

    http://lipietz.net/spip.php?article2592


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