Marx : genèse transcendantale de la connaissance économique ou genèse économique de l’ignorance transcendantale? par Marc Harpon


La connaissance transcendantale est celle des conditions de possibilité de la connaissance. Elle prend donc l’aspect d’un discours rationnellement fondé portant soit sur le sujet connaissant soit sur l’objet connu soit sur l’un et l’autre à la fois mais, dans tout les cas, s’interroge non sur leurs déterminations empiriques mais seulement sur les conditions nécessaires à leurs statuts respectifs dans le connaître. Les limites du sujet connaissant, qui s’identifient à la finitude de la faculté de connaître humaine, peuvent en effet se penser comme celles de la connaissance elle-même : n’étant pas doté d’un sens sonar, je puis savoir l’effet qu’a le sonar sur les chauves souris mais pas l’effet que fait le fait d’avoir ce sens.

Michel Henry ou les principes de l’objet

Le criticisme s’entend avec Kant comme l’attitude théorique qui étudie la faculté de connaître pour déterminer les limites pratiques de sa juridiction, c’est-à-dire du domaine qui est le sien et au-delà duquel elle ne peut plus produire de savoir. Une forme populaire et spontanée (c’est-à-dire non kantienne) du criticisme consiste à distinguer le bleu tel qu’il apparaît du bleu tel qu’il est : bien qu’une couleur prenne l’aspect d’une tâche dans mon champ de vision, elle n’est pas autre chose qu’une onde lumineuse d’une certaine fréquence. On peut même aller plus loin et faire de cette teinte une construction arbitraire liée à la façon dont la langue française découpe le spectre des couleurs. En ce sens, le bleu est une propriété de la faculté de connaître en tant qu’elle est instituée par la langue plutôt qu’une propriété des choses.

En fait, le criticisme renvoie le sujet connaissant au fait que le point de vue qui est le sien le condamne à une perception distordue du réel. C’est pourquoi Kant oppose le phénomène et le noumène : le premier désigne la chose telle qu’elle apparaît et le second la chose telle qu’elle est en soit. Mais la connaissance transcendantale ne se limite pas à celles du sujet connaissant : l’autre condition de possibilité de la connaissance est en effet l’objet connu. C’est de ce côté que Michel Henry tire l’idée que Le Capital fournit une théorie de la « genèse transcendantale de l’économie », pour reprendre le titre d’un des chapitres de son ouvrage sur Marx :

« Depuis Kant- mais c’était déjà le sens de l’entreprise de Descartes et de Platon- on reconnaît comme transcendantale toute recherche qui, loin de s’identifier avec la démarche spontanée d’une science, élève au contraire à l’état de problème la possibilité principielle de cette science de s’orienter vers son objet propre et de l’atteindre. Plus essentielle toutefois que la recherche d’une condition a priori de la science est la mise au jour de ce qui constitue la possibilité interne de l’être même qui est pris dans son questionnement. Et cela, parce que, pour Marx, la possibilité de savoir, la théorie repose sur la réalité. C’est pourquoi, de Kant à Marx, la question transcendantale se déplace , elle n’est plus une interrogation portant sur la possibilité principielle de la science, en l’occurrence l’économie politique, mais concerne d’abord la réalité qui vient faire l’objet de cette science, l’ « économie » entendue maintenant dans sa relation à la praxis et aux modes fondamentaux de son accomplissement effectif. Ce sont ces modes qui forment désormais le thème de la philosophie transcendantale. Quand il s’agit de l’économie marchande, c’est-à-dire justement l’une des modalités essentielles selon lesquelles la praxis humaine s’est accomplie et continue de s’accomplir aujourd’hui, la question est donc celle-ci : qu’est-ce qui rend possible une telle économie? Qu’est-ce qui fait que quelque chose comme l’échange a pu se produire dans l’histoire et, d’une manière principielle, peut le faire? » (Michel Henry, Marx, tome II, Une philosophie de l’économie, Gallimard, 1976, et collection « Tel », 1991, p.139)

Michel Henry a ici à l’esprit la première section du livre I du Capital. Comment l’échange est-il possible? L’échange est possible parce que les marchandises échangées sont réduites par les échangistes à une égalité de fait. Comment cette égalité est-elle possible? Elle est possible parce que, sous un certain rapport, les deux marchandises sont une seule et même chose. Quel est ce rapport? C’est celui qui existe entre deux objets qui ont la commune propriété d’être des produits du travail.

