L’Alliance des peuples, par Jean Jaures (1905)

La démocratie fait du consentement des personnes humaines la règle du droit national et international. Le socialisme veut organiser la collectivité humaine mais ce n’est pas une organisation de contrainte et sous la loi générale de justice et d’harmonie qui pré­viendra toute tentative d’exploitation, il laissera aux nations la libre disposition d’elles-mêmes dans l’humanité, comme aux individus la libre dispo­sition d’eux-mêmes dans la nation, Or, dans la paix, la croissance de la démocratie et du socialisme est certaine.

D’une guerre européenne peut jaillir la révolu­tion, et les classes dirigeantes feront bien d’y songer mais il en peut sortir aussi, pour une longue période, des crises de contre-révolution, de réaction furieuse, de nationalisme exaspéré, de dictature étouffante, de militarisme monstrueux, une longue chaîne de violences rétrogrades et de haines basses, de repré­sailles et de servitudes, Et nous, nous ne voulons pas jouer à ce jeu de hasard barbare, nous ne vou­lons pas exposer, sur ce coup de dé sanglant, la certi­tude d’émancipation progressive des prolétaires, la certitude de juste autonomie que réserve à tous les peuples, à tous les fragments de peuples, au-dessus des partages et des démembrements, la pleine victoire de la démocratie socialiste européenne.

C’est pourquoi, nous socialistes français, sans qu’aucune personne humaine puisse nous accuser d’abaisser le droit, nous répudions à fond, aujour­d’hui et à jamais, et quelles que puissent être les conjectures de la fortune changeante, toute pensée de revanche militaire contre l’Allemagne, toute guerre de revanche. Car cette guerre irait contre la démo­cratie, elle irait contre le prolétariat, elle irait donc contre le droit des nations, qui ne sera pleinement garanti que par le prolétariat et la démocratie…

Le monde apaisé sera plus riche de diversités et de couleurs que le monde tumultueux et brutal. C’est la guerre qui est uniformité, monotonie, refoulement: « L’arc de paix » avec toutes ses nuances est plus varié que le violent contraste de la nuée sombre et de l’éclair dans le déchaînement de l’orage. Quand Nietzsche fait appel pour diversifier le monde et pour relever l’homme à une aristocratie nouvelle, il oublie de se demander sur quelle base économique s’appuierait, dans le monde transformé, cette aristocratie de privilège et de proie. Mais enfin ce n est pas dans l’enceinte de nationalités exclusives et jalouses qu’il prévoit le large développement des individualités humaines. Il affirme sans cesse que l’homme nouveau doit être avant tout « un bon Européen », que l’Europe va vers l’unité, et qu’il faut qu’elle y aille. Mais comment Nietzsche lui-même pourrait-il nier que c’est l’action du prolétariat socialiste qui est dès maintenant, et qui sera de plus en plus la force décisive d’unification de l’Europe et du monde ?

Et ceux-là aussi qui ont proclamé que la guerre est la nécessaire et sévère éducatrice des hommes voient leur idéal se dérober. Car les générations s’écoulent dans l’attente inquiète de la guerre sans en recevoir la rude discipline. Les vastes collisions deviennent trop rares, malgré tout, et trop incer­taines pour avoir une vertu. Le militarisme n’est guère plus, durant de longues périodes, qu’une bureaucratie énorme dont les facultés techniques subsistent peut-être encore, mais dont le ressort moral se dissout dans l’équivoque d’une fausse guerre et d’une fausse paix. Les hommes sont pliés sous le fardeau de la paix armée, et ils ne savent pas si ce qu’ils portent sur leurs épaules, c’est la guerre ou le cadavre de la guerre. La haute probabilité du péril prochain, la certitude du sacrifice imminent, la fréquente familiarité de la mort joyeusement acceptée ne renouvellent plus dans le militarisme administratif les sources de la vie morale. La somnolente barbarie de la paix armée est comme un marais dormant, où plonge l’illusoire reflet de nuées ardentes. Quand donc le socialisme international s’organise pour assurer la paix entre les peuples par la suppression du privilège capitaliste et par l’éman­cipation du travail, ce n’est pas seulement contre l’injustice et la violence qu’il s’efforce ; mais il lutte aussi contre les ambiguïtés et les contradictions qui faussent à la longue la vie morale des peuples. Pour cette grande œuvre de révolution sociale et morale, le prolétariat allemand et le prolétariat français peuvent beaucoup par leur union, par leur action commune. Notre devoir est haut et clair toujours propager l’idée, toujours espérer, toujours lutter jusqu’à la définitive victoire de la démocratie socia­liste internationale, créatrice de justice et de paix.

Laisser un commentaire

Aucun commentaire pour l’instant.

Comments RSS TrackBack Identifier URI

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s