Copernic, Kant, Marx et la faculté de connaître du sujet

Une démarche transcendantale, comme on l’a vu, peut aussi reposer non sur la recherche des principes de la possibilité de l’objet mais, plus classiquement, sur les limitations inhérentes au sujet. Et il se trouve que, bien avant le Capital, il y a chez Marx une science transcendantale de ce type. Dans Salaire, prix, plus-value, Marx explique entre autres que, à considérer les moyennes déterminables sur des périodes longues, les marchandises s’échangent suivant leurs valeur et qu’il ne peut pas en être autrement. En substance, il s’agit pour lui d’expliquer que si chacun vend sa marchandise au-dessus de sa valeur, le profit est impossible (sinon nominalement), parce que chacun perdrait d’un côté ce qu’il aurait gagné de l’autre. Si je double mes prix, les autres échangistes doublent les leurs, ce qui revient à dire que la situation n’a pas changé : un régime de banane vaut toujours un kilo de poisson sauf que cette égalité se manifeste non plus dans un prix commun d’un euro mais dans un prix commun de deux euros. Une fois ceci établi, l’économiste se trouve dans l’embarras :

«Par conséquent, pour expliquer la nature générale du profit, il faut partir du principe qu’en moyenne les marchandises sont vendues à leur valeur réelle et que les profits proviennent du fait qu’on vend les marchandises à leur valeur, c’est-à-dire proportionnellement à la quantité de travail qui y est incorporée. Si vous ne pouvez expliquer le profit sur cette base, vous ne pouvez pas l’expliquer du tout. Cela paraît paradoxal et en contradiction avec vos observations journalières. Il est paradoxal aussi de dire que la terre tourne autour du soleil et que l’eau se compose de deux gaz très inflammables. Les vérités scientifiques sont toujours paradoxales lorsqu’on les soumet au contrôle de l’expérience de tous les jours qui ne saisit que l’apparence trompeuse des choses.» (Marx, Salaire, prix, plus-value in Pléiade I, Economie I, p.508, disponible en ligne ici : http://www.marxists.org/francais/marx/works/1865/06/km18650626g.htm)

La vérité scientifique implique un dépassement de la façon ordinaire de penser et de sentir les choses parce que le sujet n’est pas en position de percevoir adéquatement les choses, à la façon dont un homme marchant sur terre n’est pas en état de saisir la réalité du mouvement de la planète. La comparaison avec l’astronomie choisie par Marx est une référence plus qu’explicite au thème de la « révolution copernicienne », cher au criticisme classique, c’est-à-dire au kantisme :

« On a admis jusqu’ici que toutes nos connaissances devaient se régler sur les objets ; mais dans cette hypothèse, tous nos efforts pour établir à l’égard de ces objets quelque jugement a priori et par concept et qui étendit notre connaissance n’aboutit à rien. Que l’on cherche donc une fois si nous ne serions pas plus heureux dans les problèmes de la métaphysique en supposant que les objets se règlent sur notre connaissance, ce qui s’accorde déjà mieux avec ce que nous désirons démontrer, à savoir la possibilité d’une connaissance a priori de ces objets qui établisse quelque chose à leur égard avant même qu’ils ne soient donnés. Il en est ici comme de la première idée de Copernic : voyant qu’il ne pouvait venir à bout d’expliquer les mouvements du ciel en admettant que toute la multitude des étoiles tournait autour du spectateur, il chercha s’il ne réussirait pas mieux en supposant que c’est le spectateur qui tourne et que els astres demeurent immobiles. » (Kant, préface à la seconde édition de la Critique de la raison pure, p.42; GF, 1987).

Marx invite le sujet connaissant à un renversement de la perspective de l’expérience journalière, mais il est plus proche de Copernic que de Kant. C’est en effet après avoir traité d’une question empirique, certes en mêlant, comme toujours dans le discours des sciences empiriques, les arguments logiques et les arguments empiriques, que Marx parvient à une conclusion relevant de la connaissance transcendantale. Autrement dit, l’empirique est logiquement et chronologiquement antérieur au transcendantal. Une preuve de cela est dans le fait que la question de la vente des marchandises au-dessus de leur valeur s’enracine dans une polémique économique contre Proudhon, dont le livre III du Capital gardera la trace :

« Avec son charlatanisme pseudo-scientifique habituel, Proudhon a trompeté sa découverte du mystère socialiste : l’idée inepte que le coût de production de la marchandise constitue sa véritable valeur et que la plus-value provient de la vente des marchandises au-dessus de leur valeur […] » (Le Capital, Livre III, Pléiade II, p.890, note, III)

C’est la connaissance économique qui conduit à remettre en question l’économie politique classique : la critique de l’économie politique est une critique philosophique en tant qu’elle porte sur les catégories fondamentales de cette économie politique, mais elle est économique en tant qu’elle a son fondement dans une connaissance de l’objet même de l’économie politique. Faire de la critique de l’économie politique de Marx une critique seulement philosophique c’est en nier la nature et la portée scientifiques, alors même que la première économie que fait Marx est celle de…la philosophie :

« Les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde de différentes manières, ce qui importe c’est de le transformer. » (Thèses sur Feuerbach : http://www.marxists.org/francais/marx/works/1845/00/kmfe18450001.htm)

L’imbécilité transcendantale dans les sciences humaines : Cheikh Anta Diop

Dans les oeuvres de la maturité, ce n’est pas la philosophie qui fonde le discours économique mais le discours économique qui fonde le discours philosophique. Ce n’est par exemple qu’une fois armé des concepts de capital constant et de capital variable ainsi que de la distinction entre plus-value et profit que Marx peut ensuite reconstruire le point de vue du sujet capitaliste, que l’économie politique pré-marxiste,c’est-à-dire pré-historique, a à son fondement. Une fois armé de concepts appropriés à la connaissance du mode de production capitaliste il peut constater la distorsion qu’impose à la perception du sujet le fait pour lui d’être agent dans ce mode de production :

« Le profit, tel qu’ils se présente ici est donc la même chose que la plus-value ; cette mystification découle nécessairement du mode de production capitaliste. Comme on ne peut plus distinguer, dans la formation apparente du coût de production, entre capital constant et capital variable, l’origine de la mutation de la valeur qui se produit au cours du processus de production doit être transférée de la partie variable du capital au capital total » (Le Capital, Pléiade II, Economie II, p.888)

D’où l’illusion du capital qui « fructifie », qui augmente par un mouvement de croissance endogène, de l’argent qui fait des petits. La finitude du sujet connaissant, manifestée dans cette illusion nécessaire, comme dit Marx, est, dans l’économie politique marxiste, la conséquence de mécanismes empiriques, là où, dans la philosophie marxienne des oeuvres de jeunesses comme dans la tradition idéaliste, elle était un jugement a priori. C’est ce que notre époque oublie trop souvent : le discours économique dominant correspond à des catégories fausses mais sans cesses produites et reproduites dans et par une pratique nécessaires et non par la toute puissance des forces occultes du « mondialisme » que voient partout les adeptes de la théorie du complot, qui dérive toujours vers celle du complot judéo-bolchévico-maçonique.

De l’économie politique à la sociologie en passant par l’histoire et même la biologie humaine, oublier que les catégories dans lesquelles on pense et avec lesquelles on pense ne peuvent pas être utilisées telles quelles conduit à ce que j’appelle l’imbécilité transcendantale, dont il sera à nouveau question dans un article à venir sur un énergumène aussi hilarant qu’inquiétant, Cheikh Anta Diop, dont les «découvertes » nourrissent abondamment la Nouvelle Extrême Droite des Kémi Séba et autres néonazis recrutés dans le prolétariat issu des anciennes colonies. En attendant cet article, régalez-vous de l’extrait que voici, tiré d’un des chapitres les plus fumeux de Civilisation ou barbarie :

